Commémorons, mais quand même, mourons !

. Photo prise par le lieutenant Ernest Brooks. « The Great War: A Photographic Narrative » (édité par Mark Holborn, publié par Jonathan Cape et l'Imperial War Museum).

 Photo prise par le lieutenant Ernest Brooks. « The Great War: A Photographic Narrative » (édité par Mark Holborn, publié par Jonathan Cape et l'Imperial War Museum)

 

Il y avait bien la pluie incessante pour nous tenir à l’écart, retranchés ; celle des cieux et celle des obusiers. Et puis, prolongeant son office en boue nauséeuse dans l’intimité de nos uniformes, puisque sur nos visages ce n’était pas suffisant, la peur ! Nos membres se disloquent, nos cœurs fondent dans le bouillon de nos entrailles, la frayeur nous transperce les mains et les pieds, et nous pouvons compter tous nos os. Mais nous n’avions déjà plus peur de mourir, depuis longtemps ; nous avions juste peur de la peur. Qu’elle nous quitte enfin ! C’est trop, capitaine ! Vite un commandement ! Nous ne tenons plus le lieu, c’est trop, mon lieutenant ! Vite, un cri ! A la charge !

Enfin, nous montons, nous escaladons, mais nous glissons au fond. Nous escaladons à nouveau – c’est si haut une hauteur d’homme ! – et nous remontons encore, mais, mon Dieu que c’est bête, nous nous piétinons cette fois. Enfin, nous nous levons, pleins de boue et de cris ; des projectiles de poudre et d’acier nous assaillent, puis nous jettent à terre. Nous nous regardons tomber. Nous nous regardons courir aussi, mais tomber surtout, car nous tombons plus vite que nous ne pouvons courir. Certains tombent, puis se relèvent, et tombent encore, et ne se relèvent plus : A quoi bon ! , se disent-ils, c’est trop d’efforts et trop de douleurs. Celui qui tombe, à ma droite, c’est moi. Et c’est encore moi qui tombe, un peu plus loin, enfin !

Nous non plus, comme ceux d’avant nous, nous ne sommes pas parvenus à repousser la ligne ennemie. Qu’à cela ne tienne ! Il en viendra d’autres, hurle déjà le commandement à l’arrière. Et contre ce hurlement, qu’avec un souffle suffisant pour l’écarter, nous aurions pu ne pas entendre, nous opposons notre dernier soupir et murmurons : « Maman ! ».

 

A Roger Porte, orphelin, adopté par mon arrière grand-père et mort au combat en 1917, et à Gaston Ruhier, demi frère de ma grand-mère Jeanne, revenu de Verdun et mort en 1976. Et à tous les autres, passés et, hélas, à venir !

JA.M, le 11 novembre 2014.



 


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