2022 : heure de vérité pour Europe Écologie Les Verts ?

Pas à pas, l’écologie s’installe sur le devant de la scène politique. Europe Écologie Les Verts est historiquement le parti maîtrisant le mieux ce sujet. Pourtant, il semble incapable de sortir de son image de parti minoritaire et de rassembler en vue de la présidentielle de 2022. Décryptage.

Depuis quelques années, l’environnement « ça commence à bien faire »… consensus. Tous les partis politiques français s’intéressent à l’écologie, faisant écho à l’intérêt croissant de la population pour l’urgence environnementale. Dans une interview donnée au Monde, la politiste Vanessa Jérome explique que « la guerre des autres forces politiques pour l’écologie et contre les écologistes a commencé ». Europe Écologie Les Verts (EELV) porte pourtant ces idées depuis plusieurs années. Ses militants dénoncent une récupération politique, voire un « greenwashing ».

Lors de l'élection présidentielle de 1974, l’agronome René Dumont boit un verre d’eau à la télévision. Ce professeur au pull rouge explique que les écologistes sont les seuls à « porter un projet global d’avenir ». Il critique notamment la production et le coût du traitement des déchets plastiques, et souhaite voir plus de vélos que de voitures à Paris. Ses idées seront reprises ensuite par une partie de la gauche. René Dumont définit l’écologie de façon scientifique, comme « le rapport entre les êtres vivants et les milieux où ils vivent ». L’écologie politique insiste aujourd’hui sur la prise en compte de ces rapports environnementaux dans les décisions politiques, afin de protéger les générations futures.

René Dumont obtient 1,32 % des voix exprimées en 1974. La même année, le premier parti écologiste français est créé : le Mouvement écologique. Il change plusieurs fois de nom, jusqu’à prendre celui des Verts, de 1984 à 2010. Il devient Europe Écologie Les Verts en 2010, afin d’intégrer les militants réunis autour des listes Europe Écologie aux élections européennes de 2009. C’est encore aujourd’hui le principal parti écologiste français, malgré une concurrence effrénée à gauche comme à droite.

Les grandes dates de l'écologie politique © Jean Cittone Les grandes dates de l'écologie politique © Jean Cittone

Rosalie Salaün-Gourlaouen, candidate EELV aux élections départementales sur le canton de Rostrenen (Côtes d’Armor) précise qu'il existe depuis 2020 un « Pôle écologiste », initié par EELV avec des partis comme Génération Écologie et Cap écologie (qui rassemble depuis février 2021 l’Alliance Écologiste Indépendante et Cap21). Pour la candidate EELV, certains de ces partis écologistes « se réclament d’une autre forme d’écologie politique », qu'elle définit comme étant plutôt de centre-droit. Car l’écologie politique, c’est de gauche ?

« L’écologie politique est de gauche. En revanche, on peut tout à fait tenir un propos écologiste qui s’attache à conserver les intérêts des personnes les plus privilégiées, au détriment du principe d’égalité, et qui fait primer l’impératif environnemental avant tout, justifiant certaines inégalités ». Pour Rosalie Salaün, cette écologie de centre-droit ou « ni de droite ni de gauche », serait contraire à l'idéal d’une société apaisée « où chacun a sa place » (minorités, migrants, etc.), nécessaire pour affronter durablement les enjeux du changement climatique.

Dans une interview à Europe 1 le 29 juin 2020, Yannick Jadot se réjouit que l’écologie puisse même fédérer les forces de gauche, mais refuse la comparaison avec la Gauche plurielle, au pouvoir de 1997 à 2002. Pour l’eurodéputé, « on ne peut pas penser les transports sans l’écologie, et l’écologie sans le social. Elle est aussi la matrice qui permet de dynamiser l’économie, en sortant du carbone, en investissant, en innovant ». Face au rassemblement autour d’une personne (Emmanuel Macron), Jadot fait le vœu d’un rassemblement autour d’un projet : l’écologie politique.

Photographie d'un militant contre le projet de Notre-Dame-des-Landes en 2014 © Jean Cittone Photographie d'un militant contre le projet de Notre-Dame-des-Landes en 2014 © Jean Cittone

Pourtant, l’alliance entre la gauche et les écologistes est marquée du sceau de l’amertume. En 2012, l’accord conclu entre les socialistes et les écologistes permet à ces derniers d’intégrer le premier gouvernement de Jean-Marc Ayrault. Conçu pour durer jusqu’en 2017, cet accord de gouvernement prend fin en 2014, avec le départ de Cécile Duflot et de Pascal Canfin de leurs ministères.

Dans un livre paru suite à son départ du gouvernement, Cécile Duflot décrit la désillusion d’EELV vis-à-vis des socialistes. « Depuis le 6 mai 2012, les socialistes attendent le retour de la croissance. Tout se déroule comme s’ils appartenaient à un vieux monde et qu’ils ne voulaient pas comprendre qu’il fallait en construire un nouveau. Ils campent sur des positions désuètes et croient encore au mirage d’un monde productiviste qui trouvera son âge d’or avec la reprise économique et le retour de la croissance […] J’ai cru que nous parviendrions à le faire changer d’avis [François Hollande]. Ou simplement que l’absence de croissance et la prise de conscience du changement climatique à travers le monde hâteraient sa mue. Je me suis fourvoyée ».

Petites victoires et grandes défaites

Depuis sa participation gouvernementale aux côtés des socialistes, le parti des écologistes s’est fracturé. Avant la fin du quinquennat de François Hollande, trois déserteurs d’EELV sont nommés ministres : Emmanuelle Cosse, Jean-Vincent Placé et Barbara Pompili. Cette dernière rejoint ensuite La République en Marche (LREM), tout comme François de Rugy et Pascal Canfin. Le retrait de Yannick Jadot derrière Benoît Hamon en 2017 est un symbole de ce délitement : le candidat unique des écologistes et des socialistes n’obtient que 6,36 % des suffrages exprimés. Cependant, des alliances locales sont encore conclues entre EELV et des mouvements de gauche, avec parfois des écologistes à leur tête, comme Karima Delli dans les Hauts-de-France.

Les écologistes peuvent se targuer de bons résultats électoraux... en dehors des présidentielles. Aux élections européennes, ils obtiennent 16,3 % en 2009 et 13,5 % en 2019. En 2020, une « vague verte » s’abat sur les grandes villes de France : Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Besançon, Annecy, Tours et Poitiers sont gagnées par les écologistes. Cette victoire des écologistes aux municipales est concomitante d’une dégringolade du Rassemblement national, qui perd environ 600 sièges. Ces résultats sont amoindris par une forte abstention, sur fond de crise sanitaire.

Les plus grandes victoires électorales des écologistes © Jean Cittone Les plus grandes victoires électorales des écologistes © Jean Cittone

Cette victoire dans plusieurs communes urbaines interroge le rapport des écologistes à la ruralité. En 2012, Eva Joly obtient 2,31 % des suffrages à l’élection présidentielle. Dans les grandes villes, elle double ce score : 4 % des voix à Bordeaux, 4,32 % à Toulouse et jusqu’à 5,86 % dans le 10e arrondissement de Paris. Marine Le Pen n’obtient que 6,2 % des voix dans la capitale. À peine deux points de plus que la magistrate écologiste. Souvent taxés de « bobos parisiens », les militants et sympathisants écologistes seraient-ils donc principalement des citadins ?

Critiques d’une agriculture intensive et partisans d’une réforme de la Politique Agricole Commune (PAC), les écologistes sont aujourd’hui en conflit avec une certaine frange des agriculteurs. Pour Rosalie Salaün, « l’écologie ne peine pas à s’ancrer en milieu rural », car celui-ci peut être une terre de luttes. Pour elle, « l’électorat écologiste n’est pas un électorat autant en colère que celui du RN, ou les mouvements des gilets jaunes. C’est un électorat plus diplômé et de fait qui a plus de capitaux intellectuels et financiers ». Dans les campagnes, l'écologie divise encore.

Vanessa Jérome est l’auteure d’une thèse soutenue en 2014 sur les militants EELV. Dans une interview donnée à Reporterre le 31 mai 2021, la politiste explique que les militants EELV « viennent de familles de dissidents politiques, ils sont le premier ou le plus diplômé de leur fratrie, la seule personne LGBT de leur milieu ». Le fonctionnement du parti est lui-même construit de façon très démocratique et verticale, paritaire et respectueuse des minorités. C’est une des raisons pour lesquelles les alliances électorales, notamment pour accéder au second tour des présidentielles, sont difficiles. Les trois candidats écologistes pressentis pour 2022, Yannick Jadot, Eric Piolle et Sandrine Rousseau, s’affronteront lors d’une primaire ouverte en septembre. C’est seulement après ce vote que le candidat désigné pourra négocier d’éventuelles alliances.

Les candidats à la primaire de l'écologie de 2021 © Jean Cittone Les candidats à la primaire de l'écologie de 2021 © Jean Cittone

Au fonctionnement particulier d'EELV s’ajoute la composition hétéroclite de ses membres : « un tiers de militants privilégie l’alliance avec le Parti socialiste, un tiers défend l’écologie “avant tout“ – quitte à s’unir avec des organisations écologistes qui ne se revendiquent pas de gauche – et un tiers pousse pour un rapprochement avec la gauche de la gauche ». Cependant, Vanessa Jérome précise que la majorité des écologistes d’EELV ne sont pas de simples militants environnementalistes : « Le parti a longtemps été considéré comme une organisation environnementale, caricaturée en parti des oiseaux et des petites fleurs. À tort : depuis sa naissance, ses préoccupations sont éminemment sociales et économiques ».

Pour Vanessa Jérome, « les Verts sont plus prêts à exercer le pouvoir qu’à le conquérir ». Le jeu des alliances pour obtenir des élus leur est pourtant défavorable. La Ve République consacre un Président de la République extrêmement puissant, avec de nombreux pouvoirs propres. Cette concentration des pouvoirs dans les mains d’une personne n’est pas compatible avec les idées des écologistes. Bien qu’ils aient un candidat aux élections présidentielles depuis 1974 (sauf en 2017), les écologistes portent un projet politique nécessairement régionaliste et décentralisé.

Malgré de bons résultats à certaines élections, et le succès grandissant des idées écologistes dans la société, Europe Écologie Les Verts patine encore. Optimiste, Yannick Jadot affirme que « le temps des écologistes est venu ». Son parti a pourtant essuyé de nombreuses défections et EELV manque aujourd’hui de figures d’ampleur nationale. En retrait, Cécile Duflot est directrice générale d’Oxfam. José Bové a pris sa retraite politique. Barbara Pompili est membre d’un gouvernement dont les actions sont fustigées par les militants EELV.

Les défenseurs malgré eux du « modèle Amish » sauront-ils dépasser les clivages et se faire entendre en 2022, pour imposer à la fois leurs idées et leur candidat-e à la présidence ? Pour l’instant, LREM, le Rassemblement national et la France insoumise totalisent 65% à 67% des intentions de vote au premier tour de la présidentielle. La vague verte ne semble pas près d’arriver jusqu’à l’Élysée.

Jean Cittone

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