L’anarchie en entreprise ou le capitalisme bordélique

Les petites et moyennes entreprises sont bien souvent vues comme des entreprises humaines par leur taille et par leur fonctionnement, comparativement aux grandes entreprises dans lesquelles les employés sont soumis à des contraintes techniques et managériales arbitraires.

Les évolutions structurelles des politiques mises en place par la commission européenne et les gouvernements successifs tendent d’une part à déréguler le droit du travail, en s’attaquant aux moyens humains des administrations de contrôle, et en sapant le socle protecteur des salariés mis en place par le Conseil National de la Résistance à la Libération, d’autre part à laisser les entreprises gérer par elles-mêmes les conflits les opposant aux employés.

Ce laxisme volontaire, destiné à déposséder le droit républicain de ses fonctions régaliennes de protection des citoyens, peut engendrer des situations d’exception y compris dans des entreprises de taille modeste. Afin de se rendre compte de ce à quoi peuvent mener ces politiques de retrait de l’Etat au profit d’un néo-libéralisme anarchique, explorons une entreprise à l’avant-garde de l’américanisation de la société française, à l'heure où le Premier ministre se targue de venir en aide aux PME.

Située au cœur d’une station balnéaire de réputation internationale au décor naturel paradisiaque, à la démographie vieillissante, et tenue par une droite républicaine forte, l’entreprise en question est multiple : pas moins de quatre SARL recouvrant des activités parfois difficiles à identifier ont été créées par un gérant dont le téléphone portable aux couleurs des USA semble greffé à l’oreille. Cette entreprise commerciale use et abuse de ses droits relatifs à la zone touristique sur laquelle elle est située : ouverte 7 jours sur 7 et 365 jours par an, elle ne distingue pas le 14 juillet du lundi de Pâques, le 15 août du 8 mai, ni le jour de Noël du 11 novembre ; naturellement, le commerce est également ouvert le 1er janvier et le jour de la fête du travail. Quant aux horaires d'ouverture, ils sont non-stop sur la journée entière, variant en fonction de la saison, poussant parfois jusqu'à un bouquet final de feu d'artifice. Les employés ne sont pas plus payés le dimanche que les autres jours, et il en est de même des jours fériés. Aucune activité syndicale n’y est recensée, et la pression exercée sur l’ensemble du personnel interdit un quelconque mouvement collectif. Les inventaires sont effectués le magasin ouvert, ce qui les rend bien évidemment particulièrement aléatoires, une innovation que même nos amis américains n’ont sans doute pas encore testée.

Le gérant est une sorte de caméléon politique, capable de dire dans la même phrase qu’il est de droite et qu’il est de gauche. Revendiquant sa proximité avec François Hollande en raison d’un cursus commun, insultant sans vergogne le premier magistrat de la ville, ce bon chrétien empruntant dans la caisse du magasin afin de satisfaire à la quête paroissiale ne cache pas que son ennemi numéro un est la CGT, et cache mal sa proximité avec le Front National.

Poursuivi pour outrage à agent de la fonction publique, il semble bénéficier de suffisamment de protections pour s’autoriser à ne pas fournir les documents exigés par une enquête de l’Inspection du travail dormant au fond des tiroirs.

Il a fallu l’insistance d’un salarié pour qu’un contrôle vienne mettre fin à une situation de travail illégal ayant duré pendant plus d’un an, au beau milieu d’une prestigieuse ville touristique de la République :

« je me dois de vous alerter sur la présence habituelle, depuis un an, de travailleurs non déclarés dans ce magasin […] et [dénommés] « Remplaçant 1 » et « Remplaçant 2 » sur les emplois du temps [qui] ont ainsi constitué pas moins de 50% du personnel permanent […]. L’objet de la présente n’est pas tant de dénoncer l’irresponsabilité de ces deux personnes […] que de dénoncer les répercussions professionnelles que la présence de ces [salariés illégaux fait] peser sur le fonctionnement de l’entreprise, et donc sur le travail et la responsabilité des employés légaux […] Ainsi, [l'un d'eux est] en charge des dépôts à la banque : en cas de problème, comment prouver que la responsable en est une personne légalement inexistante aux yeux de l’administration ? De même, ces [employés ont procédé à] la réinsertion dans le circuit normal des stocks [de produits en provenance d’une autre entreprise], tâche [...] relevant plus du recel que de la gestion normale d’une [entreprise]. […] C’est pourquoi je vous demande [...] au titre de la protection des travailleurs légaux, de bien vouloir intervenir pour constater et faire cesser cette situation de travail illégal permanent au sein de la société. »

Mais il y a mieux : afin d’optimiser la surface commerciale, le magasin ne comporte aucun lieu de stockage, ni aucun lieu de travail pour traiter les marchandises en provenance de fournisseurs ou en partance. Cette situation ubuesque conduit à l’encombrement des issues de secours, lesquelles sont les seuls espaces « libres » de toute contrainte commerciale.

Une personne résidant à proximité dénonce ainsi la situation :

« A plusieurs reprises et d’une façon presque quotidienne, j’ai constaté un amoncellement de cartons devant la porte de secours […] ceci est une aberration pour la sécurité car c’est une obstruction à une évacuation éventuelle »

Un salarié, n’ayant par ailleurs pas bénéficié de la visite médicale obligatoire d’embauche au bout d’un an, expose le problème à l’Inspection du travail :

« le magasin étant pour ainsi dire dépourvu de tout lieu de stockage, et la direction refusant que des parties de la surface commerciale soient employées à cet effet, elle oblige de fait les employés à mettre les encombrants dans les lieux destinés à la sécurité du lieu. Ainsi [...] les chariots, cartons, caisses en bois, palettes, et meubles [sont] stockés au niveau de la sortie de secours […], obstruant par là même la grille d’évacuation des fumées, le local électrique, la pompe à incendie, et l’extincteur. Durant toute la période des fêtes de Noël, alors que le magasin était visité par des personnes âgées, des personnes handicapées, des enfants, des familles avec des poucettes, aucune des deux issues de secours n’était disponible, empêchant par là toute évacuation. Cet état de fait constitue une mise en danger manifeste non seulement des employés du magasin, mais aussi de la clientèle. »

Mais comme les instruments de sécurité incendie ne sont de toutes façons pas à jour des contrôles obligatoires, personne ne semble voir où est le problème.

De même, aucun ordre de mission n’est jamais signé pour les employés se rendant en déplacement, par exemple dans d’autres entreprises appartenant au même gérant, et aucune réunion de travail n’est jamais convoquée, les seuls « entretiens » ayant lieu relevant plus d’un monologue de pervers histrionique que de l'échange avec un chef d’entreprise rationnel. Afin de diviser pour régner en maintenant une désorganisation maximale empêchant toute velléité de contestation organisationnelle, les tâches attribuées à l'avenant aux employés sont les plus éloignées possibles de leurs fonctions officielles et de leurs compétences, comme à l'époque du service militaire où l'on faisait préférentiellement faire la cuisine aux coiffeurs, histoire d'avoir un maximum de cheveux dans la soupe. On voit même des apprentis prendre en charge des stagiaires, et des stagiaires ayant plus de compétences que des cadres ou que le patron lui-même – pourtant censé les former, et payé pour ce faire...

Les procès aux Prud’hommes ne se comptant plus, ceux-ci n’affectent nullement la marche en avant imperturbable d’un patron dont seules des protections occultes semblent pouvoir expliquer l’impunité dont il a jusqu’à présent bénéficié. L’ouverture d’une enquête pénale pour harcèlement moral par le parquet, si elle est agrémentée d’une transmission d’un dossier finalisé par les services compétents de la DIRECCTE, fera peut-être enfin Justice de cet anarchisme avant-gardiste du capitalisme anti-républicain débridé, expérimenté sans scrupule dans l’une des plus belles villes côtières de France.

 

 

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