Différences de santé entre citoyens et étranger·e·s en Europe

Dans un article récent, avec des collègues, nous montrons comment l'état de santé des étranger·e·s en Europe se dégrade lorsque la durée de séjour dans le pays hôte augmente. Cette dégradation s'observe pour toutes les mesures de santé que nous utilisons. Nous observons des différences d’évolution en fonction de la richesse du pays d’origine.

Avec des collègues de l’Université d’Aix-Marseille, nous venons de publier un article sur l’évolution de l’état de santé des étranger.e.s en Europe (Bousmah et al., 2018).

Dans ce domaine de recherche, une question souvent débattue est de savoir si les étranger.e.s/immigré.e.s/migrant.e.s sont en meilleure ou moins bonne santé que la population autochtone. Généralement, les résultats sont mitigés parce que les études se basent sur des pays différents, des périodes d’immigration différentes et des mesures d’état de santé différentes.

Notre article contribue à l’analyse de la santé des étranger.e.s vivant en Europe. Notre population d’étude est étrangère, mais très vraisemblablement suffisamment insérée dans la société d’accueil pour avoir répondu à une enquête internationale (l’enquête SHARE sur la santé, le vieillissement et la retraite en Europe). L’enquête que nous avons utilisée a sélectionné des ménages et a interrogé toutes les personnes du ménage. Ainsi, tous les étranger.e.s de l’enquête appartiennent à un ménage qui est identifiable par des enquêteurs. De telle sorte, les personnes migrantes en marge de la société ont peu de chances d’être interrogées, ce qui peut constituer une faiblesse de l’étude. Cependant, la cette population fait l’objet d’enquêtes spécifiques, c’est par exemple le cas du projet Premier Pas. Il est aussi très intéressant d’étudier une population immigrée insérée dans la société et y résidant, pour un grand nombre, depuis plusieurs décennies. Cela permet d’étudier l’évolution de la santé des étranger.e.s/immigré.e.s/migrant.e.s par rapport aux autochtones.

L’enquête que l’on a utilisée est aussi particulière parce qu’elle s’intéresse aux personnes de plus de 50 ans. Seuls les ménages qui ont au moins une personne de 50 ans et plus ont été enquêtés. Cette contrainte donne à cet article un point d’ancrage particulier puisqu’il permet d’étudier l’état de santé en fonction de la durée de séjour des étranger.e.s sur le territoire. De plus, ce sont des données que l’on appelle de panel, c’est-à-dire avec des personnes interrogées au moins deux fois. Cela donne plus de robustesse aux résultats. Au total nous avons utilisé une enquête de 100 000 personnes de plus de 50 ans vivant dans dix-neuf pays européens.

Enfin, nous avons étudié cinq mesures de l’état de santé : la santé perçue (auto-évaluée), le nombre de maladies chroniques, la santé mentale, les difficultés dans les activités du quotidien et le surpoids/l’obésité. En étudiant cinq mesures de la santé on pense mieux cerner la multidimensionnalité de l’état de santé.

Nous nous sommes intéressés principalement à l’effet du temps - écoulé du moment d’arrivé au moment de l’enquête - dans le pays hôte sur l’état de santé. On le sait, les personnes âgées ont plus de chance d’être en mauvaise santé que les plus jeunes. Or ce qui nous intéresse n’est pas l’effet de l’âge mais bien le temps que les étranger.e.s ont passé dans le pays hôte. Ces deux mesures, l’âge et le temps de vie passé dans le pays hôte, sont très corrélées. Plus les personnes sont âgées, plus il est probable qu’elles aient vécu plus longtemps dans le pays hôte. Pour éviter de mesurer l’effet de l’âge sur la santé, nous avons standardisé le temps passé dans le pays hôte par l’âge. De cette sorte nous pouvons mesurer la détérioration de l’état de santé en termes de proportion de vie passée dans le pays hôte, indépendamment de l’âge.

Le résultat principal que nous obtenons est que l’état de santé des étranger.e.s, au moment de leurs arrivées, est meilleur, en moyenne, que celui des autochtones. Cependant, il se détériore lorsque la proportion du temps de vie passé dans le pays hôte s’allonge. L’état de santé des étranger.e.s est ensuite plus mauvais que celui des autochtones lorsque les personnes ont vécu au moins 18 ans dans le pays hôte. Ce résultat est obtenu pour les 5 mesures d’état de santé.

Les étranger.e.s atteignent l’état de santé des autochtones au bout d’une période de 18-21 ans passé dans le pays hôte pour les mesures d’état de santé perçue et de santé mentale (30-35% du temps de vie passé dans le pays hôte). Pour l’obésité et le surpoids, c’est au bout de 27 ans environ (45%). Pour les maladies chroniques, c’est au bout de 30 ans (50%) et 52 ans (80%) pour les difficultés dans les activités du quotidien.

Bien que nous mesurons la catégorie ‘étranger’ et non pas ‘immigré’, nos résultats sont concordants avec les recherches antérieures sur le fait que les immigré.e.s sont initialement plus susceptibles d’être en meilleure santé que les autochtones. Deuxièmement, notre étude corrobore également les recherches antérieures sur la détérioration de la santé des immigré.e.s dans les pays développés, indépendamment de la détérioration de la santé due à l’âge.

Notre papier contribue aux études sur le sujet en montrant que la convergence de la santé des étranger.e.s vers la santé des autochtones est telle qu’après un seuil, les étranger.e.s se trouvent en plus mauvaise santé que les autochtones.

De plus, nous nous sommes demandé si cette convergence différait en fonction de la richesse du pays d’origine. Nous montrons ainsi que cette convergence est très hétérogène. A titre d’exemple, en termes de maladies chroniques, les personnes originaires de pays pauvres (définis comme des pays à faible Indice de Développement Humain) connaissent une détérioration de leur état de santé plus importante que celle des immigrés venant de pays plus riches, et donc une convergence plus rapide vers l’état de santé des autochtones.

Notre étude s’inscrit dans les recherches utilisant des méthodes quantitatives. Nous avons essayé d’utiliser les méthodes les plus adaptées afin que les résultats soient robustes. Cependant, la nature des données ne nous permet pas de comprendre le processus qui fait que la santé des étranger.e.s/immigré.e.s/migrant.e.s se détériore. Pour cela, il est nécessaire de s’appuyer sur des données plus fines ou sur des méthodes qualitatives qui, contrairement aux méthodes quantitatives, sont basées sur de petits effectifs mais permettent de mieux mettre en lumière les processus. Ainsi, par exemple, Cognet et collègues (2012) ont mis en évidence que, pour les immigré.e.s dont la santé est mauvaise, la détérioration de leur état de santé au cours de leur vie est due à des discriminations dans le travail, dans l’accès au logement et dans l’accès aux soins.

Bousmah, M.-Q., Combes, J.-B.S., Abu-Zaineh, M., 2018. Health differentials between citizens and immigrants in Europe: A heterogeneous convergence. Health Policy Accepted. https://doi.org/10.1016/j.healthpol.2018.12.005

Cognet, M., Hamel, C., Moisy, M., 2012. Santé des migrants en France : l’effet des discriminations liées à l’origine et au sexe. Revue européenne des migrations internationales. https://doi.org/10.4000/remi.5863

 

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