Roland Dumas met le bronx

Mardi 17 février

« Comme disent les Suisses, j’ai mis le feu au lac ! » Roland est content de lui. Et pourquoi pas ? Ses quelques bruits de bouche du matin face à « l’Homme libre » de la radio-télévision, ont suffi à faire crier toute la classe politique. Le titre de son nouveau livre, paru hier, annonçait son intention de se la jouer « politiquement incorrect. » Eh bien, il le démontre en acte. C’est très fort. A 92 ans, l’ancien président du Conseil constitutionnel est devenu le vieil homme indigne de la politique française.

            C’est un nouveau volume de mémoires. Combien en a-t-il déjà écrit ? Quatre, cinq, six ? Pas moins, peut-être plus. Il est intarissable. Et, croyez-le ou non, il ne se répète jamais, ou presque. Il est à lui-même une matière inépuisable. « Mon âme a son secret, ma vie a son mystère. » Pauvre Arvers, si étriqué. Vous pensez bien que si l’âme de Roland Dumas n’avait recélé qu’un seul secret, il ne serait pas allé très loin. Non, elle renferme des quantités de secrets, son âme, des secrets innombrables, et qui ne sont pas seulement les siens. Elle doit avoir la structure du tonneau des Danaïdes, cette âme, ce qui expliquerait qu’elle puisse ainsi incessamment raconter, avouer, se confesser,  sans jamais être à sec.

La fortune immense de Talleyrand

             A sec ! Il est entré dans la vie comme ça. En Limousin, il est un « jeune résistant famélique », dit Libération, 2001, sous la plume de Pascal Virot. « A Paris, il prend des allures de Rastignac. Son charme opère. Son ambition le sert. Les salons s'ouvrent. Les boudoirs aussi. » Plus tard, quand la justice écumera ses comptes et ouvrira ses coffres, il s’avérera qu’il conservait des sommes importantes en liquide. Si je me souviens bien, il s’en expliqua en arguant de son goût paysan pour le matelas et le bas de laine.

            Dieu sait qu’on lui en aura reproché, des choses ! Il aura tout eu. Il fut savamment torturé par Eva Joly lors de l’affaire Elf, et ce n’était pas joli-joli à voir, si je puis dire. L’ami Plenel, de son côté, deux ou trois fois par semaine, consacrait la Une du Monde à ses turpitudes. Harcelé par Eva, dézingué par Edwy, jeté tous les jours du haut de l’Arx tarpeia, déshonoré, Roland ne dormait plus, il songea sérieusement à se tuer. Nous, ses amis, étions inquiets. Le moment peut-être le plus pénible, ce fut quand on apprit que, l’ayant abattu, la terrible Norvégienne allait elle-même faire son entrée en politique. On aurait dit une ménade se revêtant de la peau sanguinolente du satyre après l’avoir écorché vif. Vision d’horreur.

            Une chose que personne n’a reproché à Roland, c’est de s’être enrichi au pouvoir. L’une de ses maîtresses a sans doute fait un peu chauffer sa carte de crédit corporate pour lui faire des petits cadeaux. Je ne dis pas qu’un Robespierre l’eut accepté, mais enfin, c’est arrivé même en Norvège. Non, Roland avait fortune faite avant de devenir ministre. Rien à voir avec Talleyrand, cet « homme d'infiniment d'esprit, dit Stendhal, qui manquait toujours d'argent. »

            Anecdote. Nous sommes sous le Directoire. Barras domine le groupe des cinq. Mme de Staël s’active pour faire obtenir à son ami Talleyrand le portefeuille des Relations extérieures. C’est chose faite le 16 juillet 1797. Le nouveau ministre raconte le moment dans ses Mémoires : « Le caractère absolu que portaient tous les actes du Directoire, les instances pressantes de madame de Staël, et plus que tout cela, le sentiment que l’on a en soi, qu’un peu de bien n’est pas impossible à faire, éloignèrent de moi toute idée de refus. »

             Benjamin Constant narre la chose un peu autrement. Talleyrand est au théâtre avec Boniface de Castellane. C’est lui, Benjamin, qui apporte la bonne nouvelle au nouveau ministre. Les trois montent dans une voiture. Serrant les genoux de ses deux compagnons, qui l’encadrent, Talleyrand s’exalte : « Nous tenons la place, il faut y faire une fortune immense, une immense fortune. » Il répète en boucle, comme fou, tout au long du trajet : « une fortune immense, une immense fortune. » Duff Cooper doute de la véracité de cette histoire.

            Comme l’écrit joliment Wikipédia, « De fait, et dès cet instant, il prend l'habitude de recevoir d'importantes sommes d'argent de l'ensemble des États étrangers avec lesquels il traite. » Sainte-Beuve dans les Nouveaux Lundis : « M. de Talleyrand évaluait lui-même à soixante millions ce qu'il pouvait avoir reçu en tout des puissances grandes ou petites dans sa carrière diplomatique. »

            Roland a lui aussi beaucoup d’esprit, dont l’esprit de ne jamais manquer d’argent. Il a eu sa pratique d’avocat pour en gagner. Là, il n’a jamais fait de cadeau à personne. Et pourquoi en aurait-il fait ? Une autre anecdote vient maintenant.

 Chez Dumas, on ne vous fait pas de cadeau

            Rentrée 1965, il y a un demi-siècle. Je viens de coopter mes amis Grosrichard et Milner, qui sont à l’Ecole avec moi, plus Regnault qui vient d’en partir pour enseigner la philo au Prytanée militaire de la Flèche : l’idée est de publier tous les deux mois un petit bulletin ronéotypé qui canalisera l’agitation intellectuelle où nous a mis le séminaire des agrégatifs 1963-1964 consacré par Althusser à Lacan,  suivi de la venue de Lacan en personne dans nos murs (janvier 1964).

            Subventions, mise de fond : zéro centime. Je viens de convenir avec Jacques  Broyelle, le lieutenant de mon ami Robert Linhart, que le bulletin lacano-althussérien que je vais créer serait tiré à 500 exemplaires sur la ronéo dont vient de faire l’emplette leur groupe clandestin, lequel a pour objectif de scissionner de l’UEC à l’occasion des prochaines élections présidentielles. Les numéros nous seront facturés à prix coutant, et le premier tirage ne sera réglé qu’une fois vendu. Broyelle n’entend pas faire de la plus-value sur le dos des camarades, il lui suffit de faire tourner le matériel.

            Stockage : dans la cave de l’appartement de Judith, rue de Buci. Nous tiendrons tous les deux le registre des abonnements, et servirons les abonnés. Il y aura un seul dépôt en librairie, chez Maspero, rue de la Huchette, à l’enseigne de « la Joie de lire », où se fournit tout ce que le Quartier latin compte alors d’aspirants révolutionnaires intellectuels et politiques.

            Tout se fera de façon militante. Pas de salarié. Chacun donnera son temps. Pas de but lucratif, cela va de soi. Il faut encore créer une personne morale, une association selon la loi de 1901. Qui va rédiger les statuts, les déposer à la Préfecture, faire l'insertion au Journal Officiel ? Roland Dumas, me dit Judith, l’avocat de la famille, est un ami, il nous fera ça gratis, ou à prix coutant. Quelques jours plus tard, je reçois rue d’Ulm un courrier du cabinet Dumas, contenant : 1) le tirage en photocopie des statuts-type d’une association de 1901, le modèle que l’on trouve en pile à la Préfecture ; 2) une facture dont le montant atteint mon salaire mensuel d’élève-fonctionnaire.

            Fureur de m’être fait avoir comme un bleu (alors qu’en effet, je suis un bleu). Je fais le chèque demandé (sans que l’idée ne m’effleure de mettre la facture à la poubelle). Je me jure de ne compter désormais que sur mes propres forces (précepte de Mao). Je serai amené dans les années 80 à créer dans la psychanalyse des dizaines d’associations à travers le monde, et je rédigerai moi-même tous leurs statuts. Quand il me faudra passer par un avocat, je lui tiendrai la bride serrée, discutant âprement ses honoraires à l’avance. J’ai construit sur ces principes l’Association mondiale de Psychanalyse (plus de 2 000 membres, répartis en sept Ecoles). Je dois tout à Roland, et à la façon qu’il a eue de me tondre, en dépit de son amitié très véritable pour Judith.

            Non seulement je ne lui en veux pas de ne m’avoir fait aucune faveur (« Trop de faveur tue », titre de Stendhal), mais je lui suis reconnaissant de la leçon donnée : elle valait bien un fromage. De fait, je reçus la même de Lacan, via une tierce personne. Ce sera ma troisième et dernière anecdote.

Chez Lacan non plus

1974. Ce sont les premiers temps de mon amitié avec Benoît Jacquot, rencontré sur son projet de télévision avec Lacan. Il vit, si je me souviens bien, rue Bourbon-le Château, à deux pas du 15, rue de Buci, en couple avec une très jolie et touchante fille, qui fait de temps à autre le mannequin de lingerie. Un jour, ils viennent déjeuner chez nous, je vois que N* est mal, elle me prend à part, les larmes lui montent aux yeux : ça ne va pas avec Benoît, je suis très angoissée, il faut que je parle à un analyste, je ne vois que le Dr Lacan (il est toujours très attentif avec elle, lui fait un peu de gringue), mais il est très cher, je le sais, je n’ai pas d’argent, Jacques-Alain, voulez-vous lui expliquer, il vous écoutera, qu’il me fasse un prix.

            Je téléphone à Lacan rue de Lille, je lui explique le coup. Oui… oui… il est très compréhensif, qu’elle vienne me voir à telle heure. Je transmets à N*. Effusion. Elle sort de son rendez-vous, m’appelle : elle lui a tout dit, a beaucoup pleuré, à la sortie il l’a matraquée, il lui a pris tout ce qu’elle venait de gagner comme mannequin. Elle en tremble encore.

            Plus tard, elle me dira combien cette séance lui fut salutaire. Cela aurait pu traîner encore longtemps avec Benoît, mais c’était fini,  je le savais, je ne voulais pas l’admettre. Moralité : par souci de ménager votre prochain, vous l’enfoncez dans son marasme, vous l’enfermez dans sa prison de faux-fuyants. La vérité libère. 

            Revenons-en au vieillard indigne qui met le feu au lac.

            Le sentiment de la langue

« Comme disent les Suisses, j’ai mis le feu au lac ! » Roland Dumas a eu cette phrase hier après-midi sur France 24, quelques heures après avoir défrayé la chronique sur BFM. J’adore la précision : « Comme disent les Suisses. » J’admire qu’il reste calme, posé, zen, dans le tumulte.

            Mon Dictionnaire des expressions quotidiennes (par Bernet et Rézeau, édité chezBalland, 2008) atteste « y a pas le feu au lac » comme une locution phrastique signifiant « rien ne presse ». C’est un renforcement de l’expression « y a pas le feu’, qui est attestée en Suisse romande depuis le milieu du XIXe siècle. Les auteurs notent qu’en dehors de la Suisse, « l’expression est parfois articulée avec une intonation traînante qui tente de reproduire l’intonation des Suisses romands.  » Il n’y en a que pour les Juifs, alors que les Vaudois eux aussi auraient matière à se plaindre et à revendiquer. Lacan appréciait l’esprit vaudois ; il mentionne dans les Ecrits un proverbe vaudois que lui avait appris Sylvia : « Rien n’est impossible à l’homme, ce qu’il ne peut pas faire, il le laisse. »  On voit ici que Roland fait partie de la famille.

            En contexte positif, « y a le feu au lac » signifie qu’il y a urgence. Quant à « mettre (ou foutre) le feu », cette locution verbale veut dire : « mettre beaucoup d’ambiance dans un concert, un spectacle. » Voir Allumer le feu, titre d’une chanson de Johnny (1998). C’est aussi : « animer avec ardeur une épreuve, une compétition. »

            Cependant, le Bernet et Rézeau ne donne pas « mettre le feu au lac. » Rien dans le Dictionnaire de l’argot de Larousse, ni dans le Nouveau dictionnaire de la langue verte, de Pierre Merle. Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités, préfacé par Claude Hagège, donne comme synonymes « mettre le bronx, mettre le souk, foutre le delbor, foutre le hala » : rie sur le feu, ni sur le lac.

            Bon, il faut savoir arrêter une recherche. Jusqu’à plus ample informé, je tiendrai l’expression « mettre le feu au lac », diversement attestée sur Google, pour la contamination de l’expression « mettre le feu » par l’expression « y a pas le feu au lac », signifiant  « créer une situation d’urgence, foutre le delbor dans une barbotière, une paisible mare aux canards » - tous effets qui correspondent bien à ceux de l’irruption du « politiquement incorrect » en milieu « correct. » J’en conclus que le sentiment de la langue chez Roland Dumas est d’une sûreté parfaite. « J’ai mis le feu au lac », il ne pouvait mieux dire lundi après-midi ce qu’il avait fait le matin même au micro de Jean-Jacques Bourdin.

            On aura noté que je ne m’approche qu’à pas comptés du noyau incandescent de l’affaire.

            Halte maintenant au lieu-dit « Jean-Jacques Bourdin. »

A suivre

 

 

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