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Billet de blog 2 déc. 2022

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Le Gerd ou le barrage de la discorde dans le bassin du Nil

La construction du plus grand barrage hydroélectrique sur le Nil Bleu est en train de changer la donne hydraulique dans la Corne de l ‘Afrique. En termes d’objectifs stratégiques, le Gerd va permettre à l ‘Éthiopie de se positionner comme un acteur régional incontournable et s ‘imposer comme le nouveau leader de la gouvernance du Nil.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La raréfaction de l’eau - enjeu géopolitique majeur du XXIème siècle - peut attiser les tensions entre pays riverains et mener à des conflits hydrauliques .                                                                          

Les exemples de rivalités autour de cette ressource sous pression sont nombreux et exacerbées par la multiplication de barrages de plus en plus grands.

Près de la moitié des cours d’eau de la planète sont de nos jours dotés de barrages . Il en existe plus de 50 000 - dont les trois - quarts se situent en Asie et en Amérique . On dénombre seulement 980 barrages en Afrique subsaharienne.

Mais le continent africain compte rattraper son retard dans ce domaine en s'appuyant sur son fort potentiel d'énergie hydraulique (45 000 MW) développé qu'à seulement 3%.

La construction du plus grand barrage hydroélectrique d'Afrique (et le septième au monde) sur le Nil Bleu continue de susciter de vives tensions entre l’Éthiopie et les deux pays situés en aval, l’Égypte et le Soudan .

Il s’est appelé « Projet X » puis « Barrage du millénaire » avant de devenir le 15 avril 2011, GERD (Grand Ethiopian Renaissance Dam ).

La première pierre du gigantesque barrage est posée le 2 avril 2011 et le cours du Nil est dévié de 550 mètres au moment où, l ‘Égypte et le Soudan sont ébranlés par des bouleversements internes majeurs.

Il est difficile de ne pas identifier une forme d' « opportunisme stratégique » des décideurs éthiopiens qui ont mis à profit le vide politique en Égypte créé par le renversement du gouvernement en 2011 puis en 2013, et la scission du Soudan du Sud - pour démarrer les travaux . 

L’Éthiopie estime que son projet est légitime et justifié par un besoin énergétique très élevé dans un pays où, selon un rapport de la Banque Mondiale de 2018 , environ « 70 % de la population vit sans électricité ».

Le GERD est la clé de voûte et l'un des piliers de l’architecture de cette politique d ‘investissements publics massifs de l' « État développementaliste » éthiopien investi d ‘une « mission hydraulique » .

C'est un jalon de sa souveraineté énergétique qui va tripler sa  production électrique actuelle ( avec 2000 MW réservés à l’exportation ) .

À terme, les ventes d'électricité pourraient devenir l’un des principaux postes d'exportations du pays et représenter 600 millions de dollars de recettes par an d’après la Banque mondiale ( recettes de 81, 6 millions de dollars entre juillet 2017-juillet 2018).

L' Éthiopie veut s'affirmer comme une puissance industrielle émergente avec l'aide de la Chine dans la Corne de l'Afrique. 

Le pays connaît depuis les années 2000 un fort potentiel de croissance mais on observe un ralentissement depuis 2020 en raison de la pandémie du Covid-19 et du conflit dans la région du Tigré ( plus de 10% par an entre 2005 et 2015; 2019 : 8,28 % , 2020: 6,1% et 2021 : 5, 6% .)

Le GERD nourrit les risques de perturbations du volume hydrique dont dispose l’Égypte qui bénéficie de très loin du plus important quota d’eau (Traités 1929 , 1959) .

Certaines études réalisées avancent une réduction de 5% de son allocation annuelle selon le Traité de partage de 1959 .

Pays implanté dans un des plus grands déserts du monde et pratiquement sans précipitations, l’Égypte a été le principal utilisateur des eaux du Nil durant quatre millénaires .

Elle tente d’affirmer par tous les moyens sa longue hydro-hégémonie sur le Nil - qu ‘elle est en train de perdre au début du XXI siècle. Il est trop tard pour l ‘Égypte de s’opposer à la construction de ce barrage mais le pays ne peut indéfinimen , en position d ‘aval, chercher à contrôler l'amont.

Aujourd’hui , les principaux pays d'amont veulent réclamer leur part de souveraineté sur le fleuve historique . 

Ils veulent exploiter leurs ressources hydrauliques comme un outil de développement et un moyen d ‘éradication de la pauvreté : 5 pays du Bassin figurent parmi les 17 pays les plus pauvres du monde (2019) .

Addis-Abeba est à l ‘avant-garde de cette stratégie de contre hégémonie face à l’hydropuissance égyptienne qu ‘elle affronte depuis le début des années 1990.

Cette stratégie se manifeste de deux façons : physiquement , par la construction de plusieurs barrages hydroélectriques et politiquement , par des alliances avec des États d'amont qui veulent remettre en cause le Traité de partage de 1959 .

Le conflit entre l’Éthiopie et les deux pays en aval ne tarde pas à s ‘envenimer sur la question du délai de remplissage du réservoir .

En dépit des protestations de l'Égypte et du Soudan, l'Éthiopie procède  unilatéralement en juillet 2020, au premier remplissage ( 4,9 milliards de m3 d ‘eau) ; en juillet 2021 , au deuxième remplissage (13,5 milliards de m3 )et démarrage de la production d ‘électricité ; puis en août 2022, au troisième remplissage (3,6 milliards de m3 ). Désormais, le lac contient 22 milliards de m3 d’eau sur ses 74 milliards de sa capacité.

Au - delà des questions techniques de remplissage , il y a un contexte géopolitique favorable à « une course à la primauté régionale » (Marc Lavergne) .

L'Éthiopie attend elle de finir le remplissage complet du réservoir pour être en mesure de dicter sa version hydropolitique à l‘ensemble des États du Bassin ? L’avenir nous le dira.

Aujourd’hui la situation est incertaine car les négociations contractuelles n'avancent pas malgré l'intense activité diplomatique et l'internationalisation de la question par l'Égypte et le Soudan ( Conseil de sécurité de l ‘ONU, UA, diplomatie américaine , etc).

Cette incertitude peut mener  soit à un conflit régional ou soit à une « Intégration régionale multifonctionnelle ».

À ces pays nilotiques de pratiquer une vision partagée de la gestion des ressources  et favoriser la mise en place d’un système de coopération, où l'eau va tenir un rôle majeur, pour une intégration régionale durable .« L'Éthiopie fournira l'énergie , le Soudan la nourriture, l'Égypte apportera des capitaux et le Soudan du Sud du pétrole » Harry Verhoeven. 

Car nous avons changé d’ère, de monde et de Nil .

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