En bas de chez-moi : Une guerre, deux fronts

Dans sa lettre ouverte à François Hollande, Edwy Plenel souligne la faute politique de celui qui est sensé représenter et défendre les valeurs de la république française :

Rompant avec la position traditionnellement équilibrée de la France face au conflit israélo-palestinien, vous avez aligné notre pays sur la ligne d’offensive à outrance et de refus des compromis de la droite israélienne, laquelle gouverne avec une extrême droite explicitement raciste, sans morale ni principe, sinon la stigmatisation des Palestiniens et la haine des Arabes.

Edwy Plenel souligne ensuite la "faute intellectuelle" qui consiste à confondre "sciemment antisémitisme et antisionisme" : "assimiler l’ensemble des manifestations de solidarité avec la Palestine à une résurgence de l’antisémitisme, c’est se faire le relais docile de la propagande d’État israélienne."

  

Je suis d'accord avec les propos d'Edwy Plenel, et les valeurs qu'il défend ici.

Et c'est pourquoi je me suis disputé avec mon voisin ce matin.

 

L'apologie des crimes de guerre en vente libre

En bas de chez moi, un commerçant propose en distribution libre, et sur la voie publique, un journal qui en fait de ces deux fautes, politiques et intellectuelles, son fond de commerce.

En me rendant à la boulangerie, j'ai pu feuilleter le journal Hamodia, Edition internationale et français, du mercredi 23 juillet 2014, mis à la disposition de tous sur le trottoir, par le "commerce juif" qui l'avoisine.

Comme il l'a également fait la semaine dernière, ce journal Hamodia fait l'apologie du massacre militaire en cours, mené par l'armée Israélienne, contre les habitants de Gaza. D'une seule voix, et sans le moindre recul, débat ou auto-critique, le journal assimile les manifestations pro-palestieniennes, qui ont eu lieu cette semaine dans le monde entier, à une remontée de "la haine anti-israélienne dans le monde".

Soit, son titre Deux fronts, une seule guerre, fait précisément la promotion de ce que Edwy Plenel condamne aujourd'hui dans sa très juste lettre ouverte au président français. 

 

Deux fronts, une sale guerre   © Hamodia Deux fronts, une sale guerre © Hamodia

 

A partir de sa page 4, le dossier "Roc Solide : Opération terrestre" s'étale sur une quinzaine pages :

Après une édifiante leçon en géopolitique avec son article "Une incursion terrestre pour restaurer le calme", nous apprennons dans  "Le temps presse pour Israël" - Trois questions à Isra¨l Katsover, correspondant politique et militaire d'Hamodia, que l'arrivé de John Kerry est vue "comme prématurée et comme une tentative de Washington d'accélérer les tractations en vue d'un cessez-le-feu qui pourrait se conclure au désavantage d'Israël. Côté israélien, on comprend que le temps presse et qu'il va falloir terminer les objectifs militaires au plus vite avant que la diplomatie ne prenne le dessus."

Quelle horreur en effet, que "la diplomatie prenne le dessus," et qu'elle vienne mettre en péril une invasion terrestre, aérienne et navale contre les habitants assiégés de la bande de Gaza. Devant la terrible perspective d'un cessez-le-feu, il faut donc accélerer l'attaque, pour "terminer les objectifs militaires au plus vite."

Il n'existe à l'intérieure d'Israël, bien entendu, aucune manifestation ou soupçon de désaccord avec la politique que mène son gouvernement. Devant les troupes de l'armée israélienne qui s'apprêtent à invahir Gaza, le "grand rabbin Amar" les rappelle : "Vous devez savoir que tout le peuple d'Israël est derrière vous et prie pour votre succès". 

Il y a, ensuite, les hommes sur le terrain : la très émouvante "La lettre émouvante (sic) du colonel Ofer Winter à ses soldats" (page 11) est exemplaire en la matière. A l'aube de l'invasion terrestre, le Colonel Winter envoie une lettre à ses troupes :

"Le temps presse pour Israël"  © Hamodia "Le temps presse pour Israël" © Hamodia

"Hachem, Dieu d'Israël, aide-nous dans cette voie. Fais nous réussir, car nous sommes ici pour nous battre en faveur de Ton peuple, Israël, contre l'ennemi qui insulte Ton nom. Au nom des soldats d'Israël, et en particulier ceux de cette brigade et ses officiers, Fais en sorte que s'accomplisse le verset : "Car l'Eternel votre D.ieu marche avec vous pour combattre pour vous vos ennemis et vous délivrer". Amen."

Sa lettre, au moment de "livrer bataille" contre des civiles, a au moins le mérite de nous éclairer sur ce dont sont coupables - d'après lui - des habitants de la Palestine.

 

Pourtant, le pire dans ce journal, dont le mépris pour des valeurs démocratiques et républicaines est patente et assumé sans complexe, est bien cet amalgame, cette "faute intellectuelle", qui est aussi une faute morale, et qui consiste à confondre "sciemment antisémitisme et antisionisme", et aussi à confondre par le même truchement "antisionisme" et "anti-israélienisme".

Climat de haine anti-israélienne dans le monde  © Hamodia Climat de haine anti-israélienne dans le monde © Hamodia

 

Nous apprennons que "La riposte israélienne conte le Hamas a déclenché des vagues de violence à travers le monde."

Pas le moindre soupçon ou suggestion entre les couverture de ce journal du mépris de l'autre, qu'il existe des personnes partout dans le monde qui manifestent pour défendre le droit, les droits de l'homme, pour promouvoir une autre manière de faire, et pour défendre la population civile de Gaza contre l'agression militaire de grande envergure dont elle est la victime. Par humanité tout simplement, par attachement à des valeurs humaines et humanistes, et par devoirs civique et républicaine. 

 

A-ton le droit de disseminer le mépris et de compromettre un authentique vivre-ensemble républicain ainsi, dans un journal distribué en France ? Et ce faisant, de faire l'apologie des crimes perpetrées par une armée étrangère ?

Un journal en France, a-t-il le droit de "cofondre sciemment antisémitisme et antisionisme" et d'assimiler toute protestation, en France et dans le monde, contre l'offensive militaire menée actuellement par l'état d'Israël, à "de la haine anti-israélienne" ?

 

Voici pourquoi je me suis disputé avec mon voisin ce matin, lui disant qu'il devait "avoir honte" de distribuer librement un tel journal, si néfaste pour notre vivre-ensemble, et si préjudical à une compréhension raisonnée des événements actuels et leurs enjeux.

Et voici pourquoi il m'a poursuivi dans la cage d'escalier de mon immeuble, me traitant d'antisémite et d'anti-israélien.

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