à Lacoux avec Erik Samakh

Lacoux, Haut-Bugey, sa centaine d'habitants, ses fermes jurassiennes, ses gorges incroyables. Ce village est perché loin au-dessus de l'Albarine, petite rivière qui dévale l'extrémité sud du massif jurassien pour aller se jeter dans l'Ain.Son école aussi.
Lacoux, Haut-Bugey, sa centaine d'habitants, ses fermes jurassiennes, ses gorges incroyables. Ce village est perché loin au-dessus de l'Albarine, petite rivière qui dévale l'extrémité sud du massif jurassien pour aller se jeter dans l'Ain.

Son école aussi.

lacoux

2008 © Jean-Christophe M.

 

L'enfant qui tourne à vélo devant cette école particulière n'y lustre plus les bancs de ses fonds de culotte. Il s'agit maintenant d'un Centre d'Art Contemporain (CACL). La tradition artistique est forte depuis longtemps sur le plateau d'Hauteville-Lompnès. Les peintres lyonnais du XIXème siècle montait déjà installer leur chevalet au sein d'une nature sauvage. Deux artistes, Fred Deux et Cécile Reims, décident en 1972 d'y créer un écrin pour la création contemporaine. Avec une programmation exigente, le CACL a pour ambition d'offrir à un public "rural" un espace de surprises, de reflexions, de rencontres. J'y entre.


Sept lignes noires dans une pièce blanche relient les poutres au sol.

Ce sont de longues flûtes qui, par intermitance, sans rythme apparent, font entendre leur musique. Il y a assez d'espace pour passer entre chacun de ces roseaux chantants. Je tends l'oreille et ferme les yeux; me voilà transporté sur l'île de Michel Tournier, parmis les pièges à vents de Robinson, harpes géantes en peau de bouc.
Au sous-sol, une grande salle au sol couvert d'écorce. A gauche, un diptique; des photos de forêt, en hiver peut-être. Sans neige, mais les couleurs sont ternes, les arbres marrons, la prise de vue frontale. Les deux photos sont presques identiques. Elles auraient pu être prise par un biologiste pour documenter un rapport sur une quelconque maladie des arbres. Une crête de roche calcaire affleure.

La dernière salle est plongé dans la pénombre. Au mur, une vidéo est projetée: un cadrage serré sur un serpent. On ne voit ni sa tête, ni l'environnement dans lequel il se trouve, simplement les glissements lents, hypnotisants, de ses écailles vert-jaunes.

 

 

canes

Erik Samak, "Harmoniques solaires", 2008

7 cannes sonores, capteurs solaires

photo J-C M. 2008 © E. Samakh, CCAL

 

 

bois

Erik Samak, "Reproducteur", 2007

Diptique

photo J-C M. 2008 © E. Samakh, CCAL

 

 

serpent

Erik Samak, "Plasma", 2003

Video

photo J-C M. 2008 © E. Samakh, CCAL

 

Les sons de la harpe de Samakh m'accompagnent longtemps après avoir quitté l'école de Lacoux. Je monte le sentier qui surplombe le village, vers le Rocher du Grand Sangle. Pas d'installation en plein air cette année, mais l'artiste semble hanter ces bois magiques, comme il hantait les photographies de la salle du bas de l'école. La forêt de Lacoux a vraiment quelque chose de magique. Je m'approche du Rocher et le bois s'épaissit, la végétation change. Les sous-bois riants, propices au cêpe et au pied-de-mouton, cèdent la place à un sol karstyque tourmenté dont de longues failles laissent entrevoir les entrailles. Des buissons de houx bordent le chemin, comme pour décourager les curieux de s'en éloigner. Et soudain la lumière, vive. Je suis sur le Rocher du grand Sangle, balcon vertigineux dominant les Gorges de l'Albarine. Très loin en contrebas, j'aperçois le village de xxx. Je m'approche du rebord, impossible d'apercevoir la falaise, s'il en est une. J'imagine cette forêt comme un plan de pierre, prêt à s'effondrer dans les abîmes que j'entrevoyais quelques instants plus tôt. Je reste encore un peu sur mon promontoir, tel Caspar David Friedrich face aux nuées infinies, et prend le chemin du retour.

 

bois

2008 © Jean-Christophe M.

 

vue

2008 © Jean-Christophe M.

 

J'avais oublié l'école et ses cannes à vent. Je longeais la falaise pour redescendre vers le village et crois apercevoir un bouquet de menthe sauvage. Je me baisse et vois surgir d'une faille un long lézard d'un vert étincelant. Il est magnifique. Ses écailles sont mouchetés de points jaunes et noirs, il doit faire entre 30 et 40 centimètres de long. Il me regarde longuement, puis disparait dans les buissons. Le lézard vert, Lacerta bilineata, a plusieurs noms, dont le guilleret. La vidéo du reptible me revient à la mémoire. Eric Samakh habite Lacoux, son école et son bois.

 

lacerta

2008 © Jean-Christophe M.

 

 

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