En septembre, des professeurs français jetés en prison à Abu Dhabi ?

Depuis une dizaine d’années, les Emirats Arabes Unis, et plus particulièrement Abu Dhabi, sont le fer de lance du rayonnement de la France au Moyen-Orient. De l’ouverture prochaine du Louvre d’Abu Dhabi, à la vente de nos produits, à la mise en valeur du savoir-faire de nos entreprises, et jusqu’à l’existence de bases de l’armée française faces à l’Iran et à Daech, tout est fait sur les plans culturel, commercial, industriel et militaire pour faire connaître notre pays et promouvoir sa culture et son économie.

Depuis une dizaine d’années, les Emirats Arabes Unis, et plus particulièrement Abu Dhabi, sont le fer de lance du rayonnement de la France au Moyen-Orient. De l’ouverture prochaine du Louvre d’Abu Dhabi, à la vente de nos produits, à la mise en valeur du savoir-faire de nos entreprises, et jusqu’à l’existence de bases de l’armée française faces à l’Iran et à Daech, tout est fait sur les plans culturel, commercial, industriel et militaire pour faire connaître notre pays et promouvoir sa culture et son économie.


Une telle réussite qui a de nombreuses retombées économiques en France (ne parle-t-on pas, entre autres, d’un projet de vente de 60 Rafales aux Emirats !) s’appuie bien évidemment, dans les émirats, sur une colonie française forte et compétente qu’on ne peut maintenir qu’en créant et en perpétuant les conditions favorables à son implantation. C’est cette évidence qui a conduit à créer à Abu Dhabi le lycée français Louis Massignon qui, de la maternelle à la terminale, a pour ambition de représenter l’excellence en matière d’éducation à la française. Qui, en effet, accepterait de quitter la France et de s’expatrier avec sa famille sans avoir l’assurance que ses enfants puissent fréquenter une école digne de ce nom et totalement intégrée au système français ? L’excellence du lycée Louis Massignon est donc l’un des piliers de la présence française à Abu Dhabi, mais aussi une vitrine pour notre pays.


L’excellence d’un établissement dépendant directement de la qualité de ses enseignants et des moyens mis à leur disposition, les professeurs en poste à Abu Dhabi sont donc choisis sur dossier, parmi les meilleurs, par l’AEFE, Agence de l’Enseignement Français à l’Etranger dépendant du Ministère des Affaires Etrangères, et qui gère le lycée Louis Massignon, et bien d’autres établissements de par le monde. La meilleure preuve de la qualité du travail fourni par les enseignants à Abu Dhabi est l’extraordinaire taux de réussite au Baccalauréat de leurs élèves. Contrairement à un passé depuis bien longtemps révolu, loin d’avoir un salaire mirobolant, les professeurs recrutés en France perçoivent leur traitement de métropole, augmenté d’une indemnité destinée à compenser, selon l’AEFE, les conditions locales : l’ISVL (Indemnité spécifique à la vie locale).


Alors que l’ISVL ne joue déjà plus son rôle compensateur depuis des lustres, deux événements survenus coup sur coup cette année ont brutalement plongé plusieurs professeurs et leur famille dans la précarité, un drame qui s’étendra bientôt à l’ensemble des professeurs résidents. Répondant à l’injonction de l’ADEC (autorités émiraties de l’éducation) d’interdire les logements au sein des établissements scolaires, décision est prise par l’AEFE de transformer en salles de classe les logements que les professeurs occupaient au sein de l’établissement moyennant un loyer raisonnable. Les premières expulsions ont eu lieu en juin 2015, les suivantes s’échelonneront jusqu’en 2017. Problème : aucune solution de logement de substitution n’a été prévue pour les professeurs expulsés et les nouveaux arrivants qui ont dû se loger dans le parc privé émirati où sont pratiqués des tarifs exorbitants et en constante augmentation. Par ailleurs, les enseignants étant payés en euros, la baisse de notre monnaie (20 %) aggravait encore cette situation début 2015, la rendant totalement ingérable. Ainsi un professeur certifié en milieu de carrière percevant un traitement, toutes indemnités comprises, de 3200 € avant impôt devra faire face, en septembre 2015, à un loyer d’environ 2900 € avec obligation de payer un an de location d’avance.
http://www.my-property-report.com/articles/despite-low-oil-prices-abu-dhabis-office-rents-uptick-3-percent-annually
http://www.thenational.ae/business/economy/abu-dhabi-inflation-at-highest-level-since-2009-as-housing-costs-bite

Alertée à plusieurs reprises depuis début 2015, l’AEFE gérant le lycée Louis Massignon n’a fait aucune proposition décente pour remédier à cette situation : une simple augmentation d’une centaine d’euros mensuels de l’ISVL pour le personnel en place ! Comment va-t-elle pouvoir continuer à affirmer que cette indemnité replace ses fonctionnaires dans les mêmes conditions financières qu’en France ?

Pour les enseignants concernés, la suite risque d’être dramatique : si rien n’est fait, en septembre 2015, des professeurs résidents auront à opter, soit pour un logement au loyer minoré car « illégal » (c’est-à-dire non validé par les autorités émiraties et assorti d’un risque d’expulsion sans délai par la police), soit pour un logement légal avec le risque, les lois émiraties étant ce qu’elles sont, de finir en prison en cas de défaut de paiement, risque qui, à l’examen des chiffres cités cidessus, paraît plus probable qu’éventuel…

Cette situation soulève plusieurs questions :


Est-il normal que des enseignants triés sur le volet ne puissent ne serait-ce que se loger avec le traitement qu’on leur accorde ? Quid de la valeur « Travail », du concept de l’avancement au mérite et de l’attractivité déjà bien entamée du métier d’enseignant ? Les Responsables de l’AEFE ont-ils bien jaugé les dégâts que peut engendrer leur manque de réponses adaptées à la situation ?

Comment l’AEFE espère-t-elle recruter à l’avenir des professeurs performants pour le lycée français d’Abu Dhabi, voire des professeurs tout court, si les conditions financières présentes ne changent pas drastiquement ? La réputation du lycée ne va-t-elle pas en pâtir ? Quid alors de l’attractivité d’Abu Dhabi auprès de la colonie française ? Et que dire de l’image de notre pays prétendant promouvoir sa culture, mais incapable de payer correctement ses enseignants !? Une lecture de la presse émiratie, en lien ci-contre, donne d’ailleurs déjà le ton sur ce qui se dit à Abu Dhabi : http://www.thenational.ae/business/personal-finance/struggling-teachers-at-abu-dhabi-french-school-head-for-home


L’état français a-t-il conscience des répercussions sur son image, non pas en France, mais dans le monde, si un enseignant français était emprisonné ou expulsé d’Abu Dhabi en cas d’émission de chèque sans provision pour les raisons avancées plus haut ?


Pourquoi, par ailleurs, l’état organise-t-il une discrimination entre ses fonctionnaires ? Le Ministèrede la Défense ne possède aucun bâtiment à Abu Dhabi, mais il loge ses militaires moyennant une retenue raisonnable sur leur solde. Pourquoi l’AEFE n’en fait-elle pas autant ? Pourquoi des professeurs résidents en poste à Dubaï, toute proche, ont-ils perçu une compensation pour perte de ressources consécutives à la baisse de l’euro, et pourquoi ceux exerçant à Abu Dhabi n’en ont-ils pas bénéficié ? Les responsables de l’AEFE ont-ils conscience que la loi française impose l’égalité de traitement entre fonctionnaires de même statut exerçant la même fonction dans les mêmes conditions ?


La balle est donc dans le camp du Ministère des Affaires Etrangères qui chapeaute l’AEFE. Il ne s’agit pas seulement de répondre au drame humain que vivent ou vivront les familles des professeurs du Lycée Louis Massignon, parce qu’apparemment l’AEFE ne veut pas respecter la loi ou l’interprète à sa manière, mais aussi et surtout du rayonnement de la France. Est-ce vraiment ce que veut l’état : hypothéquer à Abu Dhabi tout ce qui a été fait depuis 10 ans, dévaloriser un peu plus le métier d’enseignant en France, et écorner l’image de notre pays ? Réponse en septembre 2015…

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