La réponse de Jacques Rancière

J’ai trouvé hier soir cette réponse de Jacques Rancière à ma lettre ouverte du 7 avril. Il me laisse libre de la considérer comme privée ou « comme réponse publique à (ma) lettre publique ». La voici donc. Je ferai mon profit de ses remarques et objections, dont je le remercie. — JAM, le 10 avril 2015.

J’ai trouvé hier soir cette réponse de Jacques Rancière à ma lettre ouverte du 7 avril. Il me laisse libre de la considérer comme privée ou « comme réponse publique à (ma) lettre publique ». La voici donc. Je ferai mon profit de ses remarques et objections, dont je le remercie. — JAM, le 10 avril 2015.

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           Cher Jacques-Alain Miller,

Tu te demandes si nous vivons dans le même pays. Je me demande, pour ma part, si nous parlons du même texte.

            Tu te dis curieux de connaître le « tout le monde » dont je dis qu’il est d’accord pour condamner la boucherie du 7 janvier. Je pense que tu le fréquentes tous les jours. Ma phrase se référait au large consensus des opinions publiquement exprimées en France après l’attentat. Il y a, bien sûr, les voix rapportées, les récits sur ces jeunes collégiens qui trouvaient qu’ils l’avaient bien mérité. Mais justement ces voix étaient rapportées comme des voix d’un autre monde. Ma phrase se référait au consensus des voix dans le monde où j’étais convié à parler, qui est aussi celui où tu parles. Elle indiquait que je n’entendais pas me distinguer de ce consensus et que c’est d’autre chose que je parlerais. Parlons donc du fond des choses.

            Tu m’accuses de renier l’universalisme sous prétexte qu’il ne véhiculerait plus aujourd’hui que xénophobie et racisme. Et tu m’assimiles généreusement à tous les dictateurs pour qui les « grandes valeurs universalistes » ne sont que les instruments new look de l’impérialisme occidental. Pour ma part je n’ai jamais cessé, depuis La Leçon d’Althusser de m’opposer à ceux pour qui l’universalisme, les droits de l’homme, les libertés formelles, l’humanisme ou la démocratie n’étaient que le masque de l’exploitation ou de la domination. Je n’ai pas changé et ne changerai pas là-dessus. Et c’est bien pourquoi je m’inquiète de voir que depuis  une ou deux décades s’est développé un discours «  universaliste » qui semble fait exprès pour donner raison aux dictateurs en question et à tous ceux qui partagent leur avis . Bien sûr l’universalisme est toujours celui d’un groupe humain déterminé. Cela ne le soustrait pas à l’obligation d’être en accord avec ses propres principes. Quand l’universalisme  est appliqué en sens unique, quand il se trouve assimilé à un système de règles et de contraintes – voire de brimades – qui ne peuvent concerner qu’une partie déterminée de la totalité qu’il est censé réguler, quand il est brandi avec arrogance  comme marque de distinction entre un « nous » et un « eux », il ne peut que renforcer et radicaliser chez ceux qui se trouvent , de fait, visés le sentiment qu’il est un mensonge fait seulement pour les opprimer. Je défends donc l’universalisme contre ceux qui le ruinent par le fait.

            Je ne me défausse pas concernant les filles voilées en France. Ma proposition selon laquelle c’est aux intéressées de savoir ce qui est pour elles oppressif  et qu’on ne libère pas les gens par substitution concerne d’abord la question du voile en France. Sur le premier point, nous avons jadis appris que ce qui nous paraissait le plus oppressif dans l’exploitation du travail n’était pas forcément ce dont les intéressés souffraient le plus fortement. Il en va de même dans le cas de la condition des filles et femmes musulmanes ici et nous savons qu’il y a chez elles une multiplicité de façons d’interpréter le port du voile – jusqu’à celui de la provocation. C’est pourquoi je crois que la « communauté nationale » a des choses plus importantes à traiter et que la manière dont l’affaire a été « nationalisée » a largement  renforcé les crispations identitaires  qu’elle prétendait combattre.

            Concernant la liberté d’expression, je maintiens que sa définition stricte concerne le rapport entre l’Etat et ceux qui expriment leur opinion. Tu m’opposes la réaction contre une volonté annonçant « à l’humanité dans son ensemble que, sous peine de mort, nulle part au monde certaines choses ne devaient être dites ni représentées ». On peut discuter sur la portée universelle que les frères Kouachi  donnaient à leur acte. Mais je maintiens que le problème posé par cette volonté ne peut pas être renfermé dans le cadre de la « liberté d’expression » ou de la « liberté de la presse ». Au lendemain du 7 janvier un certain Jacques-Alain Miller écrivait que «  Nulle part, jamais, depuis qu’il y a des hommes, il n’a été licite de tout dire ». Par quoi, je pense, il n’entendait pas justifier le crime mais rappeler que la question de ce qui se dit et ne se dit pas ainsi que la question des effets d’une parole excédaient toute définition légale de la liberté d’expression. Il y a toujours eu, il y aura toujours des gens prêts à tuer pour une parole qui leur déplaît. Le problème est de savoir, comment, au sein d’une communauté déterminée, en l’occurrence la communauté française ou la communauté de ceux qui vivent en France, on fera en sorte que  ceux-là ne se multiplient pas et que leurs actes ne suscitent pas l’admiration et l’adhésion d’une part plus large de la population. Et pour cela la simple affirmation qu’il y a un droit de tout dire qui est indissolublement lié à l’identité française est non seulement insuffisante mais contre-productive, parce qu’il est connu que le directeur de Charlie Hebdo avait lui-même décrété  qu’on n’avait pas, sous peine d’être licencié, le droit de tout dire dans son journal. Il y faut un peu plus, la capacité d’avancer un peu dans la compréhension des raisons des uns et des autres, de voir ce sur quoi il peut et ne pas y avoir accord, ce sur quoi on peut ou ne peut pas transiger pour que ceux qui ont à  vivre ensemble le fassent selon  des modalités  qui ne soient pas celles du meurtre ni celles du mépris. Il y a aussi la responsabilité de chacun quant à ce qu’il lui semble juste de dire ou de ne pas dire et quant à la façon dont sa parole est appelée à être entendue. Ceux qui hurlent au multiculturalisme dès qu’on évoque ces choses ne font certainement pas de bien.

            Tu parles enfin de mes sarcasmes quant à la laïcité à la française et tu me mets là-dessus au diapason non des dictateurs post-communistes ou islamistes mais de la presse anglo-saxonne bien-pensante. Ce que j’ai dit sur la laïcité se résume en ceci : on a inventé depuis quelques années une « laïcité » qui n’a plus rien à voir avec celle qui a existé pendant plus d’un siècle en France. Cette dernière concernait l’Etat et ses institutions, à commencer par l’institution scolaire. Et le combat des  militants de la laïcité était un combat pour que les fonds publics soient réservés à l’Ecole publique. On a récemment inventé une laïcité qui n’était plus une obligation de l’Etat mais une obligation des individus. On l’a inventée comme une obligation universelle qui se trouvait concerner un objet bien particulier – une pièce de vêtement transformée en message de propagande religieuse – et une catégorie bien déterminée, celle des jeunes filles de religion musulmane. Si tu veux critiquer ce que je dis sur la laïcité, il faut prouver que cette transformation radicale de la notion n’a pas eu lieu ou qu’elle est un bien. Mais c’est ce que tu ne  fais pas

            Pour le reste, tu m’objectes que le Parti socialiste n’est pas seul à avoir tué la gauche et que le Parti communiste y a sa part. Mon propos n’était pas de répartir les bons ou les mauvais points. C’est simplement un fait  que le Parti Communiste , malgré tout ce qu’il a fait en quelques décennies , n’a jamais réussi à tuer la gauche et que le Parti socialiste a , lui, réussi à l’absorber et à la tuer. Par ailleurs, comme tu ne définis aucun espace politique dans lequel tu te situerais, il n’y a pas lieu de s’attarder sur les rêves d’avenir dont tu me juges la victime naïve.

            Bien cordialement,

                        Jacques Rancière

 

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