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Billet de blog 22 nov. 2015

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Barbarie ou humanité ?

Le 10 juin 1944, la division « Das Reich », appelée de la région toulousaine en renfort sur le front de Normandie suite au débarquement allié du 6 juin, exécute 642 personnes à Oradour-sur-Glane, près de Limoges, après avoir séparé les hommes, fusillés dans des granges du village, et les femmes et les enfants, enfermés dans l’église qui est brûlée.

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La veille, 9 juin 1944, la même colonne s’était arrêtée dans la ville de Tulle, et avait pendu 99 otages, en envoyant 149 autres à une mort quasi-certaine dans les camps d’extermination.

On a coutume de parler de la « barbarie » nazie pour désigner ce type d’opérations de terreur visant les populations civiles. Etymologiquement, « barbare » vient du grec « barbaros », qui signifie « étranger ». En l’occurrence, la Waffen-SS, section nazie spécialisée dans les massacres de masse responsable de ces crimes de guerre, faisait bien partie d’une armée étrangère occupant le sol français. Toutefois, des français ont participé à ces exactions : des « malgré-nous », jeunes alsaciens intégrés de force à l’armée allemande – l’Alsace ayant été annexée par l’Allemagne – faisaient partie de la division ayant commis les massacres de Tulle et d’Oradour. D’autre part, des miliciens français, fidèles au régime de Vichy, ont participé à la préparation des opérations dans la ville de Saint-Junien, le village d’Oradour-sur-Glane ayant été choisi en raison de sa configuration toute en longueur, facile à encercler afin d’éviter que quiconque puisse s’enfuir, configuration idéale pour cette colonne de la mort qui avait déjà perpétré le même type de massacres en Europe de l’Est. Seules quelques personnes ont pu réchapper d’Oradour. Selon un témoignage, un soldat aurait joué de l’accordéon après le massacre.

A l’occasion du procès du nazi Adolf Eichmann à Jérusalem en 1961, la philosophe et journaliste Hannah Arendt a décrit le cas d’un homme obéissant aveuglément aux ordres, envoyant à une mort certaine des milliers de personnes par sa simple signature : Eichmann était un criminel de bureau faisant tranquillement carrière. La « banalité du mal » découverte par Hannah Arendt fait prendre conscience qu’Eichmann ne correspondait en rien au portrait qui en était dressé par le procureur devant le tribunal : loin de la figure du monstre, inhumain, le criminel nazi était un homme tout ce qu’il y a de plus normal, soumis à une obéissance intangible aux ordres d’un régime totalitaire avec lequel il faisait corps et âme.

Dans une préface à « La mort est mon métier », Robert Merle dit de l’ancien commandant du camp d’extermination d’Auschwitz, Rudolf Höss : « Ce qui est affreux et nous donne de l'espèce humaine une opinion désolée, c'est que pour mener à bien ses desseins, une société de ce type trouve invariablement les instruments zélés de ses crimes [...] Il y a eu sous le nazisme des centaines, des milliers de [Rudolf Höss], moraux à l'intérieur de l'immoralité, consciencieux sans conscience, petits cadres que leur sérieux et leurs mérites portaient aux plus hauts emplois. Tout ce que [Rudolf Höss] fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l'impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l'ordre, par respect pour l'État. Bref, en homme de devoir : et c'est en cela justement qu'il est monstrueux. ».

Nombre de nazis étaient des pères de famille modèles, prenant soin de leur femme et de leurs enfants, prêts cependant à envoyer leur propre famille dans les fours crématoires s’ils en avaient reçu l’ordre. Les officiers nazis étaient, pour une bonne part, des gens fort cultivés, amateurs de belle musique. Tant et si bien que des fanfares oeuvraient parfois à l’entrée des camps de concentration. Les dirigeants du IIIe Reich étaient des amateurs d’art – à la conditions, certes, qu’il ne soit pas à leurs yeux « dégénéré » – comme en atteste le pillage à grande échelle des œuvres qu’ils ont organisé dans toute l’Europe. Les nazis étaient tout sauf des hommes dépourvus de civilité et déshumanisés ; ils étaient souvent polis, voire policés. Ils étaient des êtres humains civilisés, et même issus de l’une des plus grandes civilisations au monde : la civilisation européenne. De Himmler aux SS en passant par Eichmann, tous les nazis étaient des humains ; cela ne les a pas empêché de commettre des crimes contre l’humanité.

Faire du criminel un « barbare », un « monstre », ou un être « inhumain », une sorte de « martien » ou d’animal « sauvage » en somme, c’est non seulement se voiler la face devant le fait que nous partageons avec lui son « humanité », aussi paradoxale et terrifiante soit-elle, mais c’est aussi et surtout se condamner à ne pas le comprendre, et donc à ne pas pouvoir combattre les raisons qui le poussent au crime. Tenter de comprendre cette proximité plus que dérangeante entre les criminels et nous-mêmes est d’autant plus difficile que cela nous renvoie à nos propres responsabilités. Tout comme les victimes de leurs crimes, les donneurs d’ordres de terreur, ceux qui les exécutent et ceux qui y collaborent, tous, sont des êtres humains : tel est le gouffre de la pensée auquel nous sommes condamnés à nous confronter.

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