15 Mai 68 : Un mois à l’Odéon, espace d’acculturation démocratique et politique

            Cette année 2018 signe, comme chaque décennie marquée du chiffre de l’infini, le retour de la mémoire d’un événement historique à caractère émancipateur et radical pour quiconque se revendique de la pensée libertaire, sociale et environnementaliste. Il y a seulement 50 ans, 5 décennies et 25 saisons avaient lieu les événements des mois de Mai et Juin 1968. La doxa historique orientera ce 50ème anniversaire vers une énumération conforme, chronologique et médiatique des faits linéaires[1], seule une expression dichotomique de l’appropriation politique fera ressurgir les sensibilités. Pour éviter cet écueil malheureux arrêtons nous sur un instant de l’histoire que la frontière de la page suivante et la limite de signes ne frustreront pas, cet instant sera donc celui de l’Odéon.

 

            Le théâtre de l’Odéon inauguré avant la révolution en l’an 1782 prendra ce nom à partir de 1796 en référence à la Grèce antique, situé dans le VIème arrondissement de Paris ce lieu de culture est reconnaissable à sa grande façade néo-classique au cœur du quartier latin. Dans le tumulte des événements du début de l’année 1968 et à seulement 300 mètres de la Sorbonne le théâtre de l’Odéon est identifié comme l’un des parangons de la culture « bourgeoise », une citadelle de la « technocratie culturelle »[2]. Dans les rues, les violences atteignent leur paroxysme dans les nuits des 10 & 11 Mai, les barricades sont de retours et leurs lots de drames avec.

 

Le 15 Mai, les manifestants du « Mouvement du 22 Mars » pénètrent dans ce monument public normalement fermé : devant la pression, le directeur de l’époque Jean-Louis Barrault, ouvre ces portes afin d’engager la discussion avec les protestataires. L’espace prit d’assaut devient en une soirée une agora de la pensée libertaire, on y instaure un « comité de la parole libre », durant les nuits blanches de l’Odéon on décrète alors « l’imagination au pouvoir »[3]. Les étudiants, ouvriers, fainéants, oubliés, curieux ou vagabonds sont invités à venir exprimer leurs pensées dans ce nouvel espace temps-utopique.

 

            Le temps d’une manifestation le temps s’est arrêté, il n’en fallait peut être pas plus à toutes ces femmes et ces hommes qui se sentaient oubliés d’une société déjà trop modernisée. « La participation créatrice » a redonné le pouvoir d’agir, a allégé les esprits. Après un mois d’utopie vécue dans un monde parallèle, le rêve s’est estompé, certains resteront en marge de la société, d’autres n’en garderont que des souvenirs. Nous sommes le 15 Juin 1968, les nouveaux citoyens de l’Odéon quittent les lieux en silences devant les CRS placés à l’entrée comme des centurions le long de la via Appia, c’est la fin d’une histoire, celle d’une utopie ressortie du passé.

 

 

[1] Voir Riot-Sarcey, Michel notamment dans sa remise en question des récits historiques «Le procès de la liberté », La Découverte.  

[2] ORTF, 1ère chaîne (Collection: Journal télévisé de 20 H), 16 Mai 1968, http://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu00109/l-occupation-de-l-odeon-en-mai-1968.html

[3] Marie-Ange RAUCH-LEPAGE, «La prise de l’Odéon» Robert ABIRACHED, La Décentralisation théâtrale, t3, 1968. Le Tournant, Paris, Actes-Sud, 1994, p. 80.

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