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Billet de blog 21 juil. 2014

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T'as aucun droit, puisque t'es mort

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Ce billet est le prolongement d'échanges nés comme commentaires du billet Réforme territoriale du gouvernement : l'acte I de la recentralisation ?

Le contributeur RASTA y écrit entre autres (à propos de l'éventuelle ratification par la France de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires) que "Sous prétexte de faire revivre des régions aux contours pseudo-historiques, sous couvert de faire revivre des langues mortes, vous ne semblez pas conscient de ce qui est à l'oeuvre" (c'est moi qui mets en gras, pour pointer ce sur quoi je vais rebondir).

Je souhaite de tout cœur que RASTA n'aît pas conscience de la violence symbolique de ses propos(1), autrement, c’est grave. En effet, pour s'opposer (ce qui est son droit légitime) à la ratification d'un texte international, il prend argument de ce que les groupes sociaux qui en seraient les bénéficiaires n'existent pas. Puisque dire que les langues concernées par ce texte sont mortes, revient à dire que personne ne les parle plus. Or mon expérience de locuteur militant de la langue bretonne ces 30 dernières années m'autorise à témoigner avec force du contraire.

Peut-on appeler morte une langue que 280 000 locuteurs (sur 4,3 millions d'habitants de 5 départments de la Bretagne historique, chiffres de l'INSEE(2)), déclarent parler ? Peut-on appeler morte un langue qui dispose de deux radios associatives émettant uniquement en breton, deux autres radio associatives émettant pour moitié en breton, une radio publique émettant quotidiennement deux heures en breton, et trois autres radios associatives et une radio publique qui programment une à plusieurs émission hebomadaires en breton ? Une langue dans laquelle sont publiées un hebdomadaire d'information générale, un mensuel d'information générales, un mensuel de débats politiques et philosophiques, deux revues littéraires bimensuelles, une revue linguistique, une revue d'heroic fantasy, une revue de poésie expérimentale... pour ne citer que les principaux périodiques ? Une langue dans laquelle une centaine de nouveaux livres sont publiés chaque année par une vingtaine d'éditeurs ? Une langue dans laquelle sont scolarisé, en immersion (Diwan) ou en bilingue paritaire (Divyezh et Dihun), plus de 15 000 élèves,  de la maternelle à la terminale, encadrés par 1 200 enseignants,  agents de service, animateurs et pions ? Une langue dont 5 à 6 000 adultes font l'apprentissage en cours du soir ? Une langue que 167 communes (sur 1 200) et 13 intercommunalités, mais aussi 716 structures privées (entreprises, clubs sportifs et associations) se sont engagées à développer en ratifiant l'accord "Ya d'ar Brezhoneg" ? La morte bouge encore sacrément !

Ce que je viens de mentionner concernant la langue bretonne, aisément vérifiable à travers par exemple les données fournies par l'Office public de la langue bretonne, vaut aussi, avec les nuances propres à chaque communauté linguistique, pour les autres langues régionales metropolitaines (occitan, catalan, basque, corse, arpitan alias franco-provençal, alsacien, platt lorain alias francique, flamand ; avec des niveaux de vitalité variables pour les langues d'oil — gallo alias britto-angevin, normand, picard, beauceron, morvandiau, poitevin et saintongeais — ; au contraire avec un ancrage populaire nettement plus fort s'agissant des langues d'outre-mer, créoles antillais, guyannais et réunionais, langue amazoniennes, calédoniennes, tahitienne...

Comment en être réduit, pour s'opposer à un droit qui devrait être élémentaire (le droit d'utiliser sa langue dans la vie publique, ou pour être plus exact, une de ses langues, la quasi-totalité des locuteurs des langues régionales ou minoritaires étant bilingues, voire trilingues), à nier l'existence du sujet de ce droit ? Certes, les opposants à la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires héritent d'une longue tradition de racisme linguistique, dont un des plus illustres repésentants n'est autre que Victor Hugo(3). Dans Quatre-Vingt treize, Totor écrit à propos du paysan breton qu'il campe "...parlant une langue morte, ce qui est faire habiter une tombe à sa pensée...". On reste sidéré par l'énormité du propos. Par définition, une langue qu'on parle est vivante, puisqu'elle véhicule les pensées, rélexions, émotions et autres propos du groupe humain qui la pratique. La langue comme fait anthropologique est si intimement liée à la pensée vivante qu'on a du mal à l'en dissocier. Certes, dans sa dimension de "mise en forme du monde", aucune langue ne procède de la même façon qu'une autre, et de là on peut comprendre l'attachement de beaucoup à leur langue maternelle, qu'on a tendance à considérer comme bien supérieure à celle du voisin dans sa capacité à traduire fidèlement les plis de sa propre pensée. Mais ce jugement, à la base du racisme liguistique que j'évoquais plus haut, est biaisé. La pensée se met en forme par le truchement d'une langue, et du coup chaque pensée est comme formatée conformément aux canons de la langue dans laquelle elle s'exprime. En tentant de l'exprimer dans une autre langue, on se heurte à la difficulté de trouver une équivalence exacte, compte tenu des systèmes de signes différents et arbitraires, qu'il est impossible de réduire à une bijection, entre chaque langue. Traduttore, traditore.

Pour autant, si la tradition du racisme linguistique est longue et comporte d'illustres repésentants (La Fontaine, Mirabeau, Barrère, l'abbé Grégoire, Talleyrand, Prosper Mérimée, Michelet, Emile Zola, Emile Combes, Edouard Daladier, Jean Dutourd, Bertrand Poirot-Delpech, Claude Allègre... font aux aussi partie du club), elle appartient aux traditions qui méritent d'être soumises au droit d'inventaire, et de n'être pas transmises aux générations futures. Après tout, dans la tradition, on lapidait les femmes adultère, on brûlait les sorcières, on pendait les sodomites, et ces traditions se sont interrompues, qui songerait à s'en plaindre ? Tout comme son frère le racisme biologique, le racisme linguistique est détestable et incompatible avec la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, dont j'espère que personne ici ne songe à la remettre en cause. Il faut postuler l'égale dignité de chaque langue, tout comme on admet l'égale dignité de chaque être humain, ça ne peut même pas se discuter. Entendons-nous bien, ça ne veut pas dire que chaque langue bénéficie automatiquement du même niveau de diffusion, de normalisation, d'institutions qui l'enseignent, la diffusent... Chaque langue a vécu sa propre histoire, et peu d'entre elles sont dans la situation de souveraineté incontestée des langues impériales (parmi lesquelles l'anglais, le chinois mandarin, l'hindi, l'espagnol mais aussi le français). Raison de plus pour faire bénéficier les "petites" langues, les langues moins répandues pour parler politiquement correct, d'une égale dignité en droit, qui puisse légitimer des mesures concrètes et pratiques pour aménager l'espace public d'une façon un peu moins défavorable à ces langues et à leurs locuteurs. Pour prendre un exemple terre-à-terre, la jurisprudence des tribunaux administratifs estime qu'il n'y a pas rupture dans la continuité du service public lorsqu'un instituteur bilingue, temporairement absent pour cause de maladie, est remplacé par un instituteur monolingue, incapable pourtant de poursuivre l'enseignement breton-français pour lequel le titulaire avait été nommé. C'est à ce type d'insécurité des acquis patiemment obtenus que les promoteurs de la Charte se proposent de remédier.

La Charte européenne des langues régionales ou minoritaires n'est que cela, un catalogue de bonne pratiques pour mieux organiser la coexistence pacifique entre langues dominantes (les langues officielles) et langues dominées (les autres). On peut la comparer à la laïcité, qui vise quant à elle à organiser la coexistence pacifique des croyances (et des non croyances) religieuses, souvent dans une contexte où (au départ au moins) une religion dominante avait du mal à laisser de la place à des religions minoritaires ainsi qu'à l'athéisme. Si les langues minoritaires ne sont pas des croyances, elle présentent comme les religions ce caractère facultatif et cette pratique sociale, qui ne permet pas de les réduire à la sphère privée. Qui de nos jours, parmi les démocrates, proposerait sérieusement de revenir sur la laïcité ? Le pluralisme linguistique raisonné, que la Charte se propose d'organiser, devrait susciter la même adhésion unanime des gens épris de progrès. Et que l'on prohibe à jamais les affirmations blessante, les incantations mortifères, les déclarations infériorisantes des grands envers les petits, du centre envers la périphérie... Tout ce qui, de près ou de loin, prolonge une soert d'ordre colonial.

Jañ-Mai Drapier
Parent d'élèves Diwan
Contributeur Wikipedia
Traducteur bénévole de logiciels
Conseiller scientifique de l'Office public de la langue bretonne 


(1) Rendons à César ce qui appartient à l'UPR. RASTA reprenait les propos tenus par le sieur Asselineau, porte-parole de la secte souverainiste UPR, sans les soumettre à la moindre distance critique, sans les vérifier en aucune manière en croisant ses sources, et sans davantage les contextualiser . Ce qui, dans le Club de Mediapart, entre gens éduqués aux exigences de la déontologie journalistiques est un comportment répréhensible :-)

 (2) Depuis 1999, nous disposons enfin d'indicateurs fiables sur une large échelle. L'INSEE a en effet intègré à l'enquête familles de son dernier recensement général de la population des questions relatives aux langues pratiqueés par les occupants d'un logement, leur parents et grands parents.  Le recensement est désormais effectué chaque année de façon tournante sur des communes différentes, mais la méthodologie demeure. Cette enquête, distribuée en régle générale à une famille sur 20, est distribué à 8% des familles dans les zones où une pratique significative d'une ou plusieurs langues est connue, et à 12% dans les zones où la pratique y est plus clairsemée. Il en ressort que la diversité linguistique française est importante, puisque 27% des résidents français a au moins un des ses parents de langue maternelle autre que le français, les langues maternelles en question se répartissant en part quasi-égales entre langues régionales et langues d'immigration. 

 (3) Dont j'ai relu récemment avec délices Napoléon le petit, que je recommande chaleureusement. Comme avoir du talent ne met pas à l'abri des préjugés les plus épais.

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