Humain, trop humain ?

« Human » est un film humain. Ceux qui y auront cherché un film écologiste en seront pour leurs frais, car la protection de la nature n'en est pas le sujet. Le sujet, c'est l'Homme.

Si le projet de « La Terre vue du ciel » survolait la surface de la planète et appréhendait de haut la variété de paysages sublimés et des impacts de l'occupation humaine sur l'environnement, « Human » s'engouffre dans les profondeurs de l'âme humaine pour en photographier les indiscernables contradictions.

Yann Arthus-Bertrand signe ici un film spéléologique, plongeant dans les tréfonds de la psychologie humaine, là où l'amour, la vie, la haine et la mort se côtoient dans un tourbillon de violence et de paix. Ce film est un miroir tendu à l'humanité contemporaine, dont l'autre est à la fois le sujet et l'objet. A la manière du philosophe Emmanuel Lévinas, Arthus-Bertrand fait ainsi du regard de l'autre le lieu originel de la moralité.

Le parti-pris esthétique du film, qui frôle la perfection, est un acte révolutionaire en soi. Le journaliste, ou plus exactement la personne qui pose les questions, disparaît totalement pour laisser l'entière place à l'autre. Aucune voix-off ne vient perturber le témoignage ; et surtout, le regard direct du témoin face à l'écran, sans intermédiaire, offre à ses mots la puissance exemplaire que lui ôte le discours journalistique. Sur ce fond noir se détachent alors les extraordinaires visages des femmes et des enfants, des vieillards et des adultes, des combattants et des paysans, des pauvres et des exilés, dans le dénuement de leur simplicité, dans la profondeur de leur douleur, dans la splendeur de leur foi en la vie.

L'alternance de ces témoignages bouleversants et des pauses paysagères, impeccablement mises en musique par Armand Amar, au rythme calmement structuré, mène le spectateur vers la question primordiale de l'oeuvre, lui rappelant tout au long du film qu'il ne s'agit pas de téléralité, mais bel et bien de la réalité : que faisons-nous, êtres humains, dans le monde ?

Car, du criminel de guerre à la jeune fille violée, de l'assassin repenti à la femme amoureuse, de l'enfant des rues à l'homme aveugle, l'interrogation existentielle qui taraude Arthus-Bertrand est celle de la naissance et du sens. On pourrait oser des rapprochements peut-être incongrus en évoquant l'essai d'une rare intelligence de Pierre Bayard, « Aurais-je été résistant ou bourreau ? » (éditions de Minuit, 2013), ou la magnifique chanson de Francis Cabrel « Tout le monde y pense », et placer ce chef-d'oeuvre d'Arthus-Bertrand et de son équipe dans la catégorie hors-norme des créations qui marquent l'histoire d'une société humaine en posant les bonnes questions.

C'est sans doute en donnant la parole aux exilés que le film prend toute sa dimension actuelle : rappelant « Sur les traces de Human » que durant l'année du tournage, 50 millions de réfugiés ont parcouru le monde à la recherche d'un lieu sûr pour survivre, mouvement d'une ampleur inédite depuis la Seconde Guerre Mondiale, « Human » parvient à réaliser ce qu'aucun discours philanthropique n'était parvenu à faire jusqu'à présent : montrer, sans le démontrer, par la seule parole directe des témoins, que les réfugiés n'existent pas, mais qu'il n'existe que des êtres humains. En restant terre à terre, on pourrait bien dire que « Human » est un film profondément républicain : car si la liberté et l'égalité résonnent sans cesse dans les propos des personnes nous fixant du regard, c'est surtout le message d'un vibrant appel à la fraternité humaine que le film entend délivrer.

Il est assez rare que le service public télévisuel propose une soirée aussi riche aux français ; mais il est encore plus rare que sa programmation associe des projets signifiants à la suite. Non que le documentaire d'Yves Jeland « A l'Elysée, un temps de président » diffusé la veille montre quoi que ce soit de signifiant, contrairement à celui d'Arthus-Bertrand, mais parce que l'insignifiance du contenu qu'il met en exergue sonne comme le glas quand on compare les deux. Comment est-il possible que des êtres humains ayant autant de profondeur puissent dépendre de décisions prises par d'autres êtres humains en étant totalement dépourvus ?

On pourra bien sûr gloser sur la fondation Bettencourt Schueller qui a financé le projet, et sur les paradoxes bien humains de l'homme Yann Arthus-Bertrand. Il n'empêche que l'artiste a fait son travail, et qu'il l'a bien fait. Quant à la fondation, dont le but affiché est de « “donner des ailes au talent” pour contribuer à la réussite et au rayonnement de la France », on apprécierait parfois qu'elle inspire ceux qui, dans les organismes publics, attribuent les aides financières aux projets d'art contemporain. Car si « Human » ne sauvera pas le monde, et qu'il ne sauvera sans doute pas non plus la France, il aura au moins sauvé son honneur. Reste à savoir si le gouvernement offrira, derrière ses barbelés, des projections gratuites aux êtres humains de Calais.

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