Le temps a passé comme un charme ...

Germaine F.  1892/1986 Germaine F. 1892/1986

Aujourd’hui que j’ai des morts bien à leur place dans  mon   paysage
Les mots me serrent de près comme la grêle
Je vais faire un cloître pour le souvenir de mes vieux
J’irai m’assoupir dans ma mémoire

Oh, parle-moi de ton enfance jusqu’aux larmes
Serre-toi contre moi, serre-toi bien.

Jacques Bertin, Le temps a passé comme un charme. 1974.

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Le temps a passé.  Comme un charme ?

Est-elle de pierre ? Est-elle de cendre ?  De chair toujours ?  Est-elle encore? Où ?

La pluie s’est arrêtée. Le vent pallie et arrange un autre désordre à ces cheveux blancs, qui jadis furent blonds. Jadis, déjà ? Combien pourtant elle demeure belle ! C’est étrange la beauté ! Celle qui dure et compose avec le temps, sans jamais abandonner aux rides le pouvoir de l’abolir. Le temps est une dentelière qui brode sa durée, ses secousses, ses exploits, afin d’offrir à chacun son trousseau pour la longue nuit, bientôt. Il faut savoir regarder la beauté ; celle qui parle et émeut, et non celle qui fait envie, que l’on convoite, celle derrière laquelle nous courons nombreux, pour en être ; ou celle qui suscite l’impermanence du désir, qui vous défigure quand il fuit. Une beauté qui demeure, c’est une permanence d’âme qui, bien qu’offerte, ne cède jamais une once de ce qui la constitue. Germaine habite ici, dans cette permanence, et mes souvenirs la visitent, intacts, non pour qu’elle demeure, mais parce qu’elle demeure.

Est-elle de songe, pour moi ?

Je me souviens de ses mains, courtes, avec des doigts épais, et plus tard de leurs tremblements. L’été, certains jours, dans son jardin, elles étaient orangées, on eût dit qu’elle revenait d’Orient, et que pour un galant, on les lui avait peintes ; un nomade qui allait l’emmener et à qui elle offrirait une nombreuse descendance, aussi nombreuse que les grains de sable du désert. Mais elle n’a jamais eu d’enfant. A-t-elle connu l’amour, a-t-elle seulement une fois vibré, traversée par le désir ?

Ses mains, non, ce n’était pas l’Orient, car elles n’étaient peintes que des entrailles des doryphores écrasés, qu’elle happait à même les feuilles de pommes de terre, par poignée ; elle malaxait tout ça ; mais ça me dégoûtait infiniment moins que ça ne me causait de peine pour ces petits animaux qui, certes, n’étaient pas très beaux, et avec lesquels il devait être bien difficile de fraterniser, mais ils devaient souffrir et cela suffisait à tourmenter le petit garçon que j’étais, et auquel elle expliquait pourquoi il convenait de faire ainsi, juste à ce moment où ils n’étaient que larves. Oui, très bien, disais-je, il n’empêche que c’est dégoûtant, et triste. Mais il faut le faire, répliquait-elle, si l’on veut avoir des patates. Et ça me clouait le bec ! Elle pouvait ainsi continuer tranquillement, et sereine, sa lente et laborieuse extermination, sans que l’enfant intervînt davantage. Je l’aidais en tout, coupais l’herbe aux lapins, taillais au potager comme elle m’indiquait, je bêchais aussi, mais pas comme elle, et moins longtemps, c’était si dur ; mais je ne l’aidais pas dans les feuilles de pommes de terre, et je ne lui disais pas non plus, quand, allant vite, elle oubliait une petite bête au revers d’une tige ou d’une feuille, que j’allais voir ensuite, pour la mettre en garde et lui dire : Attention, cache-toi, ou même pars si tu peux, car elle reviendra demain. Ce qu’elle faisait, jusqu’à ce qu’à nouveau elle eût les mains toutes cuivrées.

Je ne sais pourquoi, dans le temps, les gens de la campagne remplissaient leur journée de telle sorte qu’un forçat pût rivaliser, sans être sûr toutefois d’emporter la mise. Etait-ce l’habitude, ou la peur de l’ennui, ou pire, la mauvaise conscience ? Mais auprès de qui ? Des voisins ? De Dieu ? Quand, parfois, je forçais Germaine à monter les marches de pierre pour aller chez ma grand-mère, boire quelque chose et se reposer un peu de temps, car l’été souvent il faisait très chaud, elle ne me suivait que sous une sorte de contrainte, et trouvait encore le moyen de s’arrêter sur le seuil pour dire qu’elle s’en retournait déjà, qu’il lui restait tant de besogne à faire, et qu’il lui suffisait de savoir que la Juliette allait bien pour ne pas prendre le temps d’échanger trop longtemps des paroles, douces, certes, mais inutiles, des paroles qui ne descendent pas les patates à la cave, qui ne désherbent pas les allées du jardin, qui ne fendent ni n’empilent le bois, qui ne soignent ni les lapins ni les légumes, et qui ne s’occupent pas davantage de nettoyer les tombes au cimetière, toutes les tombes, pas seulement celles des siens. À la campagne, même lorsque l’âge impose la retraite, pas de gestes inutiles avec la bouche, mais seulement les paroles implacables des bras et des mains, les seules qui vaillent, du lever du soleil jusqu’au coucher. On ne se repose qu’à la nuit tombante, en comptant tout ce que l’on a fait durant le jour écoulé, tout ce qui assure que ce fut une journée utile, durement gagnée, mais utile ; et qu’enfin on mérite la soupe, puis sans doute le siège pour la boire. Et Dieu, qui vous regarde au travers de son fils, les bras écartés, accueillants, planté haut dans le ciel de la cuisine, bien au dessus du calendrier des postes, peut être satisfait de vous, puisque vous avez permis qu’il vous accompagne, le jour durant, dans chacun de vos travaux, et particulièrement dans ceux destinés à soulager autrui lorsque vos mains ont remplacé ou même seulement secondé les leurs.

A la nuit tombée, les volets sont déjà refermés depuis longtemps sur une journée bien remplie, où chaque minute a été comptée et distribuée pour l’accomplissement d’une tâche nécessaire ; il n’en est restée aucune pour hésiter, pour se demander quoi faire, pour rêver, ou même seulement pour rêvasser. La nuit peut alors, également, s’installer à l’intérieur du foyer où vibre un faible éclairage, et composer ainsi, harmonieusement, avec la solitude d’un cœur qui ne se plaint pas et bat son rythme : celui des épargnés.

Il a pourtant dû exister celui qui l’a aimée. Qu’est-il devenu ? Comment était-il celui qu’elle a aimé ? Pourquoi n’est-il pas ici, même abîmé par les ans et les travaux de la ferme, courbé, tremblant, mais à ses côtés ? Il avait bien un prénom ; sans doute le prononce-t-elle encore parfois, dans le silence et le repos, quand tout devient calme, le soir, en se mettant au lit ? Lui dit-elle qu’elle l’aime encore, tout comme au premier jour ? Personne ne sait. Sauf Dieu peut-être, qui sait tout. Et n’est-ce pas Dieu qui a décidé qu’il fût là et n’y soit plus ?

Dans la chambre, à côté du lit recouvert d’un gros édredon grenat, au-dessus de la table de chevet, il y a bien une antique photo, ornée d’une branche de buis. Mais ce ne sont que ses parents bien aimés. Où est-il le portrait de celui qu’elle a aimé ? Il faudrait sans doute ouvrir des tiroirs et remuer de vieux papiers, ou débloquer, peut-être, le couvercle d’une boite en fer peinte, pour qu’il apparaisse. On ne sait pas.

Il s’appelait Guillaume, il avait deux ans de plus qu’elle, et il était beau avec sa moustache fine, faite tout exprès pour donner un air malicieux à ce regard de paysan honnête et doux. Ils se marieront en mai de l'année prochaine, juste avant les foins et les moissons. Quand il est parti, en août 1914, Germaine avait bien ressenti un étrange mélange de crainte et de fierté mais, comme tout le monde, elle était persuadée que tous les jeunes gars du pays reviendraient vite, et son Guillaume aussi. Ils ne pensèrent pas même à faire une photographie ; le temps de prendre la pose et il serait déjà revenu. Il est tombé le 19 août à Morhange, lors de son premier combat, quelques jours après sa mobilisation, sans même avoir pris le temps d’achever sa première lettre à sa belle qui n’en reçut jamais le fragment, dissous dans le sang. Un jour de septembre 1914, à midi, Octave, le père de Guillaume, est venu trouver Joseph-Napoléon, le père de Germaine. Sans doute pour éviter d’avoir à sangloter, avait-il pris la peine d’emplir ses yeux de larmes. Et, sans prendre le temps de s’asseoir sur le siège qu’Eugénie, la mère de Germaine, décolla de la table, il jeta cinq mots : On m’a tué Guillaume, puis se retourna, sortit, et aidé par les aboiements du chien attaché dans la cour, tenta d’étouffer un cri. Octave est mort l’été suivant, entre les foins et les moissons.

C’était fini. Et, hors les cérémonies du 11 novembre, au pied du monument aux morts, auxquelles Germaine ne s’est rendue qu’une seule fois, à la première d’entre elles qui a dû avoir lieu en 1923, plus personne au village ne prononça jamais plus le nom de Guillaume Passavant. Sauf elle, peut-être, le soir, en s’endormant. On la vit fréquenter, dans une discrète frénésie, l’église et chaque office, comme s’il elle devait expier quelque chose, ou bien tout simplement demander des comptes à Celui qui la convainquit pourtant de l’aimer davantage ; ce qu’elle fit.

Elle passa ainsi sa vie, d’abord à seconder ses parents dans les travaux de la ferme, où elle redoubla d’efforts pour abattre la somme de tout ce qu’auraient dû accomplir ses frères, s’ils n’avaient pas, également tous les trois, disparu dans la boue des tranchées. Puis, très vite, à la mort de ses parents qui suivit de près celle des fils, elle prit la relève, seule, jusqu’à ce qu’en dernière extrémité, l’âge et les forces ne la diminuent. Près de cinquante ans d’une vie harassante et solitaire l’ont conduite, puis réduite dans l’enclos de ce jardin où le petit garçon que j’étais venait la voir broyer les doryphores.

J’allais sur mes vingt ans lorsqu’un jour, en fin de journée, je lui rendis visite. La porte était déjà fermée, les volets également, mais je vis de la lumière alors je décidai de frapper, au risque de la déranger. J’entendis sa voix chevrotante que je voudrais pouvoir décrire avec précision, afin qu’il soit possible de la restituer. Elle n’était ni éraillée ni rauque, mais, dans une tonalité tour à tour montante et descendante, elle transportait les mots dont elle faisait subir aux syllabes de courtes pauses. Difficile de la décrire, même si je l’entends encore parfaitement, comme si elle venait de me parler. Elle prononça mon prénom, puis remua tant de choses bruyantes avant de pouvoir ouvrir, qu’on eût dit qu’elle s’était barricadée. Elle venait de finir sa soupe, m’en proposa un bol et parut désolée de n’avoir rien de mieux à m’offrir, sinon une petite goutte. Elle baissa le son de la télé qui était effroyablement fort. Je ne l’avais pas revue depuis de très longs mois et si elle ne me parut pas diminuée, et même plutôt alerte, je percevais cependant une étrangeté que je ne parvenais pas à identifier exactement. Je regardais, sans épier, chacun de ses gestes et un sentiment de profonde tristesse m’envahit. Elle portait une sorte de châle en laine sur les épaules, qui lui descendait sur les bras, les enveloppant imparfaitement, et serré au cou par une épingle à nourrice. Je la vis ouvrir le fourneau pour y glisser une bûche, puis, avec le tisonnier, passer une ou deux fois son bras au dessus de l’ouverture où jaillissaient des flammes qui venaient lécher un pan de son châle, pendant au bras. Elle ne s’aperçut pas d’abord que le feu se mettait à dévorer l’extrémité de son habit, qu’elle éteignit de sa main, sitôt que je l’en avertis. Nonne ça ran ! a-t-elle dit. Nous parlâmes encore un peu de temps, du jardin et du temps, et aussi des gens du pays, puis je l’ai quittée. Je n’avais qu’à traverser le sentier séparant nos deux maisons et descendre le chemin qui bordait la nôtre pour rentrer chez nous, tête baissée ce soir-là. Et si je ne pleurais pas, le cœur y était. Je venais de voir Germaine pour la dernière fois, et commençais à me souvenir d’elle pour la première fois.

https://www.youtube.com/watch?v=WKerRBDIVMI

 

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