L'antisémitisme contemporain: au-delà du «retour des années 1930»

L’antisémitisme est omniprésent dans notre société. Pourtant, ses contours continuent souvent à nous échapper. Précisément en raison de sa recrudescence, un regard historique s’impose pour inscrire l’antisémitisme dans le temps présent.

Les actes antisémites se multiplient : des stèles profanées avec la croix gammée à Quatzenheim (Alsace) en février dernier, le meurtre de Mireille Knoll, octogénaire juive à Paris en mars 2018, ainsi que 541 plaintes pour antisémitisme déposées la même année. Nous sommes là face à un taux quatre fois supérieur à celui de 1998. Comment faire face ? Très présent dans les discours actuels, notamment invoqué par le président Emmanuel Macron, le « retour des années 1930 » ne suffit pourtant pas pour distinguer l’antisémitisme et s’en prémunir. Tentons, au-delà de la conjoncture politique, une lecture de plus longue durée.

  Le cœur de l’antisémitisme contemporain tient à la difficulté de le cerner dans toutes ses formes. Une définition précise qui rend compte de l’évolution historique fait toujours défaut. Le terme « antisémitisme » est popularisé à partir de 1879 par Guillaume Marr, fondateur de la Ligue des antisémites dans l’Allemagne bismarckienne. Ce terme désigne alors le rejet systématique des Juifs en prenant appui sur un matérialisme biologique. Durant cette décennie, l’antisémitisme se transforme, c’est-à-dire que les sentiments antijuifs passent d’une acceptation théologique s’inspirant de saint Augustin—où le peuple juif, en tant que peuple témoin qui rejette le Christ, doit être non pas tué mais condamné à l'humiliation—à une idée de « race inférieure », puisant dans un réservoir de pseudo-théories raciales de la seconde moitié du XIXe siècle. Le XXe siècle accéléra l’intensité de cette violence antisémite, verbale puis physique, à l’instar de la discrimination socio-économique puis la descente vers la Shoah (1939—1945). Depuis, la fondation de l’État d’Israël en 1948 et l’opposition au sionisme sont autant d’étapes importantes dans une histoire plus large de l’antisémitisme qui demeure à écrire.

Comment, donc, une lecture historique permet-elle de penser l’antisémitisme présent ? L’après-guerre a été le point de départ d’une hostilité renouvelée envers les Juifs. On connaît bien les violences antijuives dans ce qui allait devenir le bloc communiste, comme le pogrom polonais à Kielce en 1946 ou les purges de la fin de l’ère de Staline—mais progressivement l’Europe de l’Ouest, en particulier la France, a également émergé de cette mosaïque de la judéophobie. Force est de constater que l’antisémitisme refait surface dans nos espaces publics tandis que la vitesse inquiétante avec laquelle il se propage sur les réseaux sociaux représente sans doute une nouveauté. Toute une gamme de comportements et d’attitudes s’entremêlent pour caractériser « le Juif », comme s’il était possible de réduire cette grande richesse de traditions au sein du judaïsme à une figure unique que Jean-Paul Sartre ridiculisait dans ses Réflexions sur la question juive (1946). En revanche, après la crise financière de 2008, l’idée que les Juifs tendent à contrôler les banques et les médias, poussés par l’avarice et la soif de pouvoir, gagne à nouveau du terrain. C’est à ce niveau que l’on peut et doit agir.

Car qui dit antisémitisme dit souvent l’impossibilité de persuader ceux qui adoptent un ensemble d’idées diffuses et irrationelles. Il n’est pas surprenant, dès lors, que dans le climat actuel, l’antisémitisme se marie avec des théories de conspiration et les fake news. Qui sont donc ces antisémites ? Comme dans les années 1890, ils constituent une minorité face à la majorité silencieuse, opposée à ces vues ou simplement indifférente à la culture juive. Les idéologues de divers bords, parmi eux les racistes et les négationnistes, actifs sur la toile, sont à différencier de ceux que l’éducation et le dialogue peuvent ramener à la raison. Quant à la ligne de partage entre antisionisme et antisémitisme, c’est l’acceptation de l’État d’Israël qui la marque. Dès lors, nous avons affaire à bien plus qu’un problème de « tensions intercommunautaires » qui masquerait la spécificité juive des victimes. Il nous faut un langage clair et un débat ouvert pour désigner ce qui est en train de se passer sous nos yeux. Plutôt que d’accuser certains groupes—l’islamisme radical tient sa part de responsabilité mais est englobé dans l’assise sociale plus large des antisémites—nous devons tous continuellement évaluer notre position face à des préjugés rampants.

Mais il y a un autre phénomène qui devrait nous tourner vers les années 1890. Historiquement, la France, actuellement forte d’environ 500 000 Juifs, a toujours représenté un refuge pour l’Europe entière depuis l’égalité légale des Juifs français en 1791. Depuis les années 2000, entre 2 000 et 8 000 Juifs français émigrent par an en Israël. Cette hémorragie culturelle est relevée avec trouble par le sociologue Danny Trom : La France sans les Juifs (2019) est-elle une réalité à venir ? N’oublions pas que jusqu’à la Première Guerre mondiale en 1914, environ trois millions de Juifs se mettaient en route, surtout depuis l’Europe de l’Est, vers un avenir qu’ils espéraient moins violent et économiquement plus stable ailleurs. La tragédie de l’exil que l’on associe souvent avec Hannah Arendt et d’autres grands savants juifs de Weimar avait commencé bien avant les années 1930.

Cette mise en perspective historique nous invite donc à deux constats. Nul doute que le moyen le plus efficace de combattre toutes sortes de racisme et de crispation identitaire, dont l’antisémitisme représente l’une des conséquences les plus manifestes, est d’engager un dialogue constructif avec autrui. L’identité stable—qu’elle soit nationale, religieuse ou ethnique—sur laquelle se fonde le rejet de ce que l’on croit connaître du judaïsme est une illusion grave. De même, en quête de repères, nous tendons à comparer les époques entre elles. Les historiens viennent et sont convoqués sur l’agora publique pour présenter des « leçons » du passé. À mon sens, c’est un comparatisme prudent mais éclairé qu’il faut pratiquer. Dans Récidive (2019), Michaël Foessel dépeint avec élégance le monde libéral de 1938 sur le point de se rompre. Devons-nous nous résigner aux traits récurrents de l’Histoire ? En tant qu’historien, comme le fait le philosophe Foessel, je voudrais répondre par la négative. Bien que dépassé par les événements, l’État français, comme dans les années 1890 et l’affaire de Dreyfus, tente de maîtriser la situation. En effet, les lois sont bien en place pour lutter contre toute discrimination par l’État ou ses citoyens. Pour le moment, nous n’en sommes pas à cette instrumentalisation publique de la haine en laquelle l’antisémitisme se muait à la fin du XIXe siècle. Mais en vue d’un tel passé, agissons pour que ce spectre ne prenne pas plus d’envergure.

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