Souvenons-nous qu’en 1808, Napoléon Bonaparte crut pouvoir prendre l’Espagne sans la conquérir. Il ne s’agissait ni d’une bataille décisive ni d’un siège spectaculaire, mais d’une manœuvre plus subtile : convoquer le roi d’Espagne, l’obliger à abdiquer, l’éloigner du trône, puis substituer à la souveraineté nationale une autorité importée. En quelques jours, la monarchie espagnole fut décapitée. Sur le papier, l’opération était parfaite : le souverain captif, la légitimité confisquée, l’État vidé de son centre de gravité. L’Empire croyait avoir gagné sans combattre. Il n’avait en réalité fait qu’ouvrir une guerre d’un genre nouveau : une guerre sans front, sans fin, sans victoire possible.
Car un pays ne se gouverne pas seulement par le retrait de son chef. La souveraineté n’est pas une mécanique que l’on démonte pièce par pièce. En Espagne, la disparition du roi ne produisit pas la soumission attendue, mais une dissémination de la résistance. Chaque village devint un foyer, chaque route un piège, chaque jour une hémorragie : près de cent hommes perdus quotidiennement dans la péninsule Ibérique. Napoléon avait cru neutraliser un État ; il avait réveillé un peuple. L’Empire ne s’en releva jamais vraiment.
La littérature, souvent plus lucide que la stratégie, avait pourtant averti. Dans Richard III, Shakespeare met en scène un autre type de conquête : celle qui passe par l’élimination méthodique des figures de légitimité. Richard ne prend pas l’Angleterre par une guerre étrangère, mais par une série de décapitations morales et politiques : princes enfermés, alliances rompues, paroles vidées de leur sens. Le pouvoir semble s’étendre à mesure que les têtes tombent. Mais cette accumulation de victoires produit un effet inverse : plus Richard s’impose, plus le royaume se délite. Le trône conquis par la ruse devient un siège instable, inhabitable, condamné à la chute. Shakespeare rappelle ainsi une vérité politique fondamentale : le pouvoir arraché au nom de la force finit toujours par se retourner contre celui qui l’exerce.
C’est cette leçon que l’histoire et la littérature nous adressent conjointement. Décapiter un dirigeant pour s’approprier un territoire n’est jamais un acte de maîtrise durable. C’est un aveu de faiblesse stratégique autant que morale. Napoléon, en Espagne, en fit l’expérience à ses dépens : la capture du souverain ne lui donna jamais la possession du pays, mais engagea l’Empire sur la pente de son déclin.
Il ne s’agit évidemment pas de souhaiter pareille issue à nos amis américains, ni de transposer mécaniquement les leçons du passé. Mais l’histoire a cette vertu cruelle : elle insiste. Elle rappelle, inlassablement, que lorsqu’un aigle croit assurer sa domination en décapitant un dirigeant pour s’approprier un territoire, il cesse d’être un symbole de puissance. Il se transforme en buse.