Nous vivons une époque paradoxale. Jamais les discours publics n’ont autant invoqué la vertu : sauver la planète, protéger les plus fragiles, optimiser l’action publique, rendre la technologie « éthique », mesurer pour améliorer. Et pourtant, jamais le malaise n’a été aussi palpable. Défiance, saturation normative, sentiment d’absurdité, fatigue morale.
Ce paradoxe n’est pas une coïncidence. Il obéit à un mécanisme récurrent que l’on retrouve dans des domaines aussi différents que l’écologie, la santé, la bureaucratie, l’éducation ou l’intelligence artificielle. J’appelle ce mécanisme une vertufaille : le moment où une idée née d’une intention sincèrement vertueuse se déforme, se rigidifie ou s’emballe, jusqu’à produire des effets contraires à son objectif initial.
La vertu n’échoue pas par malveillance
Contrairement à ce que suggère une lecture cynique du monde, les vertufailles ne sont pas principalement le fruit de la mauvaise foi ou de la corruption. Elles naissent plus souvent de l’excès de confiance dans la vertu elle-même.
Prenons quelques exemples familiers :
– des indicateurs de performance censés améliorer la qualité du travail finissent par encourager le « faire semblant » ;
– des dispositifs de sécurité renforcés conduisent paradoxalement à des comportements plus risqués ;
– des politiques écologiques technicistes déplacent les nuisances plutôt qu’elles ne les réduisent ;
– des outils numériques conçus pour libérer du temps produisent une surcharge attentionnelle.
Dans chacun de ces cas, la logique est la même : ce qui était juste dans l’intention devient faux dans ses effets, non parce que la vertu était illégitime, mais parce qu’elle a été isolée de ses conséquences réelles.
Pourquoi ne voyons-nous pas les vertufailles venir ?
Si ces dérives sont si fréquentes, pourquoi sont-elles si rarement anticipées ?
D’abord, parce que notre cerveau est mal équipé pour penser les effets indirects. Les sciences cognitives ont largement documenté notre propension à surestimer notre contrôle, à normaliser le risque et à privilégier le court terme. Une politique qui « fonctionne » aujourd’hui masque souvent ses dégâts de demain.
Ensuite, parce que les institutions adorent les indicateurs simples. Or, comme l’a montré l’économiste Charles Goodhart, dès qu’un indicateur devient un objectif, il cesse d’être un bon indicateur. On mesure, on optimise, on coche des cases… tout en perdant de vue le sens.
Enfin, parce que la vertu tend à se sacraliser. Critiquer une politique écologique, sociale ou sanitaire peut rapidement être perçu comme une remise en cause de la cause elle-même. La discussion se fige, la nuance disparaît, et la vertufaille s’installe.
La Verturelevance : réparer sans renoncer
Face à ce constat, deux attitudes sont tentantes : le cynisme (« toute vertu est hypocrite ») ou l’aveuglement (« il faut persévérer, coûte que coûte »). Les deux sont stériles.
Il existe une troisième voie, que je propose d’appeler la Verturelevance : la capacité d’un système à se relever vers la vertu après être tombé dans la vertufaille.
La Verturelevance suppose plusieurs conditions concrètes :
accepter que la vertu puisse produire des effets négatifs sans être disqualifiée ;
rendre visibles les conséquences réelles, y compris différées ou délocalisées ;
maintenir des contre-pouvoirs et des espaces de critique interne ;
reconnaître les erreurs sans les transformer en fautes morales.
L’art japonais du kintsugi, qui répare les objets brisés en soulignant leurs fractures plutôt qu’en les dissimulant, en offre une métaphore éclairante : la réparation fait partie de l’histoire de l’objet.
Un outil pour sortir des débats stériles
Parler de vertufailles, ce n’est pas attaquer la vertu. C’est refuser qu’elle devienne dogme. C’est rappeler qu’une idée n’est vertueuse que tant qu’elle reste reliée à ses effets humains, sociaux et écologiques réels.
Dans un débat public saturé d’injonctions morales et de postures idéologiques, ce cadre offre une respiration. Il permet de critiquer sans détruire, de corriger sans renoncer, de penser la responsabilité autrement que par la culpabilité.
Peut-être est-ce là un critère de maturité collective : non pas la pureté de nos intentions, mais notre capacité à réparer ce qu’elles ont involontairement abîmé.
Voici un exemple détaillé de vertufaille tel que je l'ai écrit dans mon essai.
Domaine AGRO-ALIMENTAIRE
L’aquaculture et les élevages de poissons
Certaines vertufailles peuvent concerner plusieurs domaines comme nous venons de le voir, ou le domaine de la chimie est intriqué avec le domaine agroalimentaire et l’écologie.
Définition : L’aquaculture désigne l’élevage contrôlé d’organismes aquatiques (poissons, crustacés, mollusques) en eau douce ou marine, à des fins alimentaires. Elle est souvent présentée comme une alternative durable à la pêche intensive.
Vertu initiale : L’aquaculture repose sur la vertu écologique et alimentaire suivante : préserver les populations de poissons sauvages tout en garantissant une source stable de protéines pour l’humanité, réduire la pression sur les stocks halieutiques, assurer une alimentation accessible, locale et durable, maintenir l’équilibre des écosystèmes marins et soutenir les communautés côtières par une production raisonnée.
Intention vertueuse : Réconcilier sécurité alimentaire mondiale, protection des océans et développement économique des territoires littoraux.
Vertufaille :
La vertufaille de l’aquaculture apparaît lorsque cette alternative écologique se transforme en production industrielle intensive et productiviste.
Ce glissement est favorisé par la recherche de rendements maximaux (densités élevées, croissance accélérée), l’usage massif de poissons-fourrage issus de la pêche industrielle, le traitement médico-chimique permanent des élevages, l’exploitation marketing d’une image « durable » déconnectée des pratiques réelles.
Conséquences observables :
Environnementales : Pollution des zones côtières et des cours d’eau (nutriments, déchets organiques, antibiotiques, produits chimiques, destruction d’écosystèmes fragiles, pression indirecte sur les stocks sauvages via la pêche de poissons-fourrage, évasions de poissons d’élevage entraînant hybridation et déséquilibres biologiques.
Sanitaires : Risques liés aux résidus d’antibiotiques et de produits chimiques, propagation rapide de maladies dans des systèmes élevages surdensifiés, vulnérabilité accrue des élevages et des écosystèmes voisins.
Sociales et économiques : Dépendance des communautés locales à des marchés mondialisés, marginalisation des pratiques traditionnelles de pêche artisanale, concentration industrielle au détriment des petits producteurs.
Symboliques : Illusion d’une mer « protégée » par substitution technologique, confusion entre durabilité affichée et impacts réels, perte de confiance dans les labels et discours environnementaux.
Exemples de vertufailles :
Élevages intensifs de saumon en Norvège, Écosse ou Chili : densité élevée, maladies, usage d’antibiotiques. Aquaculture de crevettes en Asie du Sud-Est : destruction massive des mangroves pour créer des bassins artificiels. Alimentation des poissons carnivores d’élevage par des farines issues de la pêche industrielle. Labels « durables » ou « responsables » utilisés pour des produits issus de chaînes fortement industrialisées.
Verturelevance :
La Verturelevance aquacole repose sur des élevages à faible densité et intégrés aux écosystèmes locaux, la réduction drastique des intrants chimiques et antibiotiques, le développement d’aliments alternatifs (algues, insectes, coproduits), la priorité aux espèces herbivores ou omnivores, la transparence des labels et des pratiques, la coexistence avec la pêche artisanale.
L’aquaculture peut redevenir vertueuse si elle reste une extension du vivant, et non une usine flottante.
Principe de vigilance :
Toute solution censée soulager la nature devient problématique si elle la reproduit sous forme industrielle.
Sources :
- FAO (2022). The State of World Fisheries and Aquaculture.
- Naylor, R. et coll. (2000). Effect of Aquaculture on the Environment.
- WWF (2021). Aquaculture Impacts and Solutions.
- OECD — Aquaculture and sustainability reports.
CONCLUSION
Comme nous venons de le découvrir, le processus des vertufailles touche de nombreux domaines de notre société.
J’en ai identifié près de 700 en me basant sur les observations du quotidien et les informations fournies par la presse. L’utilisation de l’Intelligence artificielle (Chat GPT et Claude) m’a permis d’élargir très efficacement le champ de mes investigations.
J’ai conscience d’avoir uniquement levé un petit coin du voile et j’espère que mon travail sera approfondi puis relayé par des personnes plus compétentes afin d’enclencher des mécanismes de Verturelevances efficaces pour notre civilisation.
Si vous êtes intéressé par le sujet je peux vous communiquer mon essai de 50 pages.