Elle est Babel la vie!?

A l'origine du mythe, un seul peuple, une seule Humanité et une seule langue sur la surface de la Terre.

L'Europe n'est pas comme elle le voudrait, un lieu hors-du-monde.
Engagée par le biais de ses entreprises ou de ses bras armés sur la quasi-totalité de la planète, la voici ancrée tout au cœur des guerres civiles lointaines qui n'en finirait pas de déplacer leurs propres crises de migrants.

Le 25 Août 2015, l'appel d'Angela Merkel pour le respect de la « dignité de chaque être humain » a donné l'exemple, au moins pendant quelques jours, d'une Europe responsable et hospitalière. Les initiatives citoyennes se sont multipliées, et les gouvernements, la presse, en somme tout l'agenda public s'est vu ouvrir une colonne «  Welcome refugees ».
Nous pouvions désormais être humanistes et réalistes, au moins pour un temps.
Le cœur soulevé par la photo du petit Aylan, cet enfant mort sur une plage turque en septembre 2015, l'Europe s'est découverte le temps d'une semaine médiatique, une forte capacité d'empathie.
Des actes d'hospitalité sont nés un peu partout en France, en Allemagne, en Italie et dans d'autres pays de l'UE. Les images de détresse des migrants occupent tous les esprits, la cause humanitaire est en marche.
Mais, dès la fin septembre 2015, sous prétexte de distinguer les vrais des faux réfugiés, de ne pas créer d'appel d'air, de ne pas pouvoir accueillir « toute la misère du monde » [...] mais aussi sous l'effet d'une véritable panique de certains gouvernements- et, par ricochets de leurs gouvernés- [...] les retours en arrière ont été rapides et violents.1

C'était le temps d'entrevoir l'autre, et tout le monde n' y a vu que soi-même.

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Cette image en dit long sur ce qu'attendaient par exemple les exilés à Vintimille, à la frontière franco-italienne. Les pancartes ne réclament ni travail, ni logement, ni nourriture, elles ne font pas appel à la miséricorde des européens mais réclament une réponse politique.
« Nous ne repartons pas, ouvrez la route. » Les exilés avançent car reculer d'un pas sera plus difficile que d'avancer de mille. On oublie que le départ d'un pays n'est pas forcé, mais se force et qu'on ne part pas avec sa coquille culturelle sur le dos pour aller vivre comme au pays mais ailleurs. Au moment d'arriver en France ou aux frontière de l'Europe, les exilés n'appartiennent déjà plus à la culture qu'on accole à leur nom.

Les exilés sont en mouvement vers un autre qui leur répond par un nous identitaire ethnique et national avant de se proposer un nous relationnel (« celles et ceux qui sont installés quelque part et qui regardent celles et ceux qui arrivent »)

A ce moment politique très précis, celui de l'indifférenciation entre la nationalité et la race, entre la citoyenneté et la couleur ou l'appartenance religieuse, les discours frontistes trouvent leur écho dans une société où même les
locaux ne se sentent plus intégrés ni mêmes aimés. A cette heure des murs qui viennent dessiner la relation avec l'autre, le vivre ensemble devient une relation exclusive de soi à soi fantasmés. La France se veut seule dans le miroir. Entre les despotes de la finance cosmopolite et les migrants, le parallèle est lancé ; car tous les deux fléaux seraient les fléaux de notre temps.
Accusés de favoriser les étrangers et de délaisser les autochtones, les gouvernements successifs n'ont pourtant pas fait signe d'hospitalité ni d'aménagements dans la pensée moyenne.

L'idée même de « migrant » pose le problème de l'arrivée et du départ.

Le participe présent du verbe migrer laisse entendre que le voyage ne sera jamais achevé. Les individus qui arrivent par la mer ou la terre, mais "toujours dans la clandestinité", ne seraient donc pas destinés à rester. Ce traitement médiatique favorise la peur et pose un voile de distance et d'étrangeté avec les personnes souhaitant s'installer en France. Cette vision d'une foule étrangère invasive n'est pas nouvelle. A chaque vague d'immigration, son lot de remous fabuleux et racistes.
Figé et sans voix, le migrant médiatique est tout à la fois un être misérable ou dangereux, souffrant ou profiteur.
On se rappelle alors pour la fable du chinois «magouilleur et fumeur d'opium», de l'arabe «belliqueux et violent» du polonais «bon marché», du portugais «poseur de carreaux» ou du triste diptyque du «bruit et de l'odeur»...

 

Babel la vie !
A l'origine du mythe, un seul peuple, une seule Humanité et une seule langue sur la surface de la Terre.
Afin de se donner un nom et ainsi d'exister, les terriens auraient alors décidé de construire une tour qui toucherait le ciel.
Ils se dirent l'un à l'autre: «Allons! Faisons des briques et cuisons-les au feu!» La brique leur servit de pierre, et le bitume de ciment.
Leur Dieu les ayant aperçu, il dit :Les voici qui forment un seul peuple et ont tous une même langue, et voilà ce qu'ils ont entrepris! Maintenant, rien ne les retiendra de faire tout ce qu'ils ont projeté. [...]
L'Eternel les dispersa loin de là sur toute la surface de la terre. Alors ils arrêtèrent de construire la ville. C'est pourquoi on l'appela Babel: parce que c'est là que l'Eternel brouilla le langage de toute la terre et c'est de là qu'il les dispersa sur toute la surface de la terre.

Avant la dispersion, l'Humanité n'aurait donc connu que pureté au travers d'une seule demeure et une seule race, apologie identitaire et fascination de soi.
La fin du mythe signe le chaos, la césure d'avec l'unité régnante. C'est ce même fléau que les nationaux sentent revivre aujourd'hui à travers la multiplicité des langues, des altérités et des rencontres. La possibilité du nous ne se satisfaisant alors pas de l'existence d'autres nous si proches.
La réponse de Babel à la multiplication des langues et des lieux c'est la multiplication des situations de frontières.

Nous répondons à Babel et à la construction des murs que la nécessité de s'entendre sera toujours plus forte que le désir de taire l'autre. Il est grand temps de saisir dans l'apprentissage d' une réalité partagée, un état de faits à qui il faut faire de la place, car nous sommes condamnés à nous rencontrer toujours et encore.

 

1. Agier Michel, Les migrants et nous, Comprendre Babel, CNRS éditions, Paris, 2016.

 

 

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