De la nation, de la souveraineté... de l'Europe et de la gauche.

 Pour une "mise à jour" nécessaire.

 

Pour une "mise à jour" nécessaire.

 

Ce billet prolonge le précédent faisant suite aux nombreuses objections qu'il a suscitées.

Sur des thèmes aussi prégnants dans le débat actuel que la nation et la souveraineté, constitutifs de l'armature de notre philosophie politique spécifiquement française (mais pas que) et qui ont à ce titre donné lieu aux travaux et aux affrontements de nos plus brillants esprits et de leurs écoles, il n'est pas question ici de prétendre apporter du neuf. Tout à fort probablement déjà été dit à propos de ces concepts, et de la meilleure façon.

En revanche, il sera question, à hauteur des citoyens ordinaires que nous sommes, de poursuivre pour ceux qui le voudrons bien, la réflexion que nous impose la confrontation de cet héritage à son insertion dans un espace politique désormais effectivement et irrémédiablement mondialisé.

Ainsi s'agit-il, "simplement", de m'appuyer sur la contradiction, sur l'expression des avis contraires qui me posent question, pour avancer à titre personnel ; et s'il est vrai que la lumière vient de la dispute et de la délibération publique, pour essayer obstinément de contribuer à une "sortie par le haut" de l'impasse collective dans laquelle nous sommes face au risque d'un effondrement vers le pire.   

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"Un espace politique désormais effectivement et irrémédiablement mondialisé."

Je n'ai bien sûr pas écrit cela par hasard. Il s'agit bien en introduction de poser et d'exposer à la contradiction un constat me semble-t-il déterminant.

Qu'il s'agisse des problématiques déjà anciennes liées à la division internationale du travail, puis à l'accessibilité des ressources.

Qu'il s'agisse de celles plus récentes posées en termes d'adaptation et de réactions aux évolutions climatiques.

Ou qu'il s'agisse de celles plus récentes encore qu'induit le partage et la mise en commun désormais planétaires des informations, connaissances et productions intellectuelles ou artistiques de toutes natures, et qu'il s'agisse enfin de la question connexe de la protection des données, de la liberté de pensée et d'expression individuelles et collectives.
Toutes, toutes ces problématiques définissent le nouveau périmètre d'un "en commun" qui ne peut pas, qui ne peut plus être circonscrit dans les limites des états-nations hérités de l'histoire. Un "en commun" qui ne peut pas, qui ne peut plus être l'objet de délibérations séparées, compétentes et efficaces, et pertinentes parce qu'efficaces, de leurs peuples respectifs.

Cet "en commun" nouveau projette dans une nouvelle "polis" qu'il défini, un nouvel espace délibératif, politique, qui exige conséquemment la reconfiguration du "souverain", l'affirmation d'une citoyenneté à sa mesure.

L'apathie civique pour ne pas dire la démoralisation civique (qui est peut-être le vrai visage de la démoralisation tout court du peuple de France, peuple politique s'il en est, que se "plaisent" à auculter sondeurs, sociologues et politologues à longueur de publications et de débats, et que se "plaisent" à déplorer nos leaders politiques), n'est probablement pas étrangère à la prise de conscience encore diffuse, brouillée, mal établie, de ce vide, de cette béance ouverte entre les droits civiques et la réalité de leur exercice possible, c'est à dire de leur exercice décisionnel et décisif.

"Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits."
Nous l'avons tous appris à l'école, c'est une fierté collective légitime, constitutive de ce que nous sommes, et elle vient se fracasser contre le réel. L'exercice de ces droits n'est plus que pédalage dans le vide. L'état qui en exprimait la puissance, qui en tirait sa puissance, l'état-nation historique est impuissant.
Il ne lui reste plus comme horizon d'action, dans le meilleurs des cas et sous réserve d'être confié à de "braves gens" (voire "au meilleurs d'entre-nous"), que le loisir de gérer au mieux le poids de contraintes qui viennent du dehors.
C'est me semble-t-il, une description assez fidèle du spectacle que nous offre ce quinquennat et les promesses qui se profilent pour le suivant si nous arrivons à éviter le grand dérapage. En réalité, ce train est en marche depuis bien longtemps, au moins depuis les rodomontades patriotiques du général des années 60.

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Alors, comme me l'ont fait précédemment remarquer à juste titre mes commentateurs et/ou contradicteurs, se pose bien la question concrète, du comment faire advenir cette reconfiguration à bonne mesure d'un souverain inédit ?

Et comment l'imaginer, à quelle légitimité s'adosser si ce n'est celle de la Nation ?

Et finalement, comment rétablir l'exercice d'une citoyenneté effective ?

Je crois qu'il est impossible de répondre à ces questions si l'on ne s'interdit pas de les aborder autrement qu'en terme de processus.

C'est à dire si nous restons d'abord focalisés ou prisonniers de concepts ou d'idéalités qui seraient pré-existants, transcendants et donc immuables, et simultanément si nous restons prisonniers d'une logique des choix binaires.

La Nation est un construit historique, le résultat d'un processus. Certes rien de moins, mais rien de plus.
La souveraineté nationale aussi.
Ce ne sont que des produits de l'histoire, et l'histoire par définition ne s'arrête pas.

Et de ce point de vue, notre problème actuel n'est probablement qu'un problème d'accélération de l'histoire, une accélération en réalité relative à notre capacité ou à notre incapacité à interpréter les mutations en cours.
Mais un sacré problème ! qui met en échec nos cadres de pensée devant la réalité nouvelle qu'il ne nous ont pas permis d'anticiper, et qui nous laisse dans l'angoisse de l'incertitude quand il ne nous projète pas dans la peur de l'avenir. Et c'est probablement là qu'est le plus gros danger.
C'est donc un problème d'ajustement plus que d'opposition, et un problème de temps, de processus à conduire. C'est aussi je crois un problème de réappropriation et de réinterprétation projective de notre héritage. Et non pas de sacrifice ou d'abandon de cet héritage.

A ce point, je dois à ceux qui m'opposaient dernièrement (et m'opposent sempiternellement, pour certains depuis "des lustres") la référence à la Nation, de préciser à la suite de ce qui précède, qu'il n'a jamais été question pour moi de nier la nation en tant que ce qu'elle est, une communauté d'appartenance.
En revanche, j'en conteste "l'usage" qui veut en être indéfiniment perpétué, d'indépassable et unique source de la souveraineté populaire (ou du peuple). Et c'est dans cette perspective que je poursuis.

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Il y a quelque temps, le 15 août 2012, publiant (déjà !) un deuxième papier en forme de bilan désenchanté des tout premier mois de François Hollande à l'Elysée (le premier était du 13 juillet), Edwy Plenel avait glissé : "Sauf à d’emblée concéder du terrain à ses adversaires, et donc à renier les idéaux dont elle se réclame, l’épreuve du pouvoir pour la gauche ne peut être qu’un exercice permanent de pédagogie et de mobilisation."
Plus qu'une réflexion circonstancielle que je partage, c'est une conviction, un principe intangible. Il ne peut y avoir de volonté ou d'ambition pour une dynamique du changement socialement progressiste, c'est à dire de gauche, qui ne s'accompagne de l'engagement résolu d'une pédagogie de cette dynamique du changement. Et cela est me semble-t-il aussi bien vrai en situation d'exercice du pouvoir, qu'en situation de lutte pour sa conquête.

En conséquence, la question doit bien être posée et sans cesse réactivée, de la responsabilité pédagogique du discours politique en général, et au delà de sa fonction normative.

Et au regard de ce qui précède, la question est bien posée du choix des mots, du lexique utilisé, s'agissant de mobiliser pour la conquête d'une souveraineté populaire de plein exercice, par delà les perversions de notre Vème république, tout autant que celles des actuelles institutions européenness.

Mais rabattre la possibilité d'exercice de cette souveraineté populaire ad vitam aeternam dans les champs clos des états-nations, au prétexte qu'historiquement le peuple a en effet conquis sa souveraineté en s'instituant en tant que nation, est tout bonnement désespérant parce qu'évidemment irréaliste. Sauf à contester la réalité planétaire des problématiques majeures auxquelles nous devons faire face et répondre, et dont j'identifiais en introduction les exemples me semble-t-il les plus évidents.
Et, ainsi que j'en émettais l'hypothèse, il n'y a pas à s'étonner dans ces conditions que les citoyens "aillent à la pêche" le jour des élections.

Ou alors, et c'est surtout contre ce jeu que s'élevait mon précédent billet, non seulement on n'ouvre pas de perspective en phase avec le réel, mais on ajoute à cette absence de perspective, la désignation comme responsable de la seule hypothèse accessible pour y palier, sous réserve de quelques efforts, sous réserve d'abandonner les discours incantatoires et de faire de la politique.
C'est redoutablement pervers, et c'est ce qui c'est passé avec l'UE, accusée de tous les mots alors que ce sont les états nations constitutifs, c'est à dire les peuples souverains, qui se sont évertués décennies après décennies à n'en faire qu'une impotente démocratique, par le jeux également pervers des chefs d'état et des gouvernements nationaux avant tout soucieux de leurs réélections nationales, au prix de manipulations évidentes de leurs opinions publiques quand il aurait fallu une pédagogie du changement qui bien sûr était nécessaire. Et, dans les dérisoires jeux politiciens nationaux, les oppositions ont bien évidemment suivi.

Et c'est ce jeu que joue bien évidemment le Front National, en toute logique.
Mais c'est aussi à ce jeu que s'est laissé entrainée notre gauche dite radicale à la suite de sa méprise initiale et du NON de 2005. Je veux bien le lui accorder, à l'insu de son plein gré, mais par un coupable laxisme lexical qui révèle qu'on le veuille ou non quelques fragilités pour ne pas dire quelques failles idéologiques : du NON à cette Europe, qui aurait été possible, positif et possiblement dynamique, on est passé immédiatement et sans nuance aucune au NON à l'Europe (hormis les quelques murmure mélenchoniens que je notais précédemment). Et dans des termes, avec une violence dans la surenchère verbale telle, qu'elle interdit toute possibilité honorable d'un retour à la raison.
Et le résultat est là.
On en est à courir après les modalités de désignation des scribes, chargés de l'écriture d'une improbable constitution nationale, dans le culte obstinément renouvelé de la Nation comme seul horizon démocratique possible, non seulement contre toute logique d'efficacité réaliste, mais encore contre toute logique de cohérence idéologique et en reniement identitaire... prolétaires de tous les pays...

Et pendant ce temps, les fachos du Front National, parfaitement logique avec eux-mêmes pour ce qui les concernent eux, récupèrent la mise.

***

C'est pourquoi il est plus que temps me semble-t-il d'opérer à gauche, une "mise à jour" sérieuse, et une sérieuse "mise à jour".
Ce ne sera pas facile parce que les troupes poussent. Voilà des décennies que nous avons été corrompus, achetés par la consommation, avec l'éminente et particulièrement efficace complicité du mouvement syndical, assortie de la non moins éminente bénédiction des cocos, des socialos et d'à peu près tout ce que compte la galaxie de la gauche dite de gouvernement.

Et alors, figurez-vous, nos bons docteurs en politologie, sociologie et bobologie de mâme Michu, de venir s'interloquer... "les prolos votent pour le Front National !!! comment ce fait-ce ??? vite, une thèse, un symposium, there is a real mystery... where are les trente glorieuses !?... comment ont-ils pu en arriver là ? allo maman, bobo".

Et oui, la pédagogie... l'éducation populaire... la colonne vertébrale... l'exemple... qu'est ce qu'il en pense le père Lepaon de l'exemple ?
A votre avis ?

Bon...
Revenons à nos moutons tonton.
Oui, je sais Cahuzac aussi, et François sur son scoteur aussi. Farpaitement docteur.
La coupe déborde, passons j'ai dit.

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Donc..., la nation, la souveraineté, l'Europe et la gauche, mise à jour.

Pistes.

Oui, parce que vous ne croyez quand même pas que je vais vous livrer le truc en kit, clés en main.
En dépit de l'aide ô combien précieuse de Maurice, je suis comme vous, un tantinet corrompu sur les bords moi aussi, légèrement frappé de vertige, et gros malin avec ma clé de douze et mon cruxiforme devant une équation.

Parce que c'est pas de la tarte !
Il faut me semble-t-il à la fois, trouver un motif d'espérance à partager, qui soit une raison de s'engager, qui soit un exercice d'émancipation, qui soit un objectif stratégique concret... mais ouvert, sur le chemin de l'utopie démocratique.
Vous pouvez compléter.


Donc, pistes :
(perso, provisoires, révisables et tout et tout)    

Une mise à jour qui ne consiste pas à renier la Nation pour renier la Nation.

Une mise à jour qui consiste "simplement", pragmatiquement, à mettre en débat quels sont les champs de compétences qui doivent être transférés à une instance supra-nationale pour restaurer l'efficacité de la décision publique ?

Quel est le périmètre possible de cette instance ?

Quelles seront les modalités de la prise de décision ?

Quelles seront les institutions supranationales qui auront en charge la mise en application des décisions ?

Quels seront éventuellement les différents niveaux d'adhésion des Nations parties prenantes ? (Autorisant par exemple une intégration progressive à partir de transferts de souveraineté sectoriels et graduels, sans fixer de limite à priori et en laissant l'initiative aux peuples pour l'avenir, jusqu'à d'hypothétiques fusions si un jour ça leur chante.)

Etc. etc...

Une mise à jour qui consiste donc à nous affirmer citoyens de l'Europe que nous voulons.
Pour en dessaisir les technocrates renégats valets de l'impérialisme US si ça vous fait plaisir.
Et à nous instituer ou si vous préférez à nous auto-proclamer peuple souverain d'Europe.

En somme, une mise à jour qui reprenne le débat là où il aurait du commencer, en 2005, pour que la gauche, soit porteuse non pas d'un refus de l'europe mais d'une alternative pour l'europe, comme quelques uns de ses leaders l'ont bien trop timidement prétendu (car ce n'était pas vraiment honnête de leur part à mon avis).
Et pour qu'elle soit porteuse, auprès de l'ensemble des peuples européens et de leurs mouvements représentatifs d'une dynamique de co-construction populaire d'une constitution européenne, alternative à feu le TCE et au traité de Lisbonne, et à tout le reste qui va pas bien.

Et dans ce cadre là, nous pourrions même gamberger pour une VIème République Française constitutive, membre fondateur, de cette nouvelle République Fédérale d'Europe. (Avec bien sûr tous les privilèges qui s'y rattachent, fauteuil en cuir, cigare et petites pépées, à vie.)

Ça aurait quand même une autre gueule que de se tirer la bourre avec les fachos pour savoir "qui c'est c'est qui qui est le plus contre l'europe", et de s'engueuler entre nous pour savoir s'il faut ou non tirer au sort...

***

Et puis surtout, sans déc... ça donnerait de la France, du peuple de France, une image... je vous raconte pas, top !

La France ! la France de 1789 est de retour !
Alleluia !!!
C'est sûr, c'est plus difficile de construire que de casser, mais bon... faut savoir ?
Le prestige national, ça n'a pas de prix.

Mais bon, comme je le disais précédemment, avec l'ami Maurice et l'ami Félix, on a pris depuis longtemps l'habitude d'attendre, on peut continuer, la cave est pleine.

Allez... bonne journée à tous.

 

(Ce billet prolonge : "De la méprise de 2005 au cul de sac du M6R"

et précède : "Dépasser le capitalisme ?... ou dépasser l'état-nation" )

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