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Billet de blog 24 nov. 2011

C’est le temps de la multitude

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23 mai - 23 novembre : je participe depuis tout juste 6 mois, quasi quotidiennement, aux assemblées, commissions, groupes de travail et actions diverses du mouvement « Démocratie réelle maintenant ! » (ou « Mouvement des indignés ») à Paris (notre site : http://paris.reelledemocratie.com). Un temps sans doute suffisant pour entamer une réflexion, que j’espère contradictoire, sur le sens de notre action. En quoi notre démarche est-elle différente de celles d’autres mouvements sociaux et politiques qui ont précédé ? Pourquoi a-t-elle tant de mal à être entendue en France ? Vers où, jusqu’où pouvons aller ? L’objet de ce blog sera d’essayer de répondre à ces questions.

« Le temps de la multitude » : c’est une référence à l’ouvrage de Toni Negri et Michael Hart (Multitude : guerre et démocratie à l'époque de l'Empire, éditions La Découverte, 2004 – Bonnes feuilles dans la revue Multitudes : http://www.cairn.info/revue-multitudes-2004-4-page-107.htm). Car notre mouvement, depuis sa naissance spectaculaire le 15 mai dernier en Espagne, quand des milliers de personnes ont convergé vers la place Puerta del Sol à Madrid, puis l’ont occupée pendant plusieurs semaines, incarne d’une certaine manière ce concept innovant. Nous ne sommes pas des peuples (dans ce que ce mot exprime d’identité nationale et/ou sociale), nous sommes la multitude. Nous ne sommes pas une meute, nous sommes un essaim. Nous ne sommes pas une foule, nous sommes une assemblée. Tous différents, tous fondamentalement libres et égaux, et en même temps attachés à développer de ce que nous avons en commun, à commencer par notre capacité à décider de notre avenir.

Notre égalité est première. Avant toute différence sociale ou culturelle, et tout avantage de l’un ou de l’autre dans la maîtrise du langage politique. Comme dit Jacques Rancière, cette égalité est la condition de toute société, elle est la condition même de l’inégalité que nous voulons abattre. La façon dont nous menons nos assemblées, afin que la parole ne soit confisquée par personne et que chacun puisse participer effectivement aux décisions prises (voir à ce sujet cette proposition de texte introductif pour la modération des assemblées), s’inspire essentiellement de l’idée d’égalité des intelligences affirmée par Rancière (voir cet extrait du Spectateur émancipé dans le blog Lignes de fuite). Pareillement, le sens que nous donnons au mot « démocratie » est celui qu’a exploré cet immense philosophe : pas le pouvoir de la majorité, mais bien le pouvoir de n’importe qui, de tous ceux qui n’ont aucun titre (naissance, richesse, charisme ou expertise) à être au pouvoir. Nous affirmons notre droit à décider sur chaque question qui nous concerne comme le corollaire de cette égalité fondamentale entre nous : au nom de quoi quiconque déciderait à ma place de ce qui est bon pour moi ? Au nom de quoi ma liberté de choix serait-elle contrainte par autre chose que le choix d’assumer également les responsabilités provenant de cette liberté ?

La reconnaissance de cette liberté et de cette égalité est ce qui fonde la pratique du consensus dans nos assemblées : une décision n’y est prise que si personne ne s’y oppose. Cette règle impose souvent des débats, parfois longs, autour de questions parfois anodines, et nous sommes fréquemment contraints de renvoyer une proposition en groupe de travail pour qu'elle y soit retravaillée. Mais, depuis six mois, ce sont pourtant des centaines de décisions qui ont pu être prises à 100 ou 200 personnes, et cette façon de faire nous a appris l'écoute, la capacité de remise en question, et la compréhension qu'associer différents points de vue sur une question permet de l'aborder de façon plus complète et plus juste. Parfois, une seule personne a pu empêcher une erreur d'être faite, en faisant valoir des arguments auxquels tout le reste de l'assemblée n'avait pas pensé.

Par dessus tout, et c'est là sans doute son intérêt le plus éclatant et la raison pour laquelle nous y tenons tant, le consensus empêche de se situer sur le terrains des positions, des opinions, pour nous entraîner dans celui des projets : comme nos assemblées, publiques, sont ouvertes à tous, sans exclusion idéologique, religieuse, sociale, etc., il est quasiment impossible de trouver une unanimité si l'on s'en tient à des positions politiques sur tel ou tel sujet (pour ou contre telle idée générale) ; par contre, face à un problème donné, des gens d'opinions différentes peuvent tout à fait construire ensemble un projet de solution où chacun se retrouve, ou même plusieurs projets complémentaires ou alternatifs.

C'est, à mon avis, ce qui différencie de façon la plus radicale ce que nous faisons de ce que pratiquent les organisations politiques, fondées sur l'adhésion de leurs membres à un programme politique ou à une vision idéologique : à quoi nous servirait d'affirmer des prises de position sur tel ou tel sujet général, si ces positions peuvent être remises en cause une semaine plus tard par une assemblée composée différemment ? Le seul intérêt que nous avons à décider ensemble, c'est de trouver des solutions, construire des projets qui répondent aux innombrables problèmes que nous rencontrons, et de les acter. Ainsi, nous profitons (ou plutôt, profiterons, car nous sommes au balbutiements de notre pratique) de notre nombre, de la variété de nos compétences, de nos expériences et de nos points de vue, bref, de la sagesse des foules (selon le titre de l'ouvrage de James Surowiecki) au lieu de chercher à les réduire dans une unité de façade.

Bien sûr, cela nous est reproché : les indignés n'ont pas de positions politiques, aucune idée... Au contaire, nos idées sont nombreuses, multiples, et nous ne voulons pas les faire entrer dans un moule unique, et tuer ainsi leur richesse. Et nous savons que, plutôt que d'essayer de les imposer aux autres, nous avons à les échanger, les confronter au débat et à l'expérience commune, et nous en servir pour essayer (au départ à toute petite échelle) de changer ensemble la réalité qui nous entoure.

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