jamesinparis
"Où l'esprit ne déracine plus mais replante et soigne, je nais. Où commence l'enfance du peuple, j'aime." René Char
Abonné·e de Mediapart

113 Billets

0 Édition

Billet de blog 26 déc. 2013

"Par un matin d'hiver"... (Henry David Thoreau)

 27 mars 1848 Nous ne devrions pas perdre de vue que nos rêves constituent les faits les plus solides que nous connaissons.Notre respectable vie quotidienne, celle dans laquelle se campe si robustement l’homme de bon sens, l’Anglais de ce monde, et sur laquelle reposent nos institutions, est en fait la plus grande des illusions, et se dissipera un beau jour tel un fantasme sans assises.  Mais cette faible lueur, ce semblant de réalité, éclaire parfois les ternes jours des hommes et révèle quelque chose de plus résistant et de plus durable que le diamant : la pierre angulaire du monde.Pouvons-nous encore avancer lorsque nous déclarons que nos rêves sont prématurés ? 

jamesinparis
"Où l'esprit ne déracine plus mais replante et soigne, je nais. Où commence l'enfance du peuple, j'aime." René Char
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

27 mars 1848 

Nous ne devrions pas perdre de vue que nos rêves constituent les faits les plus solides que nous connaissons.

Notre respectable vie quotidienne, celle dans laquelle se campe si robustement l’homme de bon sens, l’Anglais de ce monde, et sur laquelle reposent nos institutions, est en fait la plus grande des illusions, et se dissipera un beau jour tel un fantasme sans assises.  Mais cette faible lueur, ce semblant de réalité, éclaire parfois les ternes jours des hommes et révèle quelque chose de plus résistant et de plus durable que le diamant : la pierre angulaire du monde.

Pouvons-nous encore avancer lorsque nous déclarons que nos rêves sont prématurés ?

Il n’existe pas d’histoire qui raconte comment le mal est devenu le bien.

Si vous voulez convaincre un homme qu’il agit mal, agissez bien. Mais ne vous souciez pas de le convaincre. Les hommes croient ce qu’ils voient. Alors, donnez-leur à voir !

Poursuivez votre route sans relâche, tournez autour de votre vie comme un chien autour du fauteuil de son maître. Faites ce que vous aimez. Apprenez à connaître votre os, rongez-le, enterrez-le, déterrez-le et rongez-le encore. Ne soyez pas trop moral. Vous risqueriez de vous priver de beaucoup de vie. Visez plus loin que la moralité. Ne soyez pas simplement bon, mais soyez bon pour quelque chose.

Respectez les hommes, mais seulement comme des frères.

Pour ce qui vous tient le plus à cœur, ne comptez pas sur vos compagnons : sachez que vous êtes seul au monde.

J’écris comme ça, au petit bonheur...

2 mai 1848

« Il nous faut notre pain. » Mais qu’est-ce que notre pain ? Est-ce celui du boulanger ? Il me semble que cela devrait être un pain entièrement fait maison. Qu’est-ce que notre viande ? Est-ce celle du boucher ? Qu’est-ce que nous devons avoir ? Ce pain que nous gagnons aujourd’hui est-il doux ? N’est-ce pas du pain qui, malheureusement, est devenu aigre et qu’un alcali a adouci, qui est passé par la fermentation vineuse, acéteuse et parfois putride, avant d’être blanchi au vitriol ? Est-ce là le pain qu’il nous faut ?

J’ai goûté bien peu de vrai pain dans ma vie. Il n’a été que simple pitance et pure provende pour l’essentiel, mais pratiquement jamais ce pain qui nourrit le cœur et le cerveau. Il n’y en a pas, même sur la table des plus riches.

Comment gagner notre pain, c’est là une question majeure, mais c’est une douce et séduisante question. Ne l’éludons pas comme nous le faisons d’ordinaire. C’est la question la plus importante et la plus concrète qui se pose à l’homme. Gardons-nous d’y répondre avec précipitation. Ne nous contentons pas de gagner notre pain de façon grossière, négligente et hâtive. Certains vont chasser et d’autres pêcher, certains vont jouer et d’autres encore partent à la guerre, mais aucun d’eux ne passe de moment aussi agréable que ceux qui cherche à gagner leur pain pour de bon. Dans les faits, dans la réalité, sur le plan matériel comme sur le plan spirituel, il est vrai que ceux qui cherchent honnêtement et sincèrement, de tout leur cœur, de toute leur vie, de toute leur force, à gagner leur pain, le gagnent vraiment et celui-ci leur est agréable. Un petit quignon de pain – quelques miettes suffisent, s’il est de bonne qualité, car il est infiniment nourrissant. Alors, que chaque homme avant de mourir gagne au moins une miette de pain pour son corps et en connaisse le goût.

Ce que la Nature est à l’esprit, elle l’est aussi pour le corps. Elle n’est pas simplement belle aux yeux du poète. Il n’y a pas que l’arc en ciel et le crépuscule qui soient beaux, mais le fait d’être nourris et vêtus, bien abrités et réchauffés, voilà aussi qui est beau et vivifiant.

Chaque homme doit incarner une force totalement irrésistible. Comment diable un homme qui ose totalement être pourrait-il se montrer faible ? Même les plantes les plus frêles se fraient un chemin dans la terre, aussi dure soit-elle, et dans les crevasses des rochers. Mais l’homme ne sait pas résister à une force matérielle. Quel coin, quel maillet, quelle fronde peut devenir un homme sage ! Qu’est-ce qui peut lui résister ?

Le fait qu’un homme puisse être bon ou mauvais est quelque chose de capital. Sa vie peut être vraie ou bien fausse ; elle peut le couvrir de honte ou être à son honneur. L’homme bon se construit.

Mais quoi que nous fassions, nous devons le faire avec confiance (si nous sommes timides, alors agissons avec timidité), sans attendre plus de lumière, mais en prenant soin d’en avoir suffisamment. Si nous préférons attendre d’avantage, soit, attendons. Mais alors quoi ? N’avons-nous pas déjà assez attendu ? Est-ce le commencement du temps ? Se peut-il qu’un homme ne voie pas plus loin avec netteté, quand bien même ce ne serait qu’à un cheveu de l’endroit où il se trouve ?

Si quelqu’un hésite sur le chemin qu’il doit emprunter, qu’on lui laisse la possibilité de ne pas avancer. Respectons ses doutes, car les doutes aussi peuvent porter en eux quelque chose de divin. Ce n’est pas notre manque de confiance qui est pathétique, mais notre peu de foi.

Cette fois, je ne vous écris pas de ma cabane dans les bois. Je vis actuellement chez Mme Emerson, dont la maison m’est accueillante depuis longtemps...

Vous vous apercevrez que je m’adresse peut-être aussi souvent à moi-même qu’à vous. 

10 août 1849

Je pourrais dire – vous pourriez le dire aussi – toutes proportions gardées : ne vous souciez pas trop d’éviter la pauvreté. Faisons en sorte de nous tenir debout en ce monde, et non de nous étendre de tout notre long dans la boue. Que notre médiocrité soit notre piédestal et notre coussin. Au cœur de ce labyrinthe, vivons le fil de notre vie.

20 novembre 1849

Je subsiste en ce moment grâce à certains fleurs sauvages que la Nature me prodigue, qui me sustentent inexplicablement et enrichissent ma vie en apparence pauvre. En un an, mes promenades à pied m’ont mené plus loin, et chaque après-midi ou presque (en matinée, je lis, écris, ou fabrique des crayons, moyen grâce auquel je gagne de quoi vivre pour mon corps) je m’en vais voir une nouvelle colline, une nouvelle mare ou une nouvelle forêt à plusieurs miles d’ici.

Je sais peu de choses sur ce qui se passe en Turquie, mais je suis sûr de savoir quelque chose sur l’épine-vinette et les châtaignes dont j’ai fait des réserves cet automne. Quand je vais voir mon voisin, il me communique de manière convenue les toutes dernières nouvelles de Turquie, qu’il a lues dans le Mail d’hier – la détermination de la Turquie en ce moment, et Lord Palmerston. Pour tout vous dire, je préférerais parler du son que, malheureusement, on a ôté de mon pain ce matin et jeté. C’est là quelque chose qui m’est plus proche. Les commérages des journaux dont nos hôtes nous rebattent les oreilles sont aussi éloignés d’une hospitalité digne de ce nom que les aliments qu’ils déposent devant nous.

Si les mots ont été inventés pour cacher la pensée, je pense que les journaux sont une invention bien pire encore. Ne souffrez pas que votre vie soit accaparée par les journaux.

3 avril 1850

Vous parlez de pauvreté et de dépendance. Qui sont les pauvres et les dépendants ? Qui sont les riches et les indépendants ? Quand donc les hommes ont-ils accepté de respecter l’apparence et non la réalité ? Pourquoi diable l’apparence devrait-elle apparaître ? Finalement, sommes-nous bien au fait de la réalité ? Je ne connais personne qui ne se complaise à tout instant dans le respect qu’il accorde aux fausses apparences. Comme il serait bon de traiter les hommes et les choses, ne serait-ce qu’une heure, simplement pour ce qu’ils sont ! Nous nous étonnons que le pécheur ne confesse pas son péché. Quand nous sommes fatigués de voyager, nous mettons notre charge à terre et nous nous reposons sur le bord du chemin. De même, quand nous sommes las du fardeau de la vie, pourquoi ne posons-nous pas à terre ce poids de mensonges que nous nous sommes proposé de supporter de notre plein gré, pourquoi ne nous revigorons-nous pas comme aucun mortel ne l’a jamais fait ? Laissons les choses tranquilles : qu’elles choisissent de peser ce qu’elles veulent, qu’elles s’envolent ou retombent. Réussir à ne laisser qu’une seule chose en paix par un matin d’hiver, quand bien même il ne s’agit que d’une pauvre pomme gelée qui pend à un arbre, quel haut fait !

Vivrez-vous vraiment ou bien vous laisserez-vous embaumer ? Je ne crains pas d’exagérer la valeur et la signification de la vie, mais de ne pas être à la hauteur des circonstances. Je serai désespéré de savoir que j’ai été là, mais que je n’ai rien remarqué de particulier.

S’il existe quelque chose de plus glorieux qu’une assemblé d’hommes établissant ou amendant une constitution, et je suppose que c’est bien le cas, je désire voir les journaux du matin.

28 mai 1850

« Je n’ai jamais trouvé la moindre satisfaction dans la vie dont parlent les journaux » - tout a plus de valeur que le cent qu’ils coûtent. Quelle satisfaction : être couvert d’une couche de poussière d’un pouce d’épaisseur ! Nous qui marchons dans les rues et sommes prisonniers du temps, nous ne sommes que le refus de nous-mêmes. C’est du café passé vingt fois sur le même marc, qui ne fut du café que la première fois – alors que l’eau vivante bondit et scintille à nos portes. J’en connais qui, par charité, donnent leur marc de café aux pauvres ! Nous exigeons des informations et nous nous accommodons de ces informations-là ! Est-ce une vérité complaisante ou bien une nouvelle perception de la vérité que nous voulons ?

9 août 1850

Toutes nos activités ne nous permettent pas de mener une vie respectable. Nous devons sans cesse, comme la tortue, nous retirer dans la coquille de nos pensées, plus ou moins désespérément. Et pourtant, il entre dans tout cela bien plus que de la philosophie.

Ne perdez pas votre temps à admirer l'attitude que j'ai adoptée. Je m'arrange simplement pour m'asseoir là où je suis tombé. Je suis sûr que mes proches me comprennent mal. Ils me demandent des conseils sur de nobles sujets, sans se rendre compte que je suis bien mal loti en matière de chapeau et de chaussures. C'est à peine si j'ai une chemise à moi.

Quant à se conformer aux apparences extérieures et réussir à mener sa propre vie intérieure, je n'y crois pas trop. Que votre main droite n'ignore pas ce que fait votre main gauche en la matière. Ce serait voué à l'échec. Autant marcher sur une lame d'acier effilée qui vous coupera nettement en une moitié droite et une moitié gauche. Voulez-vous tester votre aptitude à résister à l'écartèlement ?


Edouard BOUBAT, Pommes, c.1980

Epilogue

27 février 1853

Il est vrai que je professe contre lui mais, dans ma grande folie, je suis le monde que je condamne.

Si tant est que cela me soit seulement arrivé, j’ai « rarement brulé d’envie d’être, comme on dit, utile à mes contemporains ». Aujourd’hui, pour tout vous dire, je ne rêve plus tant que ça d’arrêter les chevaux avant qu’ils ne courent ou de combattre les incendies qui ne sont pas encore allumés. Quelle bêtise que de faire le bien, au lieu de ne se soucier que de sa propre vie, à laquelle chacun devrait se consacrer. Faire le bien à la manière d’une carcasse morte, tout juste bonne pour le fumier, au lieu de le faire comme un homme vivant, au lieu de prendre soin de croitre, de sentir bon, d’avoir bon goût et de rafraichir l’humanité tout entière dans la mesure de nos capacités et de nos qualités.

D’aucuns essaieront parfois de vous convaincre que vous avez agi poussé par ce motif, comme si vous ne le saviez pas déjà. Si jamais j’ai fait du bien à un homme, au sens où ils l’entendent tous, c’était bien entendu quelque chose d’exceptionnel et d’insignifiant, comparé au bien ou au mal que je fais sans cesse en étant ce que je suis.

10 avril 1853

Je me blottis près de mon poêle et j’y trouve un autre feu qui réchauffe le feu lui-même. La vie est si brève qu’il n’est pas sage d’emprunter des chemins détournés, ni de passer trop de temps à attendre. Alors, est-il vraiment nécessaire de faire tout ce que nous faisons ? N’avons-nous d’obligations qu’envers le diable, tout comme Tom Walker ? Même si nous tardons à quitter ce mauvais chemin, il sera toujours assez tôt pour emprunter le bon ; ce sera le début de matinée pour nous, et non plus le milieu de l’après-midi. Nous n’avons pas encore fait la moitié du chemin avant l’aube.

Henry David Thoreau

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Violences sexuelles
À LREM, des carences systématiques
Darmanin, Hulot, Abad : depuis 2017, le parti d’Emmanuel Macron a ignoré les accusations de violences sexuelles visant des personnalités de la majorité. Plusieurs cas à l’Assemblée l’ont illustré ces dernières années, notamment au groupe, un temps présidé par Gilles Le Gendre. 
par Lénaïg Bredoux, Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
Total persiste et signe pour le chaos climatique
Dans une salle presque vide à la suite du blocage de son accès par des activistes climatiques, l’assemblée générale de Total a massivement voté ce 25 mai pour un pseudo-plan « climat » qui poursuit les projets d’expansion pétro-gazière de la multinationale.
par Mickaël Correia
Journal
Fusillades dans les écoles : le cauchemar américain
Une nouvelle fusillade dans une école élémentaire a provoqué la mort d’au moins 19 enfants et deux enseignants. L’auteur, âgé de 18 ans, venait d’acheter deux armes à feu de type militaire. Le président Joe Biden a appelé à l’action face au lobby de l’industrie des armes. Mais, à quelque mois des élections de mi-mandat, les républicains s’opposent à toute réforme. 
par François Bougon et Donatien Huet
Journal — France
Le candidat Gérald Dahan sait aussi imiter les arnaqueurs
Candidat Nupes aux législatives en Charente-Maritime, l’humoriste a été condamné en 2019 par les prud’hommes à verser plus de 27 000 euros à un groupe de musiciens, selon les informations de Mediapart. D’autres artistes et partenaires lui réclament, sans succès et depuis plusieurs années, le remboursement de dettes.
par Sarah Brethes et Antton Rouget

La sélection du Club

Billet de blog
Pour Emily et toutes les femmes, mettre fin à la culture du viol qui entrave la justice
[Rediffusion] Dans l'affaire dite du « viol du 36 », les officiers de police accusés du viol d'Emily Spanton, alors en état d'ébriété, ont été innocentés. « Immense gifle » aux victimes de violences masculines sexistes et sexuelles, cette sentence « viciée par la culture du viol » déshumanise les femmes, pour un ensemble de collectifs et de personnalités féministes. Celles-ci demandent un pourvoi en cassation, « au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes, au nom de la protection des femmes et de leur dignité ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Violences faites aux femmes : une violence politique
Les révélations de Mediapart relatives au signalement pour violences sexuelles dont fait l'objet Damien Abad reflètent, une fois de plus, le fossé existant entre les actes et les discours en matière de combat contre les violences sexuelles dont les femmes sont victimes, pourtant érigé « grande cause nationale » par Emmanuel Macron lors du quinquennat précédent.
par collectif Chronik
Billet de blog
Amber Heard et le remake du mythe de la Méduse
Depuis son ouverture le 11 avril 2022 devant le Tribunal du Comté de Fairfax en Virginie (USA), la bataille judiciaire longue et mouvementée qui oppose Amber Heard et Johnny Depp divise l'opinion et questionne notre société sur les notions fondamentales de genre. La fin des débats est proche.
par Préparez-vous pour la bagarre
Billet de blog
Portrait du ministre en homme fort (ou pas)
Le nom de Damien Abad m'était familier, probablement parce que j'avais suivi de près la campagne présidentielle de 2017. Je n'ai pas été surprise en voyant sa photo dans la presse, j'ai reconnu son cou massif, ses épaules carrées et ses lunettes. À part ça, je ne voyais pas trop qui il était, quelles étaient ses « domaines de compétences » ou ses positions politiques.
par Naruna Kaplan de Macedo