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Billet de blog 30 janv. 2015

Badiou, Onfray, portraits croisés

Je parlais récemment du « tournant sublimatoire » de Charlie Hebdo. Badiou avait dès longtemps donné à son communisme-fiction une tournure paulinienne. Le voici maintenant, hier dans Le Monde, qui blâme Voltaire d’avoir écrit « un poème cochon » dénigrant « une héroïne sublimement chrétienne » (entendez : Jeanne d’Arc). 

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Je parlais récemment du « tournant sublimatoire » de Charlie Hebdo. Badiou avait dès longtemps donné à son communisme-fiction une tournure paulinienne. Le voici maintenant, hier dans Le Monde, qui blâme Voltaire d’avoir écrit « un poème cochon » dénigrant « une héroïne sublimement chrétienne » (entendez : Jeanne d’Arc). 

Badiou, Onfray, portraits croisés

par Jacques-Alain Miller

De Paris, ce mercredi 28 janvier 2015, 16 h

Je parlais récemment du « tournant sublimatoire » de Charlie Hebdo. Badiou avait dès longtemps donné à son communisme-fiction une tournure paulinienne. Le voici  maintenant, hier dans Le Monde, qui blâme Voltaire d’avoir écrit « un poème cochon » dénigrant « une héroïne sublimement chrétienne » (entendez : Jeanne d’Arc). Il loue d’autre part Robespierre d’avoir bridé la déchristianisation. Onfray, de son côté, célèbre Charlotte Corday et vomit Marat ; il fustige Sade et Sartre, encense Albert Camus.

            Chacun avec son génie propre mise sur la sublimation, promeut un vertuisme. « Jouisseur » est une injure sous la plume de Badiou, tandis qu’Onfray est aussi légaliste qu’il se dit hédoniste : il entend que tout se passe toujours en parfaite conformité avec la loi. Bref, pour Badiou comme pour Onfray, la pulsion, pouah ! L’émancipation des travailleurs ou des producteurs sera un dîner de gala, à tout le moins un piquenique au bord de l’eau. Il flotte sur la pop-philosophie française comme un parfum de sacristie mêlé d’odeurs de Front popu.

            En 1943, Aragon avait su traduire en une formule poétique et géniale la politique de « main tendue aux catholiques » du Parti communiste : « Celui qui croyait au ciel/Celui qui n’y croyait pas ». De nos deux philosophes aucun ne croit au ciel, et pourtant, c’est tout comme. L’un et l’autre, comme l’homme d’Ovide, regardent vers le haut : « erectos vultus ». Aux hommes ployés sous un joug planétaire, qui apportera le « supplément d’âme » (Bergson) qu’ils appellent de leurs vœux pour se redresser et regarder le ciel ? Voir la fin des Deux sources de la morale et de la religion (1932).

            Badiou est global. Il propose « la prise en main du destin de l’humanité par l’humanité elle-même ». Vaste programme, dont on conviendra qu’il ne mange pas de pain. Cette humanité serait un sujet unifié, « en capacité » de se produire dans l’histoire comme un agent historique wirklich, effectif. Il faut convenir que, si c’était le cas, des problèmes posés dès l’origine du monde seraient en voie de solution. Sachez en tous les cas que tout ira de mal en pis « tant que (…) la nouvelle et décisive incarnation historico-politique de l’idée communiste n’aura pas déployé sa neuve puissance à l’échelle mondiale ». Ce qui me bluffait surtout chez Alain quand nous étions amis et que nous déjeunions ensemble deux fois par an, c’était son art des solutions verbales. Comme j’aimais à l’entendre déployer avec une aisance admirable les anneaux de somptueuses phrases creuses, charriant le vocabulaire de plusieurs philosophies à la fois !  

            Onfray, lui, est proudhonien, donc local. « Small is beautiful. » Il envisage un capitalisme se retirant peu à peu, démoralisé par le tonus d’une flopée de petits producteurs indépendants s’auto-organisant à qui mieux mieux. Il prône pour sa part le bien-boire et le bien-manger à la française, crée de ses deniers une université du bien-penser, est à lui tout seul une PME éditoriale et intellectuelle. Il encourage chacun à faire de même. Mais un pays peuplé d’Onfrays, comme Les Sabines dans la nouvelle de Marcel Aymé ? Ils se marcheraient sur les pieds. Ce chantre de la convivialité est curieusement sans rondeur, et garde dans son énonciation un ton tranchant, comminatoire, très peu civil. Son « personnage conceptuel » est composite : côté jardin, c’est une Marie-Antoinette rurale jouant à la fermière philosophe avec ses concepts-moutons – lui-même est tout frisé – tandis que, coté cour, Fouquier-Tinville décapite Freud et autres têtes de Turc.

            Il fut un temps où Badiou jouait le révolutionnaire hard, réveillant la symbolique du couteau entre les dents. Sa défense inspirée de Pol Pot marque les mémoires de sa génération. Désormais ce « coquin » de Voltaire et sa Pucelle d’Orléans effarouchent le fervent Communard. Il a des mots tendres pour évoquer la jeune femme contemporaine décidée à couvrir ses cheveux. Pourquoi le fait-elle ? Voyons ! Parce que c’est interdit. La transgression n‘a donc plus le visage du libertin, de l’homme de désir, du faune, tous suppôts corrompus de l’ordre établi, mais celui de la vierge sage. Est-elle musulmane, islamiste, manipulée ? Son attitude est-elle ou non compatible avec la laïcité, avec la République ? La question ne sera pas posée. La République n’est qu’une gueuse, tandis que la femme voilée incarne en vérité la pudeur délicate et sacrée de l’Éternel féminin.  Celui-ci, selon Gœthe, nous attire vers en Haut, et Badiou nous place sous sa houlette. Pourquoi pas ? Le « réalisme socialiste » n’a-t-il pas toujours été saint-sulpicien ?

            De même, le temps est révolu où Onfray roulait sa caisse en bouffeur de curés et chevalier des pulsions (de vie). Il a connu depuis lors un petit retour d’ordre moral. Ayant toujours affiché une conception peu réfléchie de la raison, il aurait déjà pu dire avec l’évêque Butler, « Every thing is what it is, and not another thing » (Toute chose est ce qu’elle est, et non pas une autre chose). Il est passé en douceur de ce robuste réalisme antidialectique à un conservatisme de pure tautologie, fustigeant dans la meilleure veine gaullienne ceux qui empêchent « les étudiants d’étudier, les enseignants d’enseigner, les travailleurs de travailler » (allocution du 30 mai 1968), et maintenant les hommes d’être des hommes et les femmes des femmes. Là encore, c’est un épigramme en anglais qui vient à la pensée : « A place for everything, and everything in its place », recommandait  Samuel Smiles, le gourou du Self-Help (Une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place).

            Si dissemblables au départ – l’un normand, l’autre du Sud-Ouest ; le fils de l’ouvrier agricole et de la femme de ménage versus le rejeton de deux normaliens, le père étant le maire socialiste de Toulouse à la Libération et treize ans durant ; le premier jouant le bras de fer avec l’enseignement catholique comme avec l’Université, dont le second fut un prince dès son jeune âge ; etc. – nos deux penseurs se rejoignent maintenant qu’ils ont chacun trouvé leur vérité. Ce sont l’un et l’autre des hommes d’ordre. Version ouvertement totalitaire chez Alain ; chez Michel, version secrètement libérale.

            Chez Badiou, on ne badine pas avec la vérité. Elle est une, elle est toute, elle est mathématique. On platonise. On logicise. On révère le grand homme démiurge de l’histoire, haranguant les masses du haut du Capitole. On a le sens et le goût du sacrifice (sur l’estrade). On tient la vie pour peu de chose au prix de l’Idée. On n’a pas peur d’être sanguinaire en esprit sans cesser d’être sublime en rêve, tout en restant planqué en pratique. Dans la vie quotidienne, on est radicalement fonctionnaire.

            Onfray, lui, est travailleur indépendant. Il a pris ses risques, s’est mis à son compte. Comme d’ordinaire le petit commerçant, il est pour la liberté, à condition qu’elle ne mette pas le désordre. Chacun son métier, et les vaches seront bien gardées – la maxime, selon Voltaire, remonte à Aristote. Libertaire en paroles, Onfray a cependant une relation toute barrésienne avec la terre et les morts : il vit toujours à Argentan, où il a ses racines, tout comme Heidegger ne quittait pas la Forêt-Noire. Onfray respire mal à Paris, et nourrit envers ses élites, leur snobisme, leur irresponsabilité, etc., etc., une détestation toute rousseauiste. L’esprit de sérieux et l’éthique des conséquences l’emporteront toujours sur la futilité dans le cœur du fils de pauvre qu’il est et qu’il veut être, et qu’il sait demeurer même admis au rang des favorisés de la fortune. Il porte en lui quelque chose qui s’avouait aussi chez Bourdieu – et chez Bouveresse, qui fut mon camarade –, quelque chose que l’on pourrait peut-être appeler la blessure des fils de pauvres. La réussite intellectuelle et sociale la plus éclatante et la plus méritée, loin de l’apaiser, en exalte encore la purulence. 

            La peau de Badiou est indemne de cette plaie. C’est un calender, fils de Roi, tout droit sorti des Pléiades de Gobineau. Provincial comme Onfray, lui monta à Paris pour y être adoubé par la famille sartrienne, dont il fut d’emblée la merveille. Il faut dire que son papa, Raymond Badiou, était de la fameuse promotion 1924 de l’ENS, celle des Sartre, Nizan, Aron, plus Canguilhem et Lagache. Cependant, ce n’est pas à la plume électrique de Sartre que Badiou emprunta le titre de ses romans, « almagestes, portulans et bestiaires », mais à la prose ampoulée et hautaine de Saint-John Perse.  On retrouve un peu de langueur créole dans son accueil invariablement affable, vraiment princier, ce qui ne laisse pas de surprendre chez le laudateur de Pol Pot. Il vécut mai 68 au sein du PSU, abjura la social-démocratie au sortir des événements, se déclara « mao », et entreprit de faire de l’amicale de ses groupies et de ses fans un parti politique que, dans l’esprit du temps, il décora du nom grandiose de : « Union des communistes de France marxiste-léniniste ». Gênés, ses amis des défunts Cahiers pour l’analyse de l’École normale évitaient d’en parler avec lui. Il s’y appliqua très sérieusement seize ans durant, et n’acta la fin de l’aventure qu’en 1985, je ne sais pourquoi. Sa pointe de mégalomanie, pour être certaine, n’a rien de vulgaire. Il a répandu récemment un slogan qu’il a lui-même forgé, et qui a été repris : « le plus traduit des philosophes français ». Il se dit en effet, et philosophe, et écrivain, et dramaturge. Il s’égale avec simplicité aux plus grands.

            Où va Onfray ? Quand je lus son éloge de Charlotte Corday, dont il me fit cadeau chez moi il y a quelques années, je fus certain que son vernis de gauchisme s’écaillerait avant longtemps. Il semble avoir désormais brûlé ses vaisseaux sur sa gauche, et devrait maintenant dériver sur sa droite. Mais on ne sait pas vraiment. C’est un original, un pragmatique, un opportuniste, qui n’est d’aucun sérail, et doté d’un aplomb d’enfer. Je crois beaucoup en lui, d’autant qu’il est encore jeune, et que, toute critique mise à part, il demeure un pisse-copie sensationnel.

            Badiou est plus vieux, plus prévisible, son œuvre est faite, s’il a encore beaucoup à nous apporter, bien entendu. Lui est tout le contraire d’un sauteur, c’est un « J’y suis, j’y reste ». Il nous a donné hier soir des nouvelles de sa santé. En somme, il désespère, mais avec ça il va bien. Dans tout ce qui s’agite à la surface du globe, il ne voit, d’où il est, que l’expression d’une substance unique affairée à se modaliser et à s’empoigner elle-même. Il l’appelle « le capitalisme prédateur », nom un peu vague et fatigué. Il décrypte sur la base de cette intuition ce que Spinoza désignait comme le « Facies totius universi », la figure ou physionomie de l’univers dans son ensemble. Chez Badiou, certes, il ne s’agit que de la planète politique, mais son monisme l’expose néanmoins au méchant Witz de Pierre Bayle cité par Hegel : « Ainsi, dans le système de Spinoza, tous ceux qui disent : les Allemands ont tué dix mille Turcs, parlent mal et faussement, à moins qu’ils n’entendent : Dieu modifié en Allemands a tué Dieu modifié en dix mille Turcs. »

            Seulement, Alain n’est pas vraiment spinoziste. Il semble être parvenu en son grand âge à une doctrine syncrétique qui aurait enchanté Jorge-Luis Borges. Elle mêle à un marxisme kabbalistique un manichéisme oraculaire de type bergsonien, promettant une mystérieuse mais toute-puissante insurrection de l’esprit qui procéderait par des voies impénétrables. Le plus pur des universalismes, celui de saint Paul, est appelé à servir de verre à mélange : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un (…) »

            Les ingrédients une fois broyés, ajoutez à convenance une ou deux gouttes de vin de messe. Décorez avec une branche de buis, et optionnellement une rondelle de citron. Sirotez. Vous vous sentez tout de suite plus sublime. Cela s’appelle le Bloody Badiou.

PS : on me signale que Michel Onfray a quitté Argentan ; il s’en explique dans un article paru dans Le Journal de l’Orne en date du jeudi 14 novembre 2013.

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