L'ART FINIRA PAR TRIOMPHER !

 

Bande annonce - Au temps où les arabes dansaient / When Arabs Danced © Jawad Rhalib

 

Le fondamentalisme islamique, l’émergence des mouvements radicaux musulmans actuels, la réislamisation des jeunes musulmans européens, l’antisémitisme, l’islamophobie, les djihadistes, ... Chacun y va de son analyse, de ses commentaires, de sa théorie. Voici la mienne : les jeunes musulmans ici et ailleurs fantasment sur leur passé. Ils règlent leur pas sur les pas « supposés » du prophète en s’imaginant vivre comme lui, s’habiller comme lui, faire les mêmes gestes que lui, se comporter comme lui et interpréter le monde comme lui. Résultat, enfants, jeunes et moins jeunes, musulmans d’origine ou convertis, ici et ailleurs, se branchent avec ferveur sur des chaînes de télévisions extrémistes (Al Manar, Iqra...) et sur des réseaux sociaux qui distillent une interprétation trompeuse et haineuse des textes. Le Coran est un livre sacré pour plus d’un milliard quatre cents millions de croyants dans le monde. Il comprend 6236 versets, mais seuls 20 à 25% de musulmans lisent l’arabe. Sur les 20 à 25%, seuls 5 à 10% comprennent véritablement les textes (Etude : Centre pour l'étude de l'Islam et la Démocratie (CSID).

Quand je parle à tous ceux qui ont eu la chance de voyager dans les pays arabes du début des années 60 à la fin des années 70, la plupart me disent qu’il leur semblait que le monde arabe était proche de l’Occident. Dans les rues du Caire, d’Alger, Rabat ou encore Beyrouth, les femmes sortaient de chez elles sans voile, vêtues à l’européenne, sans la surveillance d’un mâle. Les femmes et les hommes se fréquentaient dans les cafés, les bars, les plages. Ce qui faisait le charme du monde arabe après une indépendance chèrement acquise, c’était le soleil, la joie de vivre, les conversations vives, le futur souriant, une insouciance presque enfantine. Tout indiquait que la liberté des mœurs bénéficiait aux libres penseurs, aux écrivains, au cinéma, au théâtre, à l’épanouissement artistique. Les esprits créatifs frissonnaient d’espoir. Aujourd’hui, on sait que les apparences étaient trompeuses. Les pulsions traditionalistes et fondamentalistes commençaient à saper, dans les profondeurs, ce bonheur dont on ignorait alors à quel point il était fragile.

Aujourd’hui, qu’elles soient sunnites ou chiites, plusieurs écoles d’interprétation fondamentaliste ont produit une série de théories et d’interdictions, autorisant une mainmise de la théologie sur tous les domaines de la vie. Des théories et des interdictions qui touchent en premier lieu l’ART et l’artiste, symbole de liberté, de romantisme et de VIE. Pourquoi ? L’intégriste déteste la vie. Pour lui, la vie n’est que tentation, éloignement de Dieu et du Ciel, une perte de temps avant l'éternité et le paradis avec ses fleuves de lait au goût inaltérable, ses rivières de vin, ses délices et ses vierges. La vie est le produit d'une anarchie et cette anarchie est l’œuvre des artistes.

L'islamiste en veut à l’artiste qui donne vie à la matière, aux couleurs, perpétue le monde et éloigne les bonnes âmes du paradis par des idées malsaines, un dessin diabolique, un chant envoûtant, une danse maléfique... L’artiste est donc le diable et pour pouvoir le tuer, l’intégriste le déclare ennemi d’Allah.

Haine de l’intelligence, de la création, de la liberté, de la sexualité, du corps... Les libres penseurs, tous sexes confondus, sont sous la menace d’un extrémisme religieux qui embrasse une vision d’un islam « cauchemardesque » en totale contradiction avec nos sociétés modernes. Les radicaux réduisent nos libertés au nom d’Allah. Un Allah de haine ? Un Allah assassin ? Un Allah des interdits ? Alors ce n’est pas le même Allah que celui de la majorité musulmane pacifique. Une majorité malheureusement silencieuse, qui laisse le terrain libre à une minorité intégriste qui tue, menace, lapide, harcèle, intimide, viole, pille, violente.

Les musulmans modérés ou laïcs existent. Mais ils n’existeront vraiment que lorsqu’ils exprimeront haut et fort, encore plus fort que la voix intégriste, leur indignation, leur colère, leur « fatwa laïque » à l’égard du dogme fondamentaliste.

Je suis mal à l’aise à chaque fois que je dois parler ou mettre en avant mes croyances ou mes non croyances personnelles. Mais le contexte actuel me pousse à m’exprimer en tant que cinéaste belge d’origine arabo-musulmane. Mon angle d’attaque ? La menace et les fatwas qui pèsent sur la tête des artistes « porte-voix » de la liberté d’expression. Une nouvelle génération d'artistes rebelle et connectée, influente auprès de la jeunesse et qui fait particulièrement peur aux intégristes. Que pense le cinéaste multiculturel que je suis sur les limites imposées par le fascisme islamiste à la liberté d’expression politique et artistique ? Il est temps pour moi de me positionner à l’égard de cette charia intellectuelle et cette pression psychologique et physique extrêmement forte que subissent des artistes quand ils s’opposent au dogme islamique dominant aujourd'hui.

Dans le Maroc de la fin des années 70 - j’avais alors 10 ans -, une danseuse était considérée comme une prostituée. Être traité de « fils de danseuse » est la pire des injures. J’étais « fils de danseuse » et donc « fils de pute ». Ma mère dansait, elle aimait son art, elle aimait son corps et elle ne savait rien de ce qui se racontait, de ce que je subissais dans la rue ou à l’école. Alors j’encaissais et je me bagarrais à la moindre insulte qu'on me lançait. J'en suis arrivé au point où je ne supportais plus cette danseuse de mère « libre et libérée ». Je rêvais d’une seule chose : la voiler, l’enfermer. J’avais honte. Mais voilà que L’Égypte débarque dans nos vies et s’invite chez nous, dans notre poste de télévision, en noir et blanc et dans les salles de cinémas. Je découvre alors Taha Hussein, précurseur génial de la liberté et de la laïcité, le libre penseur Naguib Mahfouz et Youssef Chahine, fervent défenseur de la liberté d’expression et qui va me donner l’envie de faire du cinéma. Je tombe amoureux de l’actrice Faten Hamama et de la danseuse Samia Gamal. Je ne savais plus où donner de la tête tellement elles étaient belles, libres, insouciantes.

Toute une partie de mon enfance, je vais la vivre sur les rythmes féériques des films égyptiens, avec leur magie, leurs décors clinquants. Les acteurs chantaient, dansaient, s'aimaient devant nos yeux. La danse du ventre était au centre du spectacle, du film, de la famille. Le ventre et son nombril étaient le lieu où convergeaient nos regards fascinés. J’ai vu mon père applaudir ma mère qui se déhanchait au rythme des comédies musicales. Cette même mère, je l’ai vue, à

la fin d’une soirée de variété, s’isoler pour déployer son tapis et faire sa prière en silence, en privé, seule face à son Allah.

Les sociétés modernes musulmanes et occidentales rejettent l’islamisme. Mais la majorité des dirigeants des pays musulmans comme ceux des pays démocratiques occidentaux ne savent toujours pas quelle attitude adopter face à ce fascisme islamique.

Force est de constater, en effet, que lorsqu’ils ne sont pas touchés par le phénomène, les dirigeants européens, notamment, s’accommodent assez facilement de l’intégrisme musulman. Pour peu qu’il soit jugé, par eux, comme « modéré », il n’y a plus alors aucun problème. Pour peu que leur « intégriste » se coupe la barbe et porte un costume cravate et prétend honnir Daech et autres succursales terroristes, cela suffit à certains de nos dirigeants pour fermer les yeux face aux agresseurs des principes laïcs.

L’ART et sa décapitation par les islamistes ne sont qu’un exemple de l’anéantissement de nos libertés les plus basiques. Il y a peu, les autorités communales de Welkenraedt (province de Liège) ont décidé de fermer une exposition consacrée à la censure au travers de l'histoire. Ils craignaient un acte de violence. Mais le centre culturel espère reprogrammer cette exposition dès que le climat sera apaisé. Mais quand sera-t-il apaisé ? La devise des fondamentalistes résume bien leur idéologie : « Dieu est notre but, le prophète notre chef, le Coran notre constitution, le djihad notre voie, le martyr notre plus grande espérance ». On en arrive aujourd’hui à ce renoncement total honteux à la tradition de liberté d’expression qui était la base de notre civilisation. Bien entendu, le grand prétexte de ce renoncement est la lutte contre l’« islamophobie ».

Mais qui a peur de l’islam dans cette affaire ? Des personnes qui se font tuer, exiler, censurer, confisquer, arrêter pour avoir courageusement défendu leurs opinions ? Ou bien des gouvernements qui ont tellement peur de l’islam qu’ils préfèrent renoncer aux valeurs ancestrales du peuple occidental, en un geste abject de soumission au fanatisme, que de risquer un conflit opposant la raison et la liberté aux forces de l’obscurantisme ?

Dès ma tendre enfance, mes parents m’ont enseigné un islam d’ouverture. Ils m’ont permis d’apprendre un Coran compatible avec la liberté de conscience, l’égalité entre êtres humains indépendamment de leurs croyances. La "Liberté d’expression" est une des caractéristiques des droits de l'homme en Islam. Cette liberté est reconnue, garantie et défendue par les deux sources principales du droit musulman, à savoir le Coran et la Sunna ou la tradition du Prophète Mohamed.

Alors face à cet extrémisme qui frappe nos penseurs, nos savants, nos artistes, ici comme à l’autre bout du monde, comment faut-il réagir ? Répliquer plus fort que l’autre ? Ce sera l’escalade. S’entendre avec les fondamentalistes ? Ce sera la fin de nos libertés. Rester indifférent ? C’est se soumettre et donc perdre. Si on ne peut avoir recours aux armes, à l’entente ou au silence, que reste-t-il ? Quel est ce moyen dont dispose la majorité silencieuse et pacifique pour lutter contre la minorité hurlante et belliqueuse ? Je pense qu’il nous faudrait revenir à un discours de « savoir » et d’ « éducation ». C’est plus percutant qu’un missile qui ne fait que nourrir la haine de l’autre.

Notre problème est donc largement et clairement énoncé, commenté, analysé. Il est temps maintenant de s’atteler à le résoudre. C’est que l’enjeu est de taille, il y va de notre survie.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.