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Billet de blog 21 août 2011

Totalitarisme mafieux et soumission à l’autorité

Jean-Charles Duboc
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Expérience de Milgram « Le Jeu de la Mort »

Lorsque j’ai déposé les informations, en janvier 1998 à la BCR du Havre (DNEF), sur le détournement, d’un montant de 3,5 milliards de dollars (soit 8 milliards d’euros actuels) des indemnités de la guerre du Golfe attribuées à la France en 1991, j’ai été extrêmement surpris du manque de courage de l’ensemble des personnes qui ont pris connaissance de ce crime contre la démocratie.

Mais la lâcheté générale est aussi valable pour des scandales qui touchent la droite comme le trafic de diamants de « Gys-Car-Le-Viandard » !...

Si les fonctionnaires des Finances ont fait leur travail, ces dossiers n’auraient pas été perdus dans la malle-poste entre Le Havre et Bercy…

Les raisons invoquées par mes différents interlocuteurs ont été, et sont toujours, relativement variées : « Et l’image de la France ?... », « C’est une vieille histoire !... », « Mitterrand, il est mort !... », « Et ma carrière ?... », « Ils sont tous corrompus !... », « Tu vas te faire descendre !... », « Tu n’es qu’un délateur !… », « Le projet de voiliers, c’est bien ; mais ce dossier non !... », etc…

Pendant très longtemps je n’ai pas compris la véritable raison qui poussait des personnes, en haut de l’échelle sociale, à accepter qu’un président puisse se comporter en véritable mafieux.

Leur révolte était impossible - que dis-je ?... totalement impensable !... -, la soumission au pouvoir était totale. Mais, à la décharge de mes interlocuteurs - qu’ils soient pilotes de ligne, inspecteurs des finances, dirigeants politiques, ou autres – il y avait effectivement un réel danger à s’attaquer à un pouvoir corrompu qui a été jusqu'à éliminer Pierre Bérégovoy et François de Grossouvre.

La seule personnalité qui ait eu le courage de poser une question à la ministre des Finances, au sujet de ce dossier, est Jean Bihan, le président de l’Union Nationale des Sous-officiers en retraite (UNSOR). Mais la réponse du ministère a été « Nous ne pouvons pas confirmer ou infirmer les accusations de M. Duboc ».

Nos dirigeants politiques nous prennent vraiment pour des « Pov’Kons » !...

Tout ceci pour dire que la définition de Totalitarisme mafieux est le terme le plus adapté à la Vème république, ou plutôt à ce qu’elle est devenue en trois décennies de corruption après les présidences du «Frère de lait de Bokassa », de « l’Arsouille » et de « Jackouille la Fripouille ».

Ainsi, nous sommes immergé dans un véritable totalitarisme mafieux qui n’est remis sérieusement en cause ni par les fonctionnaires, ni par les médias, ni par les syndicats, ni par les dirigeants politiques ou les responsables des grandes entreprises.

Il ne faut pas sous-estimer les ravages de ce type de gouvernement car l’argent de la corruption aurait pu servir à la construction d’universités, d’hôpitaux, ou encore à améliorer les aides sociales…

Il est souhaitable de se pencher sur les ressorts psychologiques qui sous-tendent une telle soumission des individus au pouvoir, et je dois avouer que les meilleures études sont celles de Stanley Milgram qui, de 1960 à 1963, a cherché à évaluer le degré d’obéissance d'un individu devant une autorité qu'il juge légitime et à analyser le processus de soumission à cette l'autorité - notamment quand elle induit des actions qui posent des problèmes de conscience au sujet.

Les recherches de Stanley Milgram s’adaptent bien évidemment à la situation de « Totalitarisme mafieux » dans lequel nous vivons, mais elles trouvent leur origine dans la psychologie des individus qui ont participé – par simple soumission aux ordres – aux programmes d’extermination des Nazis.

Le cas Eichmann

Comment en arrive-t-on à obéir à un ordre odieux ? A faire souffrir un homme, alors qu'il hurle qu'il veut arrêter? Que se passe-t-il dans l'esprit de celui qui accepte ? Quand le jeune psychologue Stanley Milgram mène ses expériences, entre 1961 et 1963, un cas d'obéissance aveugle effraie le monde entier. Celui d'Adolph Eichmann, un des organisateurs de la "solution finale". Son procès vient de se dérouler en Israël. Comment ce haut fonctionnaire a-t-il pu obéir ? Que pensait-il quand il signait les décrets de déportation, faisait livrer les gaz mortels ?

En 1960, la philosophe Hannah Arendt a assisté à ses auditions. Elle voulait comprendre les rouages de sa pensée. Ecoutant jour après jour ses explications, ses justifications, elle découvre qu'Adolph Eichmann n'est pas une personnalité sanguinaire, perverse, ou un idéologue fanatique. C'est un fonctionnaire discipliné. Il a obéi à ses supérieurs sans discuter, imprégné d'une culture du respect des chefs et du travail bien fait. Il a réagi passivement aux ordres, déclinant sa propre responsabilité. C'est, dit Arendt, un homme "effroyablement normal".

"Sans pensée propre "

Bon père de famille, travailleur, il n'a pas le sentiment de faire le mal, puisqu'il obéit à la loi, à l'Etat. Il ne se sent pas coupable. C'est un exécuteur… de directives. Son crime, analyse la philosophe, vient de ce qu'il ne pense plus par lui-même. Il est "sans pensée propre" (thoughtless). Il remet à d'autres la question de savoir qu'il est ignoble de massacrer les juifs, les Tziganes et les homosexuels. Il ne se pose pas de problème moral dans son travail, fût-il meurtrier. Il pourrait sans doute faire déporter ses collègues, si sa hiérarchie le lui demandait.

Tous les régimes totalitaires s'appuient sur ces fonctionnaires qui se croient dédouanés de choisir entre l'humain et l'inhumain, constate Hannah Arendt dans le sombre essai qu'elle publie en 1966 : « Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal » (Gallimard).

En 1961, Stanley Milgram, tourmenté par ses réflexions, s'interroge : sommes-nous à l'abri, dans nos démocraties, de telles dérives ? Comment s'en préserver à l'avenir ? N'a-t-on pas vu des fonctionnaires empressés dénoncer et accuser de communisme des démocrates américains dans les années 1950, à l'époque du maccarthysme ? Le psychologue voudrait parvenir à tester jusqu'où va l'obéissance aux ordres, dans un cadre banal, avec des Américains moyens.

Trahir l’évidence

Une expérience de psychologie sociale l'a beaucoup frappé, menée par son mentor et collègue Solomon Asch. Ce professeur a distribué à neuf "compères" et à un "naïf" – le sujet de l'expérience – des dessins de lignes longues et courtes. Chacun doit dire comment il les voit. Tous les compères répondent faussement, niant l'évidence : une ligne est beaucoup plus courte que les autres. Quand, à la fin, le sujet répond, une fois sur trois il répète ce que dit la majorité. Il préfère trahir l'évidence et sa propre certitude. Il se conforme » (source : lemonde.fr).

« Stanley Milgram était un chercheur en psychologie qui se posait la question du pouvoir d'autorité que pouvait exercer un scientifique sur un individu lambda. Les règles étaient les mêmes que pour Le jeu de la mort, mais dans un autre contexte. Des personnes volontaires étaient recrutées pour participer à une expérience sans en connaître les différents facteurs. On leur faisait croire par un tirage au sort bidonné qu'ils auraient le rôle du questionneur et leur voisin (un complice) celui du candidat. Ce dernier devait alors mémoriser une liste de mots associés. Quand le questionneur demande un mot, le comédien, enfermé dans une cabine, doit lui répondre le mot associé. S'il se trompe (ce qu'il fait, puisque c'est un complice), le questionneur a l'ordre de lui envoyer une décharge électrique. Plus il se trompe, plus les décharges s'intensifient, passant de 15 à 450 volts. Le questionneur sait que les doses puissantes sont mortelles, il entend les suppliques du comédien, mais pourtant, dans 62,5% des cas, il va jusqu'au bout, encouragé par le scientifique. En avait découlé un film : I comme Icare, avec Yves Montand » (source).

La conclusion des recherches scientifiques de Stanley Milgram sont absolument sidérantes et montre l’incroyable pourcentage d’individus, plus de 60 %, qui sont soumis à l’autorité et prêt à torturer jusqu’à la mort un individu si « l’autorité » l’exige. Il n’y a que 40 % des participants au test qui refusent d’être les complices actifs d’une autorité « totalitaire » ne respectant pas les droits de l’homme…

Mais quel serait le pourcentage de ceux qui refusent de collaborer, et de commettre un crime, s’ils se retrouvaient dans un totalitarisme … sachant que la peine encouru est la mort rapide (ex : les camps de concentration nazis) ou la mort lente (ex : les goulags communistes) ?...

C’est un problème de fond qui explique l’extraordinaire passivité de toutes les personnes que j’ai pu contacter pour le dossier de la guerre du Golfe : très peu se sont révoltés et ont agi pour provoquer des tensions afin de révéler ce crime contre l’éthique ; car nous sommes dans un système totalitaire où la peur d’être éliminé s’ajoute à la soumission naturelle des individus au pouvoir.

Les études Stanley Milgram sont à la base de l’excellent film intitulé « Le Jeu de la mort », diffusé mercredi 17 mars sur France 2.

Les même critères de sélection des participants ont été retenus, ainsi que les protocoles de participation, à la différence près que l’évaluation psychologique a eu lieu sur un plateau de télévision et non pas dans l’intimité d’un laboratoire :

« Il faut d'emblée saluer le "fair-play" des responsables de France 2, qui proposent sur leur antenne une programmation spéciale mettant en garde les téléspectateurs... contre les dangers potentiels du petit écran. Ceux d'entre eux qui auront vu, mercredi 17 mars à 20 h 40, Le Jeu de la mort, le premier volet de cette programmation, ne regarderont plus la télévision comme avant.

Ce film, écrit et produit par Christophe Nick (Yami 2) et réalisé par Thomas Bornot, Gilles Amado et Alain-Michel Blanc, est un documentaire coup de poing. Il met en scène, de manière spectaculaire, une expérience visant à révéler le pouvoir de la télévision sur le cerveau des téléspectateurs (voir la vidéo « le jeu de la mort »

Prolongé par un débat, à partir de 22 heures, il est suivi, le lendemain à 22 h 45, d'un second documentaire, de Jean-Robert Viallet et Christophe Nick, Le Temps de cerveau disponible, qui pointe les dérives de la télé française depuis les années 1980 jusqu'à nos jours.

S'inspirant des travaux de l'Américain Stanley Milgram, chercheur en psychologie sociale qui, dans les années 1960, avait conçu un dispositif pour analyser les mécanismes de l'obéissance d'un individu face à une autorité jugée légitime, Christophe Nick (à qui l'on doit notamment la série documentaire "Chroniques de la violence ordinaire") l'a transposé à l'univers télévisuel pour mesurer son emprise sur les esprits. Il a imaginé un jeu télévisé, sorte d'avatar du "Maillon faible", dont les candidats seraient amenés à torturer un des leurs (lire Le Monde Magazine du 13 mars).

Quatre-vingts personnes ont été recrutées pour participer à l'enregistrement d'un numéro pilote de "La Zone Xtrême", un jeu de mémoire, présenté par l'animatrice de France 2 Tania Young, où les candidats sanctionnent les erreurs de leur adversaire par une décharge électrique de puissance croissante. Aucun n'a refusé le principe même du jeu. Neuf seulement ont arrêté aux premiers gémissements du joueur, sept ont renoncé avant son évanouissement. Au total, 81 % des candidats ont été jusqu'au bout, envoyant des décharges de 460 volts au "joueur". Celui-ci était un comédien, les décharges étaient factices, mais les candidats l'ignoraient. Ils pensaient participer à un vrai jeu télévisé.

Lire la suite sur : le Monde

Les travaux de Stanley Milgram, tout comme l’émission de France 2, posent une multitude de questions sur : la liberté de chacun, les valeurs éthiques des individus et leur capacité à les défendre, la soumission du plus grand nombre à l’autorité, mais aussi sur … le profil psychologique et les motivations des dirigeants politiques des totalitarismes !...

Et pour lutter efficacement contre le risque de voir se développer des sociétés totalitaires la meilleure façon est encore un contrôle continu des dirigeants.

Pour cela l’alerte éthique – principalement la dénonciation des dirigeants corrompus - est encore ce qu’il y a de plus efficace, à la condition que le système fonctionne car je rappelle que si l’article 40 du code de procédure pénale avait été appliqué par les fonctionnaires qui avaient connaissance du détournement des indemnités de la guerre du Golfe, l’histoire de France en aurait été bouleversée, certainement dans le bon sens.

Et nous nous serions penchés depuis plus de 12 ans sur les dérives et abus réalisables dans les paradis fiscaux.

Sachant aussi que les « testés » interrompent leur cruauté lorsqu’il y a des tensions entre les expérimentateurs représentant l’AUTORITÉ, l’une des meilleures solutions est encore d’avoir une démocratie vigoureuse, et courageuse…

Mais pour le courage des uns et des autres, ce n’est tout de même pas terrible en « Gauloisie mafieuse ».

Jean-Charles Duboc

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