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Billet de blog 25 juin 2012

Quand le football était un sport

Nicolas de Staël, Les footballeurs, 1952. Photo RMN © Musée des Beaux-Arts de Dijon Gamins, on jouait énormément au foot : c'était un sport génial. On se partageait les rôles : l'un voulait "être" George Best ou Dennis Law de Manchester United, l'autre Billy Bremner ou Johnny Giles de Leeds, un autre Kevin Keegan de Liverpool, ou l'un des frères Charlton, Bobby et Jacky. On ne savait pas grand chose du George Best alcoolique et playboy : quand il mettait le maillot rouge, c'était beau, fantastique.

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Nicolas de Staël, Les footballeurs, 1952. Photo RMN © Musée des Beaux-Arts de Dijon

Gamins, on jouait énormément au foot : c'était un sport génial. On se partageait les rôles : l'un voulait "être" George Best ou Dennis Law de Manchester United, l'autre Billy Bremner ou Johnny Giles de Leeds, un autre Kevin Keegan de Liverpool, ou l'un des frères Charlton, Bobby et Jacky. On ne savait pas grand chose du George Best alcoolique et playboy : quand il mettait le maillot rouge, c'était beau, fantastique. On ne parlait jamais argent, c'était à peine si on était au courant que les footballeurs en gagnaient.

Quand on ne jouait pas au foot, on dépensait notre argent de poche sur des cartes à collectionner des joueurs de la ligue d'Angleterre (pas que la Ligue 1), et les échangeait entre nous pour constituer nos équipes préférées, un peu comme les gamins d'aujourd'hui échangent des cartes pokémon.

Mais nos héros étaient réels ! Tout comme nos rêves...

 
On les appelait "Soccer Stars", mais les photos n'était pas des photos de stars : c'était des photos des gens normaux qui savaient bien jouer. Les meilleurs.

Ces joueurs n'avaient pas des images à soigner, ils avaient des matches à jouer. C'est tout. Ce ne sont d'ailleurs pas des images, ce sont des visages d'un autre monde...

En avril 1971, pour mes sept ans, j'ai eu des chaussures de foot noir (en plastique avec crampons non-vissés) et des protège-tibias, un peu grands et encombrants pour ma petite taille, mais ça allait. J'étais fou de joie. Puisqu'elles étaient neuves, j'en ai profité pour les garder à la maison aussi. Mon équipe préféré était Leeds United.

Et pour raison : entre 1965 et 1974, l'équipe de Leeds United terminait systématiquement à l’une des quatre premières places du championnat anglais et remportait deux titres de champions en 1968-1969 et 1973-1974, une Coupe d'Angleterre en 1972, une Coupe de la Ligue en 1968 et deux Coupe des villes de foires, l’ancêtre de la Coupe de l'UEFA, en 1968 et 1971.

Voici nos héros de l'époque, l'équipe surprenante de 1974...
A dix ans, c'était toute une vie.

Kings in England ... the Leeds United side of 1974

Regardez bien la photo. Remarquez-vous quelque chose, en plus de ces grands sourires généreux ? Car c'est d'abord une photographie des hommes heureux de jouer, marquée par une absence totale d'orgeuil et de suffisance. On pourrait dire du Depardon. C'est une photo du bonheur : mais on peut dire aussi, c'est du bonheur, tant tout y est sans façon et de manière spontanée. Mais il y a autre chose. Voyez-vous un sponsor, une marque, ou une publicité sur cette équipe surprenante, qui a raflé tous les honneurs du football anglais une décennie durant ?  Il n'y en a pas... et il n'y en a jamais eu.

Plus tard, en 1979, Liverpool deviendra le premier club en Angleterre à vendre de l'espace publicitaire sur son maillot.

Kevin Keegan, lors de la finale de la FA Cup 1973-74 : quand un maillot était un maillot, et non pas un espace publicitaire. Keegan marquera deux buts, pour assurer la victoire à Liverpool  3-0 contre Newcastle United.

Quand Kevin Keegan a intégré Liverpool en mai 1971, le grand Bill Shankly lui a proposé £45 par semaine. Keegan raconte dans son autobiographie que Shankly et lui se sont éventuellement mis d'accord sur £50, soit une salaire de base de £200 mensuel, alors que son nom était sur la langue de tous les gamins du pays. En réalité, avec des primes selon des résultats, Keegan pouvait gagner jusqu'à £130 par semaine en tant qu'un des meilleurs footballeurs d'Angleterre, jouant dans un des plus grands clubs au Monde.

C'est lors de sa deuxième saison au club, 1972-73, qu'il remporte ses premiers titres, le championnat d'Angleterre et la Coupe UEFA.

Cette année là, pour mes huit ans, j'ai eu un "vrai" ballon de foot, qu'il fallait gonfler avec sa pompe à vélo avant de fermer le lacet, et qu'il fallait cirer régulièrement, comme une paire de chaussures, avec du dégras "Dubbin".

Ca ressemblait à ça, mais en rond :

Lors d'un entretien pour The Guardian en 2011, Keegan se rappellait : "A l'époque quand je jouais, on ne se sentait jamais déconnecté des supporteurs, parce qu'on gagnait peut-être deux ou trois fois plus qu'eux, et non pas les salaires stratosphériques d'aujourd'hui.... Pour nous, il n'était jamais question d'argent. A Liverpool, le joueur le plus payé était Tommy Smith, et il gagnait seulement £30 plus que moi. Il touchait peut-être £120, je touchais environ £90, Phil Thompson touchait de l'ordre de £60 car il était junior, et Emlyn Hughes un peu plus car il jouait pour l'équipe nationale."

En tenant une rubrique régulière pour le journal le Daily Express dans les années 70, Keegan gagnait presque l'équivalent de son salaire de footballeur. Il est difficile d'imaginer un Wayne Rooney ou Samir Nasri faire autant aujourd'hui dans un but d'augmenter son salaire.

Il faut dire que les choses ont changé, depuis que Keegan a fait son entrée dans la cour des grands à Liverpool, en 1971. Entre 1971 et 2010, le salaire moyen par semaine d'un joueur du premier league est passé de £77 (alors que le salaire moyen était de £32 par semaine à l'époque en Angleterre) à £33868 (pour un salaire moyen de £656 par semaine): c'est à dire d'un peu plus de 2 fois le salaire moyen en 1971, à environ 50 fois le salaire moyen en 2010.

 Source :  http://www.sportingintelligence.com/2011/01/20/from-20-to-33868-per-week-a-quick-history-of-english-footballs-top-flight-wages-200101/

Aujourd'hui, on ne parle jamais d'un Club ou d'un Footballeur sans parler argent dans le même souffle, pour dire que celui "vaut" X millions, et celui-là X+10 : mais tout cela n'existait pas avant la transformation du football en la marchandise qu'il est devenu aujourd'hui. Un footballeur valait ce qu'il valait sur le terrain. Voilà c'est tout.

Voici, à titre de référence, les clubs de foot les plus endettés en Europe en 2010 :

Moneyball © Quand la dette joue des tours

Peut-être, ne devrait-on appeler ce nouveau "sport" Moneyball, ou Detteball... car, aujourd'hui, ce sont en majorité les clubs les plus célèbres et les plus performants qui sont les plus endettés.

Aujourd'hui, le "Real" et le "Barça" ont des dettes respectives de 660 et 550 millions d’euros, mais leurs revenus (droits d’images sur les joueurs, de télévision, vente marketing) et leurs actifs les rendent moins vulnérables, pour le moment.

Raison suffisante pour se voir refuser l’adoré AAA? Pas vraiment.

D’abord parce ces fantasmagoriques notations footballistiques seraient, comme les vraies notes des agences, relatives. Or tous les grands clubs de foot sont endettés. Et pas qu’un peu. Les dettes de Manchester United, Chelsea, Arsenal et Liverpool s’élevaient respectivement à 716, 512, 297 et 262 millions de livres en 2010 selon The Independent (les chiffres varient mais le constat est le même pour The Guardian). Les deux clubs milanais ont une dette qui tourne aux alentours de 400 millions d’euros, la Juventus de 100 millions, l’Olympique Lyonnais de 36 millions et ainsi de suite.

Deuxièmement, parce que, comme le montre l’exemple de l’Allemagne, ce n’est pas la dette en soi qui est un problème mais la possibilité de la rembourser. Et à ce petit jeu là, le Barça et le Real tirent leur épingle du jeu.

 
En 2010, le Club de football Arsenal affichait des dettes de £203 million. Une bagatelle, certes, comparé à certains clubs.

Les salaires des joueurs du club ont augmenté de 12,4% en 2011 pour atteindre £124.4m, soit une ratio salaires des joueurs / chiffre d'affaires de 55.2%. Pour sortir sa tête de ses dettes, Arsenal s'est donc livré à la vente d'une partie de son immobilier, et a vendu Cesc Fabregas et Samir Nasri pour £63 million. Ce qui n'a pas empêché ses dettes d'augmenter de £39 million sur la même période.

Pourtant, il y avait une époque pas si lointaine qu'on pourrait le croire, quand Arsenal était un club fait de joueurs locaux, qui y gagnaient leur vies "honnêtement" (quitte à faire un peu de publicité grâce à Typhoo Tea), et qui n'avait pas des dettes de £203 million.

C'était alors un sport, et une entreprise qui marche.

Ce n'est pas une surprise d'apprendre donc, que le prix des tickets d'entrée aux matches de football a augmenté de plus de 1000% ces deux dernières décennies en Angleterre : le football est en train devenir trop cher pour ses jeunes supporteurs.

En 1972, on pouvait assister à la finale de la Coupe à Wembley, debout avec ses camarades, pour £1. Cette année le ticket le moins cher, qui représente seulement 16% des tickets, était de £45.


En 1989 le ticket le moins cher pour aller voir ses héroes de Manchester United coûtait £3.50. Le ticket le moins cher aujourd'hui est £28. A moins que le salaire de ses parents n'ait été multiplié par dix, il serait bien plus difficile d'en faire une habitude aujourd'hui.  A Anfield, où joue Liverpool, le prix minimum a augmenté de £4 en 1989 à £45 aujourd'hui, soit une augmentation de 1025%. Arsenal a augmenté ses tarifs de 920%, de £5 to £51, ce qui a tendance à exclure de plus en plus les jeunes supporteurs. Et a Chelsea c'est pire. Par tradition, pendant plus d'un siècle, le football était accessible à tous. C'était son charme et son succès. Mais, aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Le modèle économique a changé.

FA Cup replay between Arsenal and Chelsea 20th March 1973

En 1973, mon frère, de deux ans mon cadet, a reçu une tenue de l"équipe d'Arsenal pour son septième anniversaire. Voici ces héros qui le faisaient tant rêver...

La même année, devant la pression sociale des camarades ("Tu supportes qui, toi ?"), et la fin des années de gloire de Leeds United n'étant plus un secret pour personne, j'ai décidé de devenir supporteur déclaré de Manchester United. Je me rappellerai toujours de cette journée noire du 12 mai 1979, quand Arsenal emportait la finale de la Coupe FA contre Manchester United dans la fameuse "Five-minute Final". Jusque là, jamais 5 minutes de nos jeunes vies avaient été autant rempli d'émotions, de rétournements, d'espoirs, de joies, de déchirements.  Et mon dépitement etait d'autant plus douleureux à la fin, devant les cris de joie de mon frère victorieux. Mais j'ai décidé de ne pas le tuer.

 Supporteurs, Preston, Angleterre (13 avril 1970)

Rouge profond

Depuis l'acquisition du Club de Manchester United par le milliardaire américain Malcom Glazer, dans le cadre d'un "leveraged buyout" finalisé en May/June 2005, et auquel les supporteurs était massivement hostiles, la dette totale du Club auprès de banques et hedge funds a augmenté de manière constante, de £540 million en 2005 à plus de £700 million en 2010. Selon le termes du "leveraged buyout", les emprunts effectués par Glazer auprès des banques et hedge funds pour acquérir le Club, devraient être repayés par le Club. Oui, c'est comme ça.  Un article du Guardian de février 2012 précise qu'en 7 ans, plus de £500m ont été remboursé par le Club pour entretenir la dette conséquente à cette acquisition controversée.* 

En janvier 2010, avec des dettes de £716.5 million ($1.17 billion),[119] Manchester United s'est refinancé et a restructuré sa dette via un "bond issue" d'une valeur de £504 million, le permettant de rembourser £509 million de dettes aux banques internationales.[120] L'intérêt annuel payable sur les bonds – qui viendront à maturité au 1er fevrier 2017 – est d'environ £45 million per an,[121] et avec les frais associés (avocats, consultants) coûte le Club aujourd'hui £250 000,00 par jour.

Ainsi va le "fair play" financier.

Selon un article du Financial Times du 15 juin 2012, un IPO en préparation aux USA par le propriétaire de Manchester United, Malcom Glazer, dans l'espoir de recolter £1 milliards de fonds, rencontre de plus en plus de difficultés. La banque.Morgan Stanley, initialement sollicitée, a déclaré qu'elle ne participera pas au IPO, considérant sa valuation peu réaliste.

Vous avez l'impression que quelque chose a quitté le terrain ? Qu'on ne parle plus de sport ?

Mais quand, financièrement, on ne peut plus se permettre de ne pas gagner sur le terrain, tant on perd sur les marchés : est-ce toujours un sport ?

Le filet dans lequel s'est pris le foot, il n'est pas près de s'en sortir. 

D'ailleurs, à ce sujet...

*The Economics of Football, Stephen Dobson, University of Hull, John Goddard, University of Wales.

  • ISBN:9780521037204
  • Publication date:July 2007

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