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Billet de blog 17 avril 2020

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Toute biopolitique engendre des monstres

Le déconfinement par âge résulte d'une vision hygiéniste qui coïncide idéalement avec une vision économique. Il en résulte une hygiénisme inversé.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Toute biopolitique engendre des monstres. Les recommandations de la présidente de l’Union européenne, relayées par Emmanuel Macron et par Jean-François Delfraissy,  sur le déconfinement par tranches d’âge, le prouvent. Je ne discuterai ni la pertinence thérapeutique des mesures envisagées, ni  l’arbitraire de la limite choisie. Je ne mettrai pas en valeur le fait que des hommes et femmes de cinquante ans peuvent être dans un plus mauvais état de santé qu’un homme ou une femme de 80 ans. Mais je mettrai en cause, pour des raisons morales, et simplement humaines, le principe de cette ségrégation. Elle revient à considérer les « vieux », « les anciens » comme une espèce en voie de disparition et qu’il faut sauver en instaurant un grand renfermement. Au nom d’une bienveillance supposée à l’égard des populations à risques, on se prépare à créer un apartheid, à susciter une discrimination entre citoyens. En réalité, la médecine se met au service de l’économie en ignorant ce qui est constitutif de notre humanité.

Que les impératifs économiques soient premiers, rien ne le montre mieux que l’injonction d’ouvrir les écoles dès le 11 mai. Il s’agit, pour les enseignants, non pas d’instruire, mais d’assurer une garderie afin que les parents puissent retourner aisément au travail. La preuve : les étudiants, qui sont assez grands pour être autonomes, sont dispensés de cours. Les  « jeunes » sont donc répartis en deux groupes : ceux dont l’économie exige qu’ils soient accueillis par l’école de la République, ceux que l’on peut laisser en jachère, puisque leur accueil dans les universités non seulement n’est pas rentable, mais s’avère dispendieux. Les adultes sont également répartis en deux groupes. Il y a d’abord la classe d’âge qui fait tourner l’économie. Il convient de la déconfiner au plus tôt. Viennent ensuite les improductifs, qui sont  souvent à la retraite, qui coûtent à l’État, qui surchargent l’hôpital, et qu’il  faut enfermer, même s’ils utilisent des masques, un gel adéquat, et pratiquent « la distanciation sociale » recommandée. Leur santé fragile  est susceptible de provoquer des dépenses inutiles. D’une certaine manière, dans les discours que l’on entend, la vision hygiéniste coïncide idéalement avec la vision économiste. Les populations à risques sont aussi celles dont la rentabilité est nulle.

On me permettra en tant qu’individu, en tant que personne, en tant que citoyen de m’insurger contre un discours bienveillant qui, en voulant garantir notre santé, nous ôte la liberté et met à mal le principe d’égalité devant la loi. Appellera-ton la police pour vérifier si tel homme de 71 ans, qui devrait être reclus, se risque imprudemment à sortir de chez lui ? Confinera-ton l’expert en chef M. Delfraissy, M. Larcher, Président du Sénat, M. Fabius, Président du Conseil constitutionnel ? À supposer qu’on devienne sénior à 65 ans devrons-nous ne plus admirer, parce qu’on la confinerait, la première Dame, dont la jeunesse éternelle étonne et ravit ?

Trèves de plaisanteries. Je ne suis pas seulement un être biologique, je ne suis pas un individu  définissable seulement en termes d’économie. Je suis, comme tout être humain, un être de relations. Je n’oublie pas qu’en me posant comme « je », je dis également « nous ». Je n’oublie pas la  belle aspiration de Pierre Leroux qui souhaitait que chaque homme devienne un « moi-humanité ». En nous confinant, soi-disant pour notre bien, on attente à ce qui fait de nous des êtres humains. La biopolitique engendre des monstres, disais-je en introduction.  La ségrégation par âge est une monstruosité, elle est un eugénisme inversé.

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