Les finances publiques

Le gouvernement veut remplacer les services publics des finances en place par des maisons France Service gérées par les collectivités locales. Avec quels personnels, quels moyens, quelle formation? Et pour quel service?

J'ai cinquante six ans. Je travaille dans un centre des finances publiques à Falaise dans le Calvados. Cela fait des années que l'on supprime des postes dans notre administration, 40000 postes en moins de vingt ans. Cela n'émeut personne. Les personnels se mobilisent, alertent les élus locaux, les médias, mais c'est souvent peine perdue, peu de réactions et pas un article de fond sur le problème. Des collègues en grève à Toulouse sont traînés devant les tribunaux, quelques lignes dans la presse locale, mais pas plus. Les gilets jaunes brûlent des centres des finances (la redistribution, la prime d'activité, la sécu, ça vient quand même des impôts non ? ), rien de bien grave. Des agriculteurs vandalisent des services fiscaux (alors que l’État leur reverse de l'argent), la routine.

Vendredi, j'ai appris que mon service allait fermer. La gestion des entreprises va quitter Falaise pour aller à Caen. Après ce sera le service des impôts des particuliers qui partira. Des centaines de services qui reçoivent chaque année des milliers de contribuables vont fermer en France en à peine 2 ans. Tout va être regroupé dans des grands centres déjà engorgés où les services d'accueil sont au bord de la rupture. Des milliers d'agents vont voir leurs vies bouleversées.

Apprendre un nouveau boulot, voir son temps de trajet considérablement augmenter, quitter une structure à taille humaine pour un centre administratif qui ressemble à une usine, à mon âge (et à l'heure qu'il est)... ah bien sûr, on a toujours du boulot. Notre situation est sans comparaison avec ce que vivent les gens de Général Electric, Whirlpool ou les personnels des urgences, mais repartir à nouveau quand pour avancer dans notre carrière on a du à chaque fois demander des mutations, ça use. Se prendre plus d'une heure de route matin et soir quand vous étiez à 5 minutes de chez vous, ça change votre vie. Notre administration vieillit. Une cinquantaine d'année en moyenne. Je pense à mes copains de Lozère, d'Ardèche, des Pyrénées ou d'ailleurs.

Si au moins c'était pour être davantage au service du public, avoir d'avantage de résultat dans mon travail. Mais j'ai bien peur que non. La gestion des hôpitaux est centralisée à Caen et l'aide comme le conseil aux collectivités locales se réduit considérablement.

Le gouvernement se gargarise avec ses maisons France Service. Sans blague, ils sont vraiment trop fort dans la com'. Quand vous regardez la carte de nos implantations aujourd'hui et ce qui est prévu dans trois ans, vous vous dîtes mais quoi, c'est formidable. Regardez, notre présence est multipliée par deux sur le territoire. Tout le monde se trouve à moins de 30 minutes d'un point d'information. Maintenant si on regarde la carte plus attentivement , les services des finances sont divisés par deux ou trois selon les départements.

Ces maisons France Service ne sont pas à priori une mauvaise idée mais ce ne sont que des points d'entrée informatique, permettant la prise de rendez-vous, l'aide pour la création d'espace informatique ou la réception en visioconférence quand c'est possible. Plus d'une vingtaine d’administrations ou services pourront être partenaires de ces MSF, mais seule une ou deux personnes embauchées par les collectivités locales seront présentes pour aider les gens dans leurs démarches informatiques et pas pour renseigner. Il est évident que ces structures (Maison France Services) ne pourront pas se substituer aux services actuels et qu'après avoir supprimé les points d'accueil existant, il faudra tout réinventer pour faire vivre ces maisons de services. Mais avec quels moyens, quels personnels, quelle formation ? Pas de personnels des finances en tout cas. 

Évidement de la ville tout cela peut paraître un progrès. La génération 2.0, la start-up nation trouve certainement tout cela formidable, mais bizarrement pour de nombreuses personnes, celles qui viennent nous voir pour avoir un renseignement (11000 contribuables reçus à Falaise en 2018), parler à être humain qui lui explique et lui permet de comprendre ( j'avoue que c'est pas toujours facile la fiscalité) , ces fermetures, je le crains vont dresser une nouvelle barrière et risque d'éloigner encore de nombreux français de l'administration. Le consentement à l'impôt déjà mis à mal va certainement en souffrir.

Après avoir perdu Moulinex au début des années 2000 (300 emplois supprimés) , l'Hôpital de Falaise a fermé la maternité en 2015, (392 naissances en 2014), la Cpam ferme des services pour ne conserver qu'un modeste accueil et bientôt c'est nous qui allons être rapatrié sur Caen. À la radio, le gouvernement nous parle de gens de Bercy qui vont déménager en province quand il vide les petites structures. De la foutaise.

Mais bref, à un moment, je suis fatigué de devoir expliquer qu'on détruit mon administration, la nôtre c'est à dire la vôtre. La fraude fiscale? On ne ramasse que des clopinettes. Nos moyens d'investigation et judiciaires sont limités. Nos effectifs consacrés aux contrôles se réduisent malgré les annonces, nos outils informatiques sont inadaptés et vieillissant ( certaines applications datent quand même de 1985 et plus personne ne comprend la langage informatique utilisé). L'argent de la fraude est là, mais combien de contrôles devons nous négliger faute de temps.

Usés, désabusés, écœurés, les agents des finances publiques qui servent l’État payent un lourd tribu en terme de condition de travail depuis trop d'années. Chargés de faire appliquer la fiscalité votée par les parlementaires, ils sont souvent désignés comme les boucs émissaires et responsables de lois parfois injustes. Aujourd'hui avec ces centaines de fermeture, c'est le coup de grâce. Des milliers de collègues seront déplacés ou poussés vers la sortie avec des primes dérisoires.

Maintenant, on ferme, parlez à votre ordinateur.

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