De Verdun au Portalet : le crime de la France contre la République

Dans une tribune très remarquée publiée le 15 novembre 2015 dans « Libération », le chanteur toulousain Magyd Cherfi a déclaré vouloir « dire oui à la France quelle qu’elle soit, [et] tout assumer, Pétain et Jean Moulin (…) ».

Sans doute a-t-il oublié que, vingt ans plus tôt, en 1995, le Président de la République française Jacques Chirac assumait, au nom de la France, le rôle de l’Etat français durant l’occupation ; mais c’était pour lui dire « non ». Petit retour historique pour éviter de tomber dans le révisionnisme.

Philippe Pétain est tout d’abord considéré comme le vainqueur de Verdun, du nom de la sanglante bataille qui permit à l’armée française de tenir ses positions face à une offensive allemande destinée à briser le front (1916). Ce général promu maréchal de France à la fin de la Première guerre mondiale est l’auteur du bon mot « On les aura ! » désignant l’ennemi dans son Ordre Général N°9 du 10 avril 1916, lequel est gravé sur la plaque du Souvenir français fixée sur le monument à la Victoire et aux soldats de la ville de Verdun : « Les allemands attaqueront sans doute encore. Que chacun travaille et veille pour obtenir le même succès qu'hier... Courage, on les aura!... »

 

Monument à la Victoire et aux soldats de Verdun © JC Mathias Monument à la Victoire et aux soldats de Verdun © JC Mathias

Le 17 juin 1940, en pleine bataille, le vainqueur de Verdun fait une déclaration tonitruante aux français : « C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat ». Le même jour, Charles de Gaulle quitte la France et rejoint Londres ; le lendemain, il lance son « appel du 18 juin » dans lequel il déclare : « la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. »

Le 10 juillet 1940, une tragique « union sacrée » désigne Philippe Pétain comme le sauveur de la France. Une large majorité de parlementaires vote les pleins pouvoirs au Maréchal de France : sur 846 parlementaires inscrits, 569 ont voté pour, dont environ une moitié était classée à droite, et une autre moitié était classée à gauche. Seuls 80 parlementaires ont voté contre, parmi lesquels Léon Blum, ancien dirigeant du Front populaire, qui écrira : « Le sentiment cruel de ma solitude ne m'avait pas trompé ; j'avais bien eu raison de me juger désormais comme un étranger, comme un suspect au sein de mon propre parti. » A la Libération de la France, « les membres du Parlement ayant abdiqué leur mandat en votant la délégation de pouvoir constituant à Philippe Pétain le 10 juillet 1940 » sont frappés d’inéligibilité (ordonnance du 21 avril 1944).

Le 15 septembre 1940, Pétain fait arrêter Blum, lequel sera enfermé au fort du Portalet, à la frontière espagnole, avec d’autres représentants politiques et militaires de la IIIe République (Mandel, Gamelin, etc…). Juste retour des choses, Pétain sera enfermé dans le même fort lugubre durant quelques mois à la Libération avant de bénéficier d’une cure d’air marin à l’île d’Yeu.

La vallée d'Aspe depuis le fort du Portalet, qui servit de prison à Blum, puis à Pétain © JC Mathias La vallée d'Aspe depuis le fort du Portalet, qui servit de prison à Blum, puis à Pétain © JC Mathias

Le 23 octobre 1940, Hitler va à la rencontre de Franco à Hendaye dans le but d’obtenir le soutien de l’Espagne dans la guerre ; en réponse, Franco fera fortifier la frontière pyrénéenne. Le lendemain, 24 octobre 1940, Philippe Pétain rencontre le même Hitler à Montoire : il lui serre la main et engage la France dans la collaboration avec le IIIe Reich.

 

Rencontre entre Hitler et Pétain à Montoire le 24 octobre 1940 © Bundesarchiv, Bild 183-H25217 / CC-BY-SA 3.0 Rencontre entre Hitler et Pétain à Montoire le 24 octobre 1940 © Bundesarchiv, Bild 183-H25217 / CC-BY-SA 3.0

Le 8 décembre 1940, Pétain prononce la déchéance de nationalité française de Charles de Gaulle, avec effet rétroactif au 2 août 1940, date à laquelle De Gaulle a été condamné à mort par contumace par le tribunal militaire de Clermont-Ferrand.

 

Journal officiel de la République française du 10 décembre 1940 © Journal officiel de la République française du 10 décembre 1940. Journal officiel de la République française du 10 décembre 1940 © Journal officiel de la République française du 10 décembre 1940.

Durant l’occupation, le régime de Vichy dirigé par Pétain traque, emprisonne et exécute juifs et résistants français et étrangers : en collaborant activement avec les autorités allemandes, la police française et la Milice française secondent très efficacement la Gestapo et l’armée d’occupation nazie dans la solution finale. Finalement, le cri de guerre « on les aura ! » ne s’appliquera plus aux allemands, mais aux juifs et aux résistants.

C’est cette responsabilité de la France dans les crimes commis contre des personnes réfugiées sur son territoire, mais aussi contre ses propres citoyens, qui a été reconnue par le Président de la République française dans son discours du 16 juillet 1995.

Il n’est sans doute pas inutile de le retranscrire dans son intégralité :

« Il est, dans la vie d'une nation, des moments qui blessent la mémoire, et l'idée que l'on se fait de son pays.

Ces moments, il est difficile de les évoquer, parce que l'on ne sait pas toujours trouver les mots justes pour rappeler l'horreur, pour dire le chagrin de celles et ceux qui ont vécu la tragédie. Celles et ceux qui sont marqués à jamais dans leur âme et dans leur chair par le souvenir de ces journées de larmes et de honte.

Il est difficile de les évoquer, aussi, parce que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l'Etat français.

Il y a cinquante-trois ans, le 16 juillet 1942, 450 policiers et gendarmes français, sous l'autorité de leurs chefs, répondaient aux exigences des nazis.

Ce jour-là, dans la capitale et en région parisienne, près de dix mille hommes, femmes et enfants juifs furent arrêtés à leur domicile, au petit matin, et rassemblés dans les commissariats de police.

On verra des scènes atroces : les familles déchirées, les mères séparées de leurs enfants, les vieillards - dont certains, anciens combattants de la Grande Guerre, avaient versé leur sang pour la France - jetés sans ménagement dans les bus parisiens et les fourgons de la Préfecture de Police.

On verra, aussi, des policiers fermer les yeux, permettant ainsi quelques évasions.

Pour toutes ces personnes arrêtées, commence alors le long et douloureux voyage vers l'enfer. Combien d'entre-elles ne reverront jamais leur foyer ? Et combien, à cet instant, se sont senties trahies ? Quelle a été leur détresse ?

La France, patrie des Lumières et des Droits de l'Homme, terre d'accueil et d'asile, la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux.

Conduites au Vélodrome d'hiver, les victimes devaient attendre plusieurs jours, dans les conditions terribles que l'on sait, d'être dirigées sur l'un des camps de transit - Pithiviers ou Beaune-la-Rolande - ouverts par les autorités de Vichy.

L'horreur, pourtant, ne faisait que commencer.

Suivront d'autres rafles, d'autres arrestations. A Paris et en province. Soixante-quatorze trains partiront vers Auschwitz. Soixante-seize mille déportés juifs de France n'en reviendront pas.

Nous conservons à leur égard une dette imprescriptible.

La Thora fait à chaque juif devoir de se souvenir. Une phrase revient toujours qui dit : "N'oublie jamais que tu as été un étranger et un esclave en terre de Pharaon".

Cinquante ans après, fidèle à sa loi, mais sans esprit de haine ou de vengeance, la Communauté juive se souvient, et toute la France avec elle. Pour que vivent les six millions de martyrs de la Shoah. Pour que de telles atrocités ne se reproduisent jamais plus. Pour que le sang de l'holocauste devienne, selon le mot de Samuel Pisar, le "sang de l'espoir".

Quand souffle l'esprit de haine, avivé ici par les intégrismes, alimenté là par la peur et l'exclusion. Quand à nos portes, ici même, certains groupuscules, certaines publications, certains enseignements, certains partis politiques se révèlent porteurs, de manière plus ou moins ouverte, d'une idéologie raciste et antisémite, alors cet esprit de vigilance qui vous anime, qui nous anime, doit se manifester avec plus de force que jamais.

En la matière, rien n'est insignifiant, rien n'est banal, rien n'est dissociable. Les crimes racistes, la défense de thèses révisionnistes, les provocations en tout genre - les petites phrases, les bons mots - puisent aux mêmes sources.

Transmettre la mémoire du peuple juif, des souffrances et des camps. Témoigner encore et encore. Reconnaître les fautes du passé, et les fautes commises par l'Etat. Ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c'est tout simplement défendre une idée de l'Homme, de sa liberté et de sa dignité. C'est lutter contre les forces obscures, sans cesse à l'oeuvre.

Cet incessant combat est le mien autant qu'il est le vôtre.

Les plus jeunes d'entre nous, j'en suis heureux, sont sensibles à tout ce qui se rapporte à la Shoah. Ils veulent savoir. Et avec eux, désormais, de plus en plus de Français décidés à regarder bien en face leur passé.

La France, nous le savons tous, n'est nullement un pays antisémite.

En cet instant de recueillement et de souvenir, je veux faire le choix de l'espoir.

Je veux me souvenir que cet été 1942, qui révèle le vrai visage de la "collaboration", dont le caractère raciste, après les lois anti-juives de 1940, ne fait plus de doute, sera, pour beaucoup de nos compatriotes, celui du sursaut, le point de départ d'un vaste mouvement de résistance.

Je veux me souvenir de toutes les familles juives traquées, soustraites aux recherches impitoyables de l'occupant et de la milice, par l'action héroïque et fraternelle de nombreuses familles françaises.

J'aime à penser qu'un mois plus tôt, à Bir Hakeim, les Français libres de Koenig avaient héroïquement tenu, deux semaines durant, face aux divisions allemandes et italiennes.

Certes, il y a les erreurs commises, il y a les fautes, il y a une faute collective. Mais il y a aussi la France, une certaine idée de la France, droite, généreuse, fidèle à ses traditions, à son génie. Cette France n'a jamais été à Vichy. Elle n'est plus, et depuis longtemps, à Paris. Elle est dans les sables libyens et partout où se battent des Français libres. Elle est à Londres, incarnée par le Général de Gaulle. Elle est présente, une et indivisible, dans le coeur de ces Français, ces "Justes parmi les nations" qui, au plus noir de la tourmente, en sauvant au péril de leur vie, comme l'écrit Serge Klarsfeld, les trois-quarts de la communauté juive résidant en France, ont donné vie à ce qu'elle a de meilleur. Les valeurs humanistes, les valeurs de liberté, de justice, de tolérance qui fondent l'identité française et nous obligent pour l'avenir.

Ces valeurs, celles qui fondent nos démocraties, sont aujourd'hui bafouées en Europe même, sous nos yeux, par les adeptes de la "purification ethnique". Sachons tirer les leçons de l'Histoire. N'acceptons pas d'être les témoins passifs, ou les complices, de l'inacceptable.

C'est le sens de l'appel que j'ai lancé à nos principaux partenaires, à Londres, à Washington, à Bonn. Si nous le voulons, ensemble nous pouvons donner un coup d'arrêt à une entreprise qui détruit nos valeurs et qui, de proche en proche risque de menacer l'Europe tout entière. »

(allocution de Jacques Chirac, Président de la République française, prononcée lors des cérémonies commémorant la grande rafle des 16 et 17 juillet 1942 à Paris).

Trois ans après ce discours historique, en 1998, l'ancien secrétaire général de la préfecture de Gironde et ancien préfet de police de Paris Maurice Papon sera condamné pour complicité de crimes contre l'humanité.

Quant à Jean Moulin, préfet de la République française, représentant officiel du général de Gaulle sur le territoire français, et martyr de la Résistance française, il est mort pour avoir dit « oui » à la France libre et « non » à l’Etat français ayant pactisé avec les nazis. Le 19 décembre 1964, lors de la cérémonie d’entrée des cendres présumées de Jean Moulin au Panthéon, et avant que ne résonne le chant des Partisans, André Malraux déclara : « Aujourd'hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n'avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France... »

 

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