A Dakar, avec Ëpoukay et leur «sac de riz vide»

Sakoutiepvid (« Sac de riz vide ») est le morceau-clip artisanal que le groupe Ëpoukay vient de sortir à Dakar pour ce 1er mai particulier. L'occasion pour ces musiciens nés avant l'indépendance du Sénégal et témoins vivants des évolutions des politiques culturelles de parler de leurs conditions de travail.

Pour visionner le clip, c'est par ici

Ëpoukay en studio à Dakar le 1er mai 2020 © Jaxal Mouss Ëpoukay en studio à Dakar le 1er mai 2020 © Jaxal Mouss

 Travailleurs informels de la musique, chômage technique et occupations des journées...

Nous sommes dans le home-studio où le groupe de musique Ëpoukay (« éventail » en wolof ) se retrouve chaque jour à la Médina-Gueule Tapée depuis plus d'un mois. Comme un clin d’œil ou une mauvaise blague de l'histoire, ce quartier historique de Dakar a vu ses premières populations prendre place en 1929 lorsqu'une épidémie de peste s'abattait sur la ville. Avec une certaine dose d'humour et de colère, en cette journée de fête des travailleurs, Sanou Diouf, (saxophoniste-flutiste) Horace Bowen (batteur-chanteur) et Thierno Paye (pianiste) sont prêts à parler de leurs quotidiens.

Depuis plus d'un mois et demi, et l'annonce du gouvernement sénégalais du couvre-feu, leur rythme de vie est digne d'un jour férié...à part des vidéos glanées sur whatsapp, peu de nouvelles à se partager. Toutes leurs rentrées d'argent sont au point mort. Du jour au lendemain, plus aucun appel des patrons de restaurants où ils jouaient plusieurs soirs par semaine. Quelques rares appels de parents d'élèves à qui ils donnaient des cours particuliers de musique. Aucun cours reprogrammé, même à distance. Certains leur proposent un petit billet pour les dépanner. « Mais le truc c'est quoi, depuis le Corona, stop, les restaurants n'ouvrent plus, et puis tout le monde est en quarantaine. Pour la santé du monde je crois que c'est normal mais qui s'occupe de nous maintenant? »

Les fins de mois étaient déjà difficiles avant le coronavirus, encore plus lors des périodes de creux, quand les populations aisées sont en vacances hors de Dakar. Ils font partie de ce que l'on appelle « les travailleurs informels », habitués à des rentrées d'argent aléatoires, qui vendent leurs forces de travail, leurs mélodies, leurs connaissances à qui veut bien payer pour cela, sans protections ni garanties, en étant leur propre « banquier et comptable». « Je vous parle mais j'ai même pas la tête avec moi. Parce que si tu as toute une famille que tu nourris et que ça fait presque deux mois qu'il n'y a plus d'activités... nous quand il n'y a pas d'actions, on ne gagne pas. On ne fait même pas de contrat, juste verbal, et les gens font de nous ce qu'ils en veulent. Je crois qu'avec le corona, c'est en train de nous conscientiser, ça veut dire que l'on n'a rien fait pour les musiciens, depuis l'indépendance, on parle des statuts des artistes ».

« No job, No pay, No Rent, no school... Help!!! » ( Pas de boulot, pas d'argent, pas de loyer, pas d'école, de l'aide!)

Le loyer n'a pu être payé début avril et il est en de même pour celui du mois de mai. L'avenir reste bien incertain. Pour ces trois amis de longue date, nés avant l'indépendance, la fête nationale du 4 avril dernier, célébrée « confinée » pour les 60 ans du Sénégal libéré a un goût amer. « Je ne peux pas comprendre qu'après 60 ans d'indépendance, c'est comme si on était en 1929, on nous parle d'aide alimentaire. On va nous donner du riz. On n'a pas besoin de riz. On a besoin de structures pour vraiment nous ouvrir des perspectives, et là on aura besoin de personne, car on va gagner normalement notre argent, on va s'organiser et ça pourra créer des ouvertures pour d'autres...Là on est dans le qui-vive. Je ne mâche pas mes mots. On doit tirer des leçons du passé. Il faut remettre la pendule à l'heure »)

Acteurs et spectateurs des politiques culturelles depuis plus de 40 ans, ils se rappellent des souvenirs et surtout veulent parler du futur et de l'après corona. C'est ce qui les a motivés à sortir ce morceau, chanté en wolof, anglais et français. « Heureusement que l'on peut se retrouver ici pour travailler notre musique. Depuis un mois on bosse sur ce morceau « Sakoutiepvid ». En wolof, ça veut dire, un sac de riz vide! On dit sac de riz, mais un sac de riz, on devrait y trouver du riz non ? On voyait les autres artistes sortir leur beau clip, montrer leur visage, leurs beaux studios et dire aux gens de se laver les mains ; mais depuis le début du confinement on se demandait comment on allait vivre demain? »

Ces amis s'estiment chanceux d'avoir un lieu de travail et de retrouvailles à disposition © Jaxal Mouss Ces amis s'estiment chanceux d'avoir un lieu de travail et de retrouvailles à disposition © Jaxal Mouss

« On a fait cette chanson parce qu'on fait partie du monde aussi. On fait de la musique, c'est là que l'on peut faire quelque chose ».

Ils n'ont pas bénéficié des distributions de riz et n'ont pas apprécié les manières de faire. Ces derniers soirs à la rupture du jeûn et couvre-feu en famille, ils ont été encore plus surpris et déçus des répartitions des fonds d'aide de la « Force Covid-19 ». En effet, dans un reportage à la télévision, le ministre de la culture, avec son masque, est en visite chez un chanteur célèbre qui lui demande de l'aide pour payer sa facture d'électricité.

Comme il y a un mois lorsque des rappeurs avaient été reçus au palais présidentiel, les commentaires sur les réseaux sociaux sont durs envers ces artistes « reconnus » qui ont pu capter une partie des aides. « Le ministre, il n'a pas parlé aux musiciens, il ne peut pas savoir ce que les musiciens sont devenus, ils vivent comment...parce qu'un gars qui vit au jour le jour, pour un mois s'il tient, c'est qu'il y a des gens qui l'ont aidé, qu'on se soutient quoi! Mais si ce n'était pas ça, on allait crever! »

A la fin du mois de mars, un questionnaire a circulé sur internet pour évaluer les pertes liées au coronavirus, depuis, plus aucune nouvelle de ce recensement. « C'est la loi du plus fort, c'est l'argent qui dirige. Plus tu es écouté, plus tu capteras les aides. C'est le star-system, les chanteurs sont connus et c'est comme si les instrumentistes ne faisaient pas vivre la musique au Sénégal ? »

« Les musiciens africains sont surtout célébrés une fois qu'ils ne sont plus de ce monde ».

Les musiciens africains au-delà des hommages posthumes... © Mouhammad Diassé Les musiciens africains au-delà des hommages posthumes... © Mouhammad Diassé

Les décès de Manu Dibango et Tony Allen, avec qui ils ont eu l'occasion de jouer, les ont profondément touchés. Ils commentent les multiples hommages qui leurs sont rendus sur internet. Cela les renvoie à leur parcours, à leur choix de rester au Sénégal pour vivre de la musique et la faire vivre ici. Sanou qui a été le chef d'orchestre de l'orchestre national pendant de longues années reste un des plus anciens de cette formation avec qui il est parti plusieurs fois en tournée à travers le monde. Il a été décoré notamment de la légion d'honneur par l’État sénégalais. Aujourd'hui, âgé de 62 ans, ayant enchaîné des contrats précaires de vacataires, il doute qu'il obtiendra des allocations à la retraite. « Moi je ne pense même plus à l'Etat parce que c'est faux, ce n'est pas vrai! 35 ans, tu es là, tu travailles, tu bosses comme un esclave et on ne te donne pas le retour. C'est à dire que si tu as un problème, c'est toi même qui va aller le régler. Heureusement que étant artiste, tu as des copains dans plein de domaines ».

La chute du niveau de formation au conservatoire, les récentes mobilisations des artistes contre la réforme liée à la SODAV(Société Sénégalaise du Droit d'Auteur et Droits Voisins) sont évoquées, tout comme les raisons qui ont pu conduire les élans des politiques culturelles à péricliter sous leurs yeux. Ils pointent ce paradoxe où les cultures sénégalaises, africaines et leur importance pour l'avenir sont vantées, au nom des industries culturelles et créatives, et où dans le même temps il n'est offert aucune protection sociale à leurs acteurs. Ils se redisent comme il est important pour eux d'essayer de partager ces paroles à l'international car « cela concerne le monde entier, ce n'est pas juste une histoire entre sénégalais, entre dakarois...tout ça c'est aussi les effets des politiques d'ajustement structurel, des privatisations, des plans internationaux qui dictent comment utiliser les budgets nationaux, de « peuples souverains » ».

En guise de propositions pour les chantiers de l'après Covid-19, ils se redisent que seul le travail paye... « on va continuer jusqu'à notre dernier souffle, à faire circuler comme on peut des rythmes, des harmonies, des cultures dans ce monde à l'arrêt. Depuis 40 ans on donne corps à des mélodies traditionnelles et modernes que l'on interprète. On veut continuer à transmettre aux jeunes, ce qui constitue nos musiques et notre patrimoine, au-delà des vitrines et colorants, au-delà des événements et politiques.

« On a réalisé le clip avec les moyens du bord, dans l'esprit de faire avec ce que l'on a à disposition… »

Ëpoukay signifie "éventail" en wolof et exprime le soulagement © Jaxal Mouss Ëpoukay signifie "éventail" en wolof et exprime le soulagement © Jaxal Mouss

Ils ont partagé le clip par leurs téléphones, sur Whatsapp, sans faire très attention aux nombres de vues sur les plateformes comme Youtube. Ils ne correspondent peut-être pas aux figures de la réussite et du succès, dépendant du nombre de fans et followers...Ils continuent à travailler sur des réarrangements et remix de morceaux traditionnels et populaires. Ils sont déjà en train d'écrire et réaliser des chansons pour rendre hommage aux pêcheurs, aux artisans, aux paysans, aux producteurs d'ici ; une autre pour les enfants des rues, et big blaster destinés aux big boss et gouvernants. « Notre nom de groupe c'est ëpoukay (« évantail »), le soulagement...c'est quand il fait chaud, surtout chez nous là, vers 40 degrés, j'ai pas de climatiseur, pas de ventilo mais j'ai mon ëpoukay, de l'air, c'est notre soulagement ».

 Et pour se dire au revoir, Ola, angoissé et blagueur nous a partagé une petite histoire de Coluche, avec un fou rire général : « Il y avait un gars qui allait se noyer dans la rivière, et il criait "help! help!" et le gars qui passe dis: "regarde moi ce couillon, au lieu d'apprendre à nager, il apprend à parler anglais".

À Dakar avec Ëpoukay et leur sac de riz vide © Jaxal Mouss À Dakar avec Ëpoukay et leur sac de riz vide © Jaxal Mouss

Pour visionner le clip, c'est par ici

pour écouter leurs autres morceaux

Pour aller plus loin sur les politiques culturelles et musicales au Sénégal et en Afrique :

-Un article du quotidien sur l'orchestre national du Sénégal en 2018: 

https://www.lequotidien.sn/musique-a-la-veille-de-la-fete-internationale-lorchestre-national-met-du-son-sur-sa-galere/

-Un article de Ndiouga Adrien Benga et Ibrahima Thioub :

Thioub, Ibrahima, et Ndiouga Adrien Benga. « Les groupes de musique « moderne » des jeunes Africains de Dakar et de Saint-Louis, 1946-1960 », Odile Goerg éd., Fêtes urbaines en Afrique. Espaces, identités et pouvoirs. Editions Karthala, 1999, pp. 211-227.

https://www.cairn.info/fetes-urbaines-en-afrique--9782865379286-page-211.htm

-Un article de Ndiouga Adrien Benga :

Ndiouga Adrien Benga, « Dakar et ses tempos. Significations et enjeux de la musique urbaine (c. 1960-années 1990) », in Momar Coumba Diop (dir.), Le Sénégal contemporain, Khartala, 2002, p. 289-308 (ISBN 2845862369)

-2 articles d'Ibrahima Wane :

https://www.musicinafrica.net/fr/magazine/pr-ibrahima-wane-%C2%AB-lindustrie-du-disque-au-s%C3%A9n%C3%A9gal-est-mal-en-point-%C2%BB

http://africaleadnews.com/ibrahima-wane-enseignant-chercheur-a-lucad-au-plan-discographique-le-senegal-ne-compte-pas-beaucoup-sur-le-marche-international/

-Un article de Denis Constant Martin

https://www.revue-projet.com/articles/2004-11-les-musiques-en-afrique-revelateurs-sociaux/7843

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