Réponse à Pierre Yves Morvan

Monsieur Morvan,

(Le billet de P Y Morvan auquel je réponds est ici = http://blogs.mediapart.fr/blog/pierre-yves-morvan/051014/catastrophe-nucleaire-au-kerala )

 Première remarque : les chiffres que vous donnez pour le Kerala paraissent bien gonflés:  "dans l’état du Kerala, en Inde, la radioactivité naturelle est de 17 mSv/an (avec des pics à 150)", nous indique le site de Futura Sciences  http://www.futura-sciences.com/magazines/matiere/infos/dossiers/d/physique-radioactivite-phenomene-physique-13-761/page/8/  Les chiffres donnés par une équipe de recherche indienne sont même inférieurs (voir liens ci-dessous). 

Ce sont les sables noirs du Kerala qui sont particulièrement radioactifs, par le thorium qu'il contiennent, et cela concerne essentiellement la zone côtière. Ces sables dégagent du radon. Le radon est une cause connue de cancer du poumon. L'une des façons de se protéger est d'aérer très régulièrement les habitations. Des consignes sont données dans ce sens dans plusieurs villes des Etats-Unis, par exemple, et les Bretons, je l'espère, procèdent de même. Je ne saurais dire combien de gens habitent sur la plage au Kerala ?

Je ne sais pas si, comme certains le pensent à tort ou à raison (des recherches ont été menées dans ce sens par le gouvernement indien mais les résultats laissent perplexes de nombreux spécialistes de la question), les habitants du lieu ont développé une résistance ou une adaptation particulières à la radioactivité. Les recherches menées pendant 10 ans par une équipe indienne et japonaise sur près de 70 000 habitants du lieu n'ont pas montré de changement significatif (positif ou négatif) par rapport au taux de cancer dans la population générale. Voici le lien vers l'article publié par l'équipe en 2009 :
"Background radiation and cancer incidence in Kerala, India-Karanagappally cohort study." Auteurs : Nair RR1, Rajan BAkiba SJayalekshmi PNair MKGangadharan PKoga TMorishima HNakamura SSugahara Thttp://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/19066487

Je transcris la phrase suivante, extraite de la présentation de cet article, pour être certaine qu'elle ne vous échappera pas : 

" Although HBR (=high background radiation) has been repeatedly shown to increase the frequency of chromosome aberrations in the circulating lymphocytes of exposed persons, its carcinogenic effect is still unproven."

Et en propose cette traduction : "Bien qu'on ait  maintes fois montré qu'un bruit de fond de la radioactivité élevé augmentait la fréquence des aberrations chromosomiques au sein des lymphocytes circulants des personnes exposées, son effet carcinogène n'a pas encore été démontré."

J'en retiendrai ceci : l'exposition à une forte radioactivité naturelle peut avoir d'autres conséquences que le cancer. Au nombre de ces effets, les aberrations chromosomiques ne sont pas un incident anodin. 

Deuxième remarque : ne sautons pas de cette conclusion concernant le thorium et le radon sur les plages du Kerala au cas de  Fukushima sans prendre quelques indispensables précautions.

Au Japon, sur les 24 000 km2 contaminés à plus de 10.000 Bq/m2 (dont une zone à 15 millions de Bq/m2 en césium 137 près de la centrale et jusqu'à 600 000 Bq/m2 au-delà même de la zone des 30 km évacués), soit sur 6,35 à 8% du territoire japonais, on ne trouve pas de thorium. Par contre, on trouve ou on trouvait (certains radionucléides ne sont plus radioactifs) du Tellure 132 et de l'iode 132, de l'Iode 131, du Baryum 140 et du Lanthane 140, du Césium 136, du Tellure 129m  et du Tellure 129, du Césium 134 et du Césium 137, mais aussi de l' Americium-241 et du Plutonium-239. Cet énoncé, c'est la liste des radionucléides trouvés par l'IRSN en 2011 dans les rizières, les champs et les fermes du village d'Iitate, à 39 km de la centrale accidentée. Ces radionucléides, à côté de quantité d'autres, sont le pur produit de la fission nucléaire. Merci l'atome. A l'égard de la santé humaine et animale (je devrais parler de la flore mais on va faire court), ils ne sont pas nécessairement ou uniquement sources de cancers, en tout cas pas sur le court terme et moins chez l'adulte que chez l'enfant. Cependant, ingérés ou inhalés, leur potentiel mutagène est énorme et les conséquences sur la santé graves.

Vous n'ignorez pas, j'en suis sûre,  que le Césium-137 prend la place du potassium dans le corps, avec une prédilection pour le muscle cardiaque. Il aime bien aussi se fixer sur les organes comme le pancréas, la rate, les reins, le cerveau, les yeux et même la thyroïde (il n'y a pas que l'iode-131 et 132 qui cancérisent la thyroïde). Demandez-vous de quoi sont morts les milliers de jeunes ados biélorusses et ukrainiens qui reposent dans les cimetières autour de Tchernobyl : ...le cœur.  Les Tellure 129, 129m et 132 ont une période courte mais ils sont tératogènes. Le Tellure-132 pousse le vice jusqu'à produire de l'iode-132 (cancer de la thyroïde) en se désintégrant.

Pardon, je vous épargne le tritium et le strontium-90 (amoureux des os, qu'il cancérise bien), toujours pour faire bref.

Ce serait bien,  Monsieur Pierre Yves Morvan, de ne pas comparer le cas du Kerala à celui de Fukushima. Les gens du Kerala ne sucent pas les sables noirs de la côte. Les gens au Japon, et singulièrement (mais pas seulement, vous l'aurez compris) dans le département de Fukushima respirent, boivent et mangent un cocktail de radionucléides qui sont de purs déchets nucléaires en provenance directe des 3 cœurs de la centrale accidentée. Et ça ne leur fait pas que du bien.

Sans parler du stress, du désespoir, du rejet et de la perte de tous leurs biens, bien sûr, on est  d'accord.

Portez-vous bien,

et  surtout épargnez-vous : évitez le Césium-137, puisque vous, vous avez encore le choix.

JM au Japon

 

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