Puisque l'heure est aux doléances...

L'espace d'écoute ouvert par les gilets jaunes aux revendications venues du coeur de notre société ne doit pas se refermer : il doit être investi par ceux qui ont des propositions concrètes pour rendre cette société plus juste et plus libre. Le Club de Médiapart qui réunit citoyens motivés et moyen de diffusion est un bon vecteur pour cela...

Appel est donc fait aux blogueurs de Médiapart se sentant concernés d'utiliser leur blog comme cahier de doléances. Un thème par article, développé à partir de considérations du quotidien. A la rédaction de Médiapart, si elle le juge pertinent, de rendre visibles ces articles sur son site. A titre de contribution, lettre ouverte au Président de la République sur le thème des banques...


 

Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République

 

Monsieur le Président,

Instituteur à la retraite, je constate que la pension que m'alloue l'état est loin, très loin, de suivre une inflation qui, de 2006 à 2018, est proche de 15 %. L'indexation des pensions sur le coût de la vie faisait pourtant partie des accords de 2003 sur les retraites de la fonction publique. Ce décalage s'est aggravé en 2018 : augmentation de la CSG, revalorisation prévue des retraites de 0,3 % alors que l'inflation frise les 2 %, hausse des dépenses contraintes en général et du coût de l'énergie en particulier... Situation qui, il faut le craindre, va empirer dans l'avenir et qui est d'autant plus difficile à accepter que, durant toute sa vie, on a mis un point d'honneur à faire plus que demandé malgré un traitement - et, donc, une pension - modeste. Et sur ce dernier point, ce ne sont certainement pas les rapports sur l'éducation de l'OCDE qui me contrediront.

Mais, inutile de perdre son temps à se lamenter sur l'amoralité d'un état qui demande pourtant aux enseignants d'inculquer morale et esprit civique aux élèves qu'il leur confie. La chose est connue ; nauséeuse, mais connue ! Parlons plutôt solution. Ou remédiation, comme on dit dans le jargon de l'Education Nationale...

Hormis la suppression conditionnelle de la hausse de la CSG, rien n'a changé pour les retraités dans les propositions du gouvernement suite au mouvement des gilets jaunes. On peut en déduire que si la réponse ne vient pas de l'état, elle doit être, forcément, individuelle. Une fois de plus, donc, une chasse aux dépenses non-indispensables s'impose. De plus en plus difficile tant on est proche de l'os ! Et impérative, tant s'endetter, pour un particulier, a des conséquences bien pires que pour un état ! Cette année, mon attention s'est portée sur les comptes et frais bancaires qui, éliminés, seraient source d'économies. Textes de loi scrutés, aucun n'ampute explicitement la liberté d'ouvrir ou pas un compte bancaire. Pourtant, dans les faits, impossible de recevoir sa pension, payer ses impôts ou effectuer certains gros achats sans faire appel aux services d'une banque ! Comme s'il était normal de devoir payer pour pouvoir disposer de son argent !

Question d'autant plus pertinente qu'ouvrir un compte a aussi pour conséquences de permettre à une banque d'utiliser les dépôts de ses clients pour investir dans des secteurs qu'ils ne voudraient pas forcément soutenir : vente d'armes, recherche d'hydrocarbures, déforestation, investissement direct ou indirect dans des territoires occupés illégalement selon les instances internationales... Situation qui, suite au vote de la loi sur le secret des affaires, ne peut devenir que plus opaque.

Pour parler clair, n'est-il pas scandaleux que le fruit du travail des clients des banques puisse être détourné au profit d'objectifs qu'ils réprouvent ? Comme si cet argent ne leur appartenait pas ! Comme si on les rendait complices d'actes que jamais ils n'auraient eu la volonté de commettre ! Pour parler encore plus clair, et ne pas se voiler la face, osons dire que ventes d'armes, investissements illégaux ou contraires à la transition écologique ont un point commun : tous mènent, in fine, d'une manière ou d'une autre, à la guerre. On présente la construction européenne comme étant gage de paix, argument qui rend tolérables les effets secondaires que l' « Europe » induit. Mais est-il cohérent qu'en même temps, on laisse le système bancaire et l'obligation effective d'y avoir recours en l'état ? Quid de l'avenir de l'Europe le jour où, inéluctablement, les Européens feront ce constat et en concluront qu'une fois de plus on les a trompés ?

Pour conclure, et puisque l'époque est aux doléances, ma contribution prendra la forme de questions :

> Est-il possible, dans la pratique, de rééquilibrer un budget personnel, amputé par les dernières hausses, ou les prochaines, en éliminant de ses dépenses comptes et frais bancaires ?

> A défaut, existe-t-il un établissement bancaire gratuit et garantissant, avec contrôle possible et sanctions à la clef, malgré la loi sur le secret des affaires, que les dépôts sont investis uniquement dans les domaines validés par les clients ?

> A défaut, l'état peut-il s'engager à créer un tel établissement, ou à réformer, dans ce sens, les  établissements bancaires qu'il possède, avec, pour bénéfices, moralisation de la société et effet positif sur la transition écologique. ?

Des réponses négatives – ou une absence de réponses – conduiraient au constat d'une atteinte à la liberté et à la propriété (valeurs républicaines dont, sauf erreur de ma part, vous êtes le garant). Cela acterait le fait que l'état jette sciemment les citoyens et la planète en pâture aux financiers qui ont fait preuve d'irresponsabilité dans le passé au point d'être à l'origine de la crise de 2008 dont les conséquences sont loin d'être purgées. A preuve, l'émergence du mouvement des gilets jaunes, dont, je pense, vous vous seriez bien passé...

En attendant le nouveau monde qui ne saurait reproduire les erreurs du passé, sinon à quoi bon changer de monde, je vous adresse, Monsieur le Président, mes salutations les plus citoyennes.

Fait le 16 décembre 2018

Jean Cantoni

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.