Nuit Debout. Feuilles Blanches.

La réinvention de l'autre. Et du nous qui nous lie...

Quelle heure est-il ?  Il est tard de t’écrire – comme depuis toujours : tel est le dessein de cette différée, correspondance ou écriture. Comment, ce qui est différée et qui diffère, peut-elle jamais correspondre ? et qu’en est-il de l’heure de l’écriture, de cette écriture qui est la sienne ? Fait-il jour ? Lequel ? Et quoi de rêve en elle ? Quand s’éveille-t-il ce rêve ? Veille-t-elle à discerner ses débuts ? Entre veille et réveil : quelle heure est-il ? De quelle heure sont elles, correspondance ou écriture ?

 

Indécis devant l’indécidable – songeant à t’écrire depuis un certain temps ; et tant de fois m’y renonçant – jamais l’heure de l’écriture me semblant être la bonne, jusqu’à ce que sa bonne heure me paraisse une impossibilité même ; l’heure de t’écrire, me venant autre, tout autre, que celle de l’écriture, me hantait de son tu, du t' de son heure sonnante – sonnant alors comme l’horloge d’un nouvel heur : m’interrogeant de sa différence « tout autre », me disant clairement que l’heure de t’écrire fut la bonne – l’est – est toujours la bonne heure : qu’elle soit tôt ou tard – de bonne heure, entre le rêve éveillé et le réveil…

 

Songeant à t’écrire – à l’écrire de t’écrire, je me demandais où pourrait se trouver ce lieu ou ces lieux (si ça se trouve), où je te trouverais enfin ; lieux de l’entre écriture et correspondance qu’écrire et t’écrire se partageraient. Ecrire et t’écrire, écrire ou t’écrire – entre l’« autre tout autre » de la littérature, d’écrire – sans destinataire, d’un côté : et toi, simple et seul destinataire, le tu de mon adresse, de l’autre.

 

***

 

L’autre commence quand en nous/en moi ? Et m’habitant, je l’aborde et le/la rencontre comment ? Ecrire, c’est entrer en un contrat "d’avec soi". Mais qu’est-ce qui est écoute dans mon dire ? Et toi, le tu de mon adresse, « la tue », en fais-je le deuil de toi dans ces mots ? Est-ce « l’impossible », cette lettre à l’autre ? Comme le don est né de l’impossibilité de se faire valoir en tant que don. Car ce qui est vraiment donné ne porte pas son nom, ne peut, ne « doitpeut » pas, et porte ce deuil en lui…

 

Oser une fidélité à l’autre, dans sa fidélité à sa parole, à sa parole donnée à l’autre, c’est refuser les complaisances d’une parole figée, la raideur d’une vérité cantonnée, d’un savoir : car c’est dans le risque et le non-savoir que je te rencontre et te découvre… que je fais ta connaissance en n’osant pas te re-connaître à la faveur d’une répétition, en osant ne pas pouvoir le faire (c’est le « ne peuxdois pas » de trahir[1]) – et comment te découvrir à travers ces mots à moi, te dévoiler en perçant le voile et les voiles de mon regard[2], te regarder sans me voiler la face, dans une écriture qui ne serait pas t’imposer – à toi – ton portrait – même craché, un portrait qui ne te correspondrait pas, mais qui au contraire doit seulement esquisser ta rencontre, sa possibilité même[3] ?

 

Dans le pli de l’envoi comment ne pas baisser les yeux ? Comment ne pas oser y voir ton visage ? pour oser le chercher de mon regard, dans l’espoir que c’est ce regard qui vient à toi ? Car un regard, c’est justement ce qui ne se voit pas[4] ? Te regarder : accueillir ton regard. N’est-ce pas là le vrai reconnaître, qui n’est pas connaissance au sens d’un savoir, mais plutôt de l’ordre de l’être : d’être ? Connaître, n’est-ce pas, comme implique le mot, naître ensemble, l’un à l’autre ? à et dans l’événement singulier qu’est la présence commune[5] ? Le vrai te connaître et te reconnaître et se connaître et se reconnaître de la co-respondance réciproque ? Etre, dans le regard réciproque : ensemble. Se regarder. En face. Correspondre. Sans dire un mot. Sans dire « je » ou « tu », car l’étant tout simplement. Au plus près de toi, au plus près de moi.[6]

 

Correspondre, n'est-ce possible seulement à ce prix, qui est de ne pas se correspondre tout à fait, de ne jamais même pouvoir le faire ; tout comme être là ensemble, ici et maintenant, l'est seulement à condition de ne pas être tout à fait là, ici, tout en y étant ? Sans cesse y ramenant nos ailleurs, comme on tirerait la couette de l'existence, non pas vers soi mais vers l'impossible possible, ce seul impossible que nous ne saurions inventer qu'est l'autre.

 

Est-ce si invraisemblable, après tant et après tout, de s’arrêter ici, au seuil même de ce que j’aurais tant souhaité enfin parvenir à te dire, pour le dire enfin ainsi, et à toi ?

 

Et de terminer avec cette parole et ce vers du poète Edmond Jabès :

 

Je n’ai de regard que pour ce que je ne vois pas

et qui va bientôt, je le sais, m’éblouir.[7]

 

 

James

 

 


 

[1] L’expression est de Hélène Cixous, dans Or (les lettres de mon père), Editions Des femmes, Paris 1997. (Je la conjugue au première personne, car ce n’est qu’en tant que telle que nous vivons ce qu’il nous appartient ou qu’il nous est donné de vivre).

[2] Pour une très belle approche de ce sujet, dans le cadre de la myopie, voir le texte « Voiles », de Hélène Cixous, dans Voiles, Jacques Derrida et Hélène Cixous, Galilée, Paris 2002. A voir également, Mémoires d’aveugle, L’autoportrait et autre ruines, Jacques Derrida, Coll. Parti Pris, Eds. de la Réunion des musées nationaux, Paris 1990.

[3] Hélène Cixous, ibid. pp.85-86, compare cette situation avec celle d’arriver « devant l’autoportrait de Rembrandt que l’on désirait voir depuis si longtemps […] on a l’humilité de s’approcher de côté, la tête légèrement inclinée, les paupières en visière baissée, il est impossible, il serait ruineux et présomptueux de se planter en face du Visage auquel on a voué espérance comme devant une vitrine de magasin et d’envoyer les yeux fouiller dans l’étalage, non, non, il faut s’approcher caché comme d’un tigre, comme d’un dieu sauvage, comme de l’Etincelle divine qu’un regard brutal peut éteindre… On est dans un torrent de choses de pensées, et pour tout dire, l’impression d’imminence [d’immanence ?] est si puissante qu’on craint se fracasser, c’est une exaltation ».

[4] Voir à ce sujet Jacques Derrida, Le toucher, Jean-Luc Nancy, Gallimard, Paris 2001 (en particulier le chapitre premier).

[5] Pour une belle expression de cette idée en poésie, voir Roberto Juarroz, Poésie & Réalité, éditions. Terre de Poésie, 1995, pp. 48-51 : « Un amour qui serait comme ouvrir les yeux… naître ensemble ».

[6] Voir Jacques Derrida, Psyche, Inventions de l’Autre, Galilée, Paris 1996 : « L’autre, c’est bien ce qui ne s’invente pas, et c’est donc la seule invention au monde, la seule invention du monde, la nôtre, mais celle qui nous invente… ».

[7] Edmond Jabès, Aely, Gallimard, 1972, p.110.

 

 

  • Billet publié originalement le 21 juin 2008, à l'occasion de la fête de la musique, sous le titre 'Un hommage personnel à Jacques Derrida'.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.