AEFE : grandeur... et bientôt décadence ?

C'était il y a 25 ans. J'étais en poste à Jeddah, en Arabie Saoudite, et je me souviens encore du sénateur représentant les Français de l'étranger venu nous présenter la toute nouvelle AEFE, l'Agence pour l'Enseignement Français à l'Etranger.

C'était il y a 25 ans. J'étais en poste à Jeddah, en Arabie Saoudite, et je me souviens encore du sénateur représentant les Français de l'étranger venu nous présenter la toute nouvelle AEFE, l'Agence pour l'Enseignement Français à l'Etranger.

 Il n'existait alors que 2 types d'enseignants dans les écoles françaises de l'étranger ou d'outre-mer :

 

> les « Expatriés », recrutés par les ministères des Affaires Etrangères, de la coopération, voire des DOM TOM, et détachés auprès d'eux. Très bien rémunérés, ils conservaient leur statut de fonctionnaires. Ils étaient la contribution de la France à l'enseignement français, aussi bien public que privé (de nombreuses écoles avaient été crées et étaient gérées, comme à Jeddah, par une association de parents d'élèves, de statut privé, donc)

 

> les « Locaux », engagés directement sur place par les établissements, soumis au droit local, sans protection sociale (souvent sans « sécu », ni droits à la retraite). Ils bénéficiaient de rémunérations disparates au sein de leur établissement, mais aussi d'un établissement à l'autre. Cela allait du décent à l'inacceptable.

 

L'état, conscient des enjeux que représentaient les écoles françaises à l'étranger en termes d'image, d'implantation et d'exportation de nos produits, voulut, au début des années 90, pérenniser et développer ces établissements grâce à un opérateur public. C'est dans ce but que l'AEFE, sous tutelle du ministère des Affaires étrangères, fut créée.

 

Le développement d'un établissement scolaire étant directement lié au nombre et à la qualité de ses enseignants, le premier souci de l'AEFE fut, bien évidemment, de les recruter dans un cadre budgétaire maîtrisé.

 

Pour faire passer la réforme, on mit en avant la justice sociale en affirmant haut et fort qu'il était inacceptable que, dans un même établissement et pour les mêmes fonctions, il puisse exister des écarts de rémunération allant du simple au quintuple, et que, dans certains établissements, le salaire des « Locaux », particulièrement bas, ne puisse tout simplement pas leur permettre de vivre !

 

C'est ainsi qu'on créa le statut de professeur résident. Il s'agissait de favoriser le recrutement sur place d'enseignants titulaires en leur garantissant les mêmes conditions d'exercice qu'en France (notamment rémunération et protection sociale). Ces « Résidents » seraient, pour cela, de droit français et détachés auprès du ministère des Affaires étrangères, et donc rémunérés par lui, mais dans un contexte bien moins favorable financièrement que les « Expatriés ». Ce nouveau statut plus attractif que celui des « Locaux » permit d'en diminuer le nombre et de réduire significativement les inégalités entre enseignants exerçant à l'étranger, traitement et protection sociale. Et ce, d'autant plus, qu'il s'appliquait aux établissements « publics » gérés directement par l'AEFE et aux établissements « privés » conventionnés.

 

Parallèlement, le nombre d'« Expatriés » fut revu à la baisse, et leur recrutement se fit de préférence parmi les enseignants en milieu de carrière, suffisamment expérimentés, mais moins rémunérés que ceux en fin de carrière, de manière à dégager des marges budgétaires pour compenser, au moins en partie, la rémunération des professeurs résidents.

 

Ce montage permit aux écoles françaises de l'étranger de se développer et au réseau de s'étendre. En 2002, le décret 2002-22 ( http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000409498&categorieLien=cid )entérina les statuts d'« Expatriés » et de « Résidents ». Il est toujours d'actualité et réglemente, notamment, les composantes de leur rémunération (articles 4 et 6).

 

Aujourd'hui, coincée entre projets immobiliers, poids de l'administratif interne, contraintes budgétaires imposées par Bercy, baisse de l'euro, volonté de ne pas augmenter les écolages (les écoles françaises de l'étranger sont toutes payantes), l'AEFE retrouve à bien des égards la même situation qu'avant 1990.

 

En effet, dans bien des zones, notamment celles où immobilier et niveau de vie sont en pleine expansion, la rémunération des enseignants ne leur garantit plus une existence décente. Le meilleur exemple est celui d'Abu Dhabi (voir un précédent billet dans ce blog http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-cantoni/250615/en-septembre-des-professeurs-francais-jetes-en-prison-abu-dhabi ). Pourtant, à l'évidence, ces zones, parce qu'hyperactives, sont les plus à même de devenir des débouchés pour nos produits et des lieux, s'il en est, où il est important de se faire connaître et reconnaître. Elles devraient, donc, être les cibles privilégiées du réseau éducatif français. C'est à tout le contraire que l'on assiste en ce moment !

 

Réformer le système pour qu'il puisse continuer à jouer son rôle est donc devenu une nécessité. Pourtant, de nombreuses réticences s'y opposent…

 

Premier obstacle, Bercy, qui, dans un souci de réduction des budgets, veut limiter celui de l'AEFE. Pourtant, même en écartant le côté humaniste du rôle de l'école (de toute manière, même s'ils sont majeurs, inutile d'avancer ce genre d'arguments : en ces temps néolibéraux, nos décideurs réagissent plus en tiroirs-caisses qu'en humains), la position de Bercy est plus que critiquable : les lignes qui précèdent montrent bien que l'enseignement français à l'étranger est plus un investissement qu'une dépense sèche, or toute entreprise, à plus forte raison en crise, qui refuse d'investir à un niveau pertinent visant à gagner en productivité et/ou à gagner de nouveaux marchés s'engage dans un processus mortifère. Il suffit de suivre l'actualité pour s'en convaincre. Bercy devrait y réfléchir…

 

Deuxième obstacle, l'AEFE elle-même. D'une part, des rapports de parlementaires soulignent que des économies de gestion du réseau pourraient être faites. L'AEFE va-t-elle s'y résoudre ? D'autre part, les fonds de roulement de nombreux établissements gérés par l'AEFE recèlent des sommes importantes vraisemblablement destinées à des projets immobiliers scolaires. L'AEFE est-elle prête à revoir ces projets à la baisse et à affecter une partie de ces sommes à réduire les inégalités entre enseignants ? A quoi serviraient ces bâtiments sans professeurs pour les animer s'il devenait difficile de les recruter ?

 

Troisième obstacle, certains syndicats, notamment ceux siégeant au Conseil d'Administration de l'AEFE. Pour ces syndicats, bien que parfaitement au courant de la situation, le mot « réforme » est devenu synonyme de régression. Ils estiment le décret 2002-22 relativement protecteur pour les personnels qu'ils sont chargés de défendre et craignent que Bercy ne profite de toute réforme pour réduire le budget de l'AEFE. On peut le comprendre, mais, à bien y réfléchir, ce décret n'est protecteur que pour la frange la plus favorisée des enseignants. Ces syndicats vont-ils sciemment condamner les plus vulnérables de ceux qu'ils sont chargés de représenter ? Est-ce conforme à leur éthique ? Et pourquoi Bercy aggraverait-il une situation déjà critique alors que des enjeux économiques sont directement concernés et que, lors des élections présidentielles, l'éducation a été définie comme une priorité ? Dans ce contexte, peut-on raisonnablement penser que Bercy veuille risquer de se voir taxé de fossoyeur de l'enseignement français à l'étranger ?

 

Quatrième obstacle, le silence assourdissant d'une grande partie des enseignants eux-mêmes. Il y a trop à dire sur ce sujet pour qu'il soit abordé dans ce billet, il sera traité très prochainement dans un autre post. Mais, peut-être aurez-vous compris au passage pourquoi un ancien représentant du personnel dans un grand établissement français de l'étranger, aujourd'hui retraité et, donc, plus libre que jamais de ses propos, a pris la peine de rédiger cette série de billets sur le blog de Médiapart qu'il faut remercier d'avoir ouvert un espace d'expression libre, essence même de la démocratie.

 

Mais, des représentants des français de l'étranger comme Claudine Lepage, Christophe Premat, Jean-Yves Leconte, Philip Cordery, sénateurs ou députés, ont bien compris l'importance de réformer un système devenu injuste, mais surtout qui, à brève échéance, ne sera plus en mesure d'atteindre ses objectifs. Espérons que leurs voix soient entendues ! Elles se mêleront à celles des parents d'élèves qui ne peuvent être qu'inquiets de l'avenir des écoles françaises qui sont un élément incontournable de leur présence et de leur emploi à l'étranger.

 

Alors, les voix de la raison et de la justice sociale seront-elles entendues par les membres du Conseil d'Administration de l'AEFE qui se réuniront en novembre ? Cela permettrait à François Hollande de tenir un discours sincère, en décembre, lors de l'inauguration du « Louvre » d'Abu Dhabi, sur la volonté de la France de renforcer ses liens avec les Emirats et d'y faire connaître et apprécier la culture française. Mais que vaudrait un tel discours si les bonnes décisions pour relancer l'enseignement français à l'étranger n'étaient pas prises ? Au choix, vœu pieux, langue de bois ou manipulation...

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