Jam-Session de l'actu

Les escroqueries de François Fillon. Le rire de Sollers. La déposition du pape ! Que dira Eugénie ? La meute médiapartienne. La Schadenfreude. Le désir du muckracker. Thèses du désir décidé.

« Attends-moi, ti-gars

Tu vas tomber si j'suis pas là

Le plaisir de l'un

C'est d'voir l'autre se casser l'cou »

Félix Leclerc

 COURS DE MES PENSEES

Hier, 19 :13, alerte du Monde : « Affaire Fillon : l’enquête élargie à des faits d’escroquerie aggravée, de faux et d’usage de faux. » Première émergence mentale : « Rien ne lui aura été épargné. » Puis, image du Christ aux offenses. Corinthiens : « Le Seigneur vous a pardonné, faites de même à votre tour » Le supplice de Mâtho chez Flaubert. Salammbô Barca plus (censuré) que Penelope Fillon. Marie-Antoinette putain respectueuse ou insoumise ? Le passage de Burke sur la merveilleuse reine de France. Son portrait en majesté peint par qui donc ? La fonction de la robe de la petite princesse dans les Ménines selon Lacan… (censuré).

PHILIPPE SOLLERS

m’appelait peu auparavant : « Je ne cesse de vous re-aimer. » me dit-il en s’esclaffant. Donc, il lit ou au moins regarde Mediapart et/ou Lacan Quotidien. Il lâche quelques paroles hachées, juste de quoi me faire comprendre son peu de sympathie pour Macron. Oui, je le supposais. Hamon à gauche et à droite Fillon restent les favoris de l’Eglise. Comment celle-ci traverserait-elle indemne les siècles et les siècles des siècles si elle devait sélectionner ses relais dans la classe politique en fonction de la pureté de leurs mœurs ? Berlusconi a joui de bout en bout de l’appui du Vatican. C’est dans l’ordre. De même le soutien des évangélistes américains à Trump s’est montré indéfectible jusqu’ici. Normal. Cependant, que se passe-t-il à Rome ces jours-ci ?

LA DÉPOSITION DU PAPE !

J’apprends aujourd’hui par les LifeSaveNews que « Canon lawyers, theologians, and scholars will be meeting in Paris in two weeks to discuss a topic that has never been the focus of a Catholic conference before: How to depose a heretical pope. » Une brochure en français est déjà parue. Le colloque sera ouvert par un Professeur à l’Université de Paris-Sud, M. Laurent Fonbaustier, auteur d’un livre de 1200 pages intitulé La déposition du pape hérétique. Parmi les orateurs annoncés, les professeurs Nicolas Warembourg et Cyrille Dounot, qui comptent parmi les 45 universitaires qui ont réclamé en juin dernier au Doyen du Collège des Cardinaux à Rome la condamnation des propositions qu’ils jugent erronées, voire hérétiques, dans l’exhortation apostolique du pape François, Amoris Laetitia. Mais c’est l’histoire des Caves du Vatican qui menace de recommence ! Je parlais justement de « l’acte gratuit » samedi dernier, à l’Institut de l’Enfant, au sujet de la violence infantile.

QUE DIRA EUGENIE ?

Philippe, êtes-vous au courant ? Auriez-vous la brochure ? Que faut-il en penser ? Est-ce un schisme qui se fomente ? Faut-il en parler ou mettre l’embargo sur le truc ? Y a-t-il un mot d’ordre comme quoi on la boucle ? Il suffit d’un mot de vous pour que ce soit motus et bouche cousue chez moi. Fonbaustier n’est pas référencé dans Wikipédia, et son livre est indisponible chez Amazon. J’ai tout de même trouvé sa notice sur le site d'un cabinet d’avocats et le programme complet du colloque, les 30 et 31 mars, est disponible sur le Portail universitaire du droit. Le colloque schismatique est prévu à la Faculté Jean Monnet de Sceaux. Pour un béotien comme moi, c’est impressionnant. Antonio, que pouvez-vous nous apprendre ? Mon ami Antonio Di Ciaccia, psychanalyste à Rome, est toujours bien informé. Catherine (de Bordeaux), pensez-vous que votre ami le Cardinal voudra vous dire quelque chose ? Et accessoirement nous donner son sentiment sur les dernières révélations de Mediapart ? Je ne crois pas avoir rien vu nulle part sur le projet de déposition du pape dans La Croix, ni dans les tweets de Madeleine de Jessey, de Sens Commun, ni dans ceux d’Eugénie Bastié, du Figaro. Je suis curieux de savoir comment cette jeune journaliste toujours si spirituelle abordera la question. Le Monde et le Figaro ont dû en faire état, mais cela m’aura échappé. Devrons-nous, après notre campagne nationale anti-Le Pen, en lancer une, « Libérez notre pape François ! » ? C’est là qu’on nous dirait que nous nous mêlons de ce qui ne nous regarde pas.

LA MEUTE MEDIAPARTIENNE

Voici maintenant que, pour ne rien arranger, Mediapart sortait hier une nouvelle affaire de pédophilie ecclésiastique massive. Je comprends qu’aille croissante l’exaspération de certains envers les investigations des enquêteurs formés à l’école de mon ami Edwy Plenel, qui écument la société française comme autant d’Incorruptibles. Le mot ne se réfère pas tant ici à Robespierre qu’à la série américaine des années 60 qui romançait la lutte du FBI contre la Mafia dans les années 30 — jusqu’à ce qu’on apprenne d’ailleurs la complicité souterraine qui liait Edgar J. Hoover, et aussi la CIA, à ladite Mafia. Je n’objecte pas aux adversaires de Mediapart (parmi lesquels je compte plusieurs proches) — personnages souvent notoires qui sont en cheville avec diverses puissances, diverses institutions et appartiennent à telle ou telle de nos coteries parisiennes — qu’ils sont surtout motivés par la menace que fait peser sur leurs réputations et celle de leurs amis la meute médiapartienne. Je leur ferai par principe le crédit de croire que leur hostilité à l’endroit du journalisme dit d’investigation a des raisons plus avouables. Quelle est mon argumentation à moi ?

LA SCHADENFREUDE

1) Il est certain qu’un professionnel vivant de la révélation et de la mise au pilori d’abus secrets peut être lui-même tenté d’abuser de sa position pour favoriser, épargner, voire faire chanter à la Topaze ses ennemis et ses amis. 2) Nous nous trouvons ici devant une nouvelle édition du paradoxe fameux qu’exprime la célèbre locution empruntée à Juvénal, Quis custodiet ipsos custodes ? Les journalistes d’investigation s’autoproclament les gardiens de la moralité publique, mais qui nous assure de la leur ? 3) Il est inévitable que ceux que les Américains appellent des muckrackers, des fouille-merde, soient soupçonnés d’être animés du désir de nuire à autrui et de répandre dans le public la Schadenfreude, la joie mauvaise que l’on éprouve au spectacle du malheur d’autrui. 4) A ce propos, la notice de Wikipédia souligne très bien que ladite Schadenfreude s’apparente au sadisme, mais qu’elle s’en différencie, puisqu’elle est passive.J’ajoute qu’un sadisme est bien mis en jeu dans cette affaire, pour autant que cette perversion est facilement imputée à ceux qui provoquent et exploitent, la Schadenfreude du public.

LE DESIR DU MUCKRACKER

5) Il est fatal que les critiques en viennent à se déplacer du plan de la jouissance à celui du désir : à jouissance maligne, désir cruel. 6) Or, l’imputation de cruauté est de nos jours inconditionnellement infamante. 7) Cela s’explique, selon Richard Rorty (éminent philosophe progressiste américain, tenant d’un pragmatisme modifié sous l’influence de Derrida), par ceci, que tout ce qui reste, après déconstruction, des croyances morales fondées sur une bipartition du bien et du mal tenus pour absolus, c’est la proscription absolue de la cruauté. 8) Quoiqu’il en soit de la validité de cet argument, c’est un fait que ceux qui se gendarment contre l’action des muckracckers mettent toujours peu ou prou en cause leur moralité et la nature profonde de leur désir. Voici maintenant en deux mots quelle est ma position sur ce sujet et quelques autres qui lui sont connexes.

Thèses du désir décidé

A) Choix originaire

Les spéculations sur l’excellence comme sur la noirceur d’un désir sont hors de propos, font sourire les lacaniens. Il n’y a pas de désir pur. La cause d’un désir est toujours, sous diverses modalités, de la nature du déchet, Désir du saint, dont Lacan disait qu’il décharite, verbe-valise fait des mots de charité et de déchet. Aussi bien désir du Dante pour Béatrice Portinari. Aucune raison de supposer que le désir d’Edwy Plenel serait dégueulasse tandis que celui d’Alain Finkielkraut, par exemple, serait louable, voire sublime. Ou le contraire. Un homme puissant peut être un gentilhomme et un journaliste une canaille, ou le contraire. Les catégories du gentilhomme et de la canaille, comme celle du fool et du knave, sont pour un lacanien conséquent parfaitement recevables dans l’éthique de la psychanalyse (je pourrais développer). Voyez comme Sartre fait une différence entre être un salaud ou être « un type bien », et ce, en fonction d’un choix dit originaire dont la notion ne saurait être récusée par un analyste. D’ailleurs, avant lui, Freud parlait de « choix de la névrose, Neurosenwahl.

B) Races d’hommes

Il n’y a aucune chance que l’on trouve jamais, dans un régime de démocratie libérale, l’équilibre qu’il faudrait entre les hommes de pouvoir, les hommes d’argent, les hommes de plume, les hommes de labeur (les travailleurs). Ce sont là des races, pour le dire ainsi, dont les intérêts seront à jamais en tension. Freud l’exprime en taxant d’impossible la profession, le métier de gouverner, (Regieren). L’inspiration que reçut Lacan de l’argumentation de Freud dans sa Préface à « Jeunesse à l’abandon » d’Aichhorn et Analyse terminée et analyse interminable (1925 et 1937) le conduisit à structurer un « discours du Maître », siège d’une contradiction inéliminable (là aussi, je pourrais développer).

C)Wunsch versus Wirklichkeit

 Il est permis aux citoyens d’une démocratie libérale, de souhaiter, au sens du Wunsch, d’abattre les hommes de pouvoir, de dépouiller les hommes d’argent, de mettre au pas les hommes de plume, ou d’émanciper les hommes de labeur, voire, au contraire, de les réduire en servage ou en esclavage. Réaliser pour de vrai, effectivement, wirksam, ces diverses aspirations ou d’autres de la même portée, c’est une autre paire de manche.  

D) « Donner un sens plus pur aux mots de la tribu »

 Ce qui s’appelle aujourd’hui une Révolution, si l’on s’exprime conformément au sens du mot et à son histoire, la sortie de la matrice déterminant, régissant et contraignant l’existence d’une démocratie libérale.

E) Purs semblants

Au regard de ce dont il s’agit ici, les projets politiques de Jean-Louis Mélenchon, d’une Révolution citoyenne débouchant sur une Sixième République, projets qui ont rassemblé il y a trois jours, sur la place de la Bastille à Paris, une foule enthousiaste estimée à 130 000 personnes— comme aussi bien les propositions souvent subtiles des divers théoriciens contemporains de l’émancipation, dont certains se recommandent  de Lacan, qu’il s’agisse d’Antonio Negri, Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Judith Butler, Jacques Rancière, Alain Badiou, Etienne Balibar, mon élève et ami Jorge Aleman, et d’autres — je les tiens pour être, je regrette d’avoir à le dire, de pur semblant.

F)Leçons de l'histoire

L’histoire est là pour en témoigner à qui la lit avec la longue vue de Lacan, mais peut-être aussi avec la loupe de Mao. Et ce, qu’il s’agisse de régimes issus de Révolutions populaires, dans toute leur diversité, ou de ceux auxquels une « Révolution conservatrice » de type weimarien  a donné naissance.

G) L’espoir

Dans un cas comme dans l’autre, les contradictions qui sont celles qui se déprennent de la structure de la démocratie libérale disparaissent sans doute, mais c’est pour être remplacées par d’autres, propres aux régimes issus du « désir de Révolution ». Nulle émergence d’un « homme total », voire d’un « paradis communiste », comme on disait jadis, ne se dessine à l’horizon d’une Révolution, sinon dans l’imaginaire, aucune harmonie, aucune satisfaction comblant le désir, nul « rapport sexuel » qui commencerait enfin à s’écrire, aucune société disciplinaire, homogène et identitaire, ni non plus aucune démocratie globale et inclusive.

H) « Désespérons Billancourt ! »

Qu’on stigmatise la noirceur de mes thèses de ce jour, qu’on l’assigne sans médiation à mon intérêt de classe de bourgeois, qu’on me dénonce comme faisant le travail nocif d’un endormeur du Wunsch révolutionnaire, d’un qui ne pense qu’à « désespérer Billancourt », comme l’escroc mis en scène par Sartre dans son Nekrassov, ou qu’on me reproche à l’inverse de laisser paraître entre les lignes une sympathie infantile envers des fariboles, n’importe pas.

I) "La pureté dangereuse"

Gramsci lui aussi avait un frère, Carlo. Il l’aimait. Il lui écrivit de sa prison : « Je suis pessimiste avec l’intelligence, mais optimiste par la volonté. » Phrase qui est du patrimoine commun à toutes les gauches dans toute l’étendue et la complexité de leurs contradictions. Mon vieux maître Althusser trouvait peut-être cette formule « pure comme l’aube », comme il disait joliment de telle phrase de son goût.Mais l’idéal de pureté est interdit à l’analyste (voir plus haut).  Et puis, qui ne sait par ailleurs à quelles extrémités peut être porté, pour peu qu’il soit psychotique, un sujet qui se montre trop fasciné par la pureté des premières blancheurs aurorales ?

J) De Gramsci à Alain

Wikipédia consulté m’apprend que la phrase de Gramsci lui aurait été inspirée par un aphorisme d’Alain (pseudonyme d’Emile Chartier). Cet aphorisme vaut d’être cité : « Le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté. »

K) Désir décidé

La volonté, ce n’est pas un vain mot. Il a un sens en psychanalyse. Il est, pour un lacanien, synonyme de « désir décidé. » Les élèves de Lacan, du moins la plupart de ceux qui sont réunis dans l’Ecole de la Cause freudienne, en donnent un exemple ces jours-ci, à l’occasion de la campagne nationale qui commence pour alerter les psys, et tout le monde avec eux, quant à la nature du danger que représenterait le fait de se résigner à laisser Marine Le Pen et son parti conquérir par les urnes la présidence de la République et la direction des appareils répressifs et idéologiques d’Etat, selon la terminologie d’Althusser.

L) Lâcheté morale

Lacan a aussi voulu donner un sens psychanalytique à la notion de lâcheté morale.

Paris, le 22 mars 2017

ENVOI

J’ai encore à dire, mais je ne diffèrerai pas davantage la diffusion de ce qui précède, que je m’en vais insérer sur mon blog du Club Mediapart. Je l’adresserai ensuite à la rédaction de Lacan Quotidien. Je communiquerai plus tard quelques références de ce texte.

A suivre

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