Dans la grande pétaudière politique : en guise de viatique, pour essayer de s'y retrouver....

 

     ...une contribution introductive.


"Au cours des années 2000, après une certaine atonie dans les années 1980-2000, on a pu observer un retour de la critique au sens où le terme est entendu dans les courants se réclamant de la gauche. Se donnant pour tâche de comprendre les nouvelles structures managériales globalisées et les modes de gouvernementabilité qui leur étaient associés, y compris à des échelles locales, elle a surtout pris la forme d'une critique du libéralisme économique et du néolibéralisme, compris comme une pathologie du capitalisme, plutôt qu'elle n'a remis en chantier la critique du capitalisme en tant que tel et la réflexion sur les alternatives au capitalisme. Cette nouvelle critique du néolibéralisme s'est trouvée confirmée et stimulée par la crise de 2007-2008.

L'un des effets positifs de cette critique [...] a été de mettre en lumière les changements introduits dans le fonctionnement de l'Etat et des services publics par l'importation de logiques managériales [...]. Ces dernières, d'abord inventées et mises en oeuvre dans de grandes entreprises globalisées, fréquemment d'origine anglo-saxonne, ont été adaptées à la gestion publique en Grande Bretagne [...], avant d'être reprises en France, surtout à partir des années 2000. [à travers en particulier et de façon emblématique les attendus et aboutissants de la LOLF, puis de la RGPP de Sarkozy. JCC.]

On peut toutefois reprocher à cette critique d'avoir, en nombre de cas, cherché à identifier les changements en cours en opposant aux dérives actuelles de l'Etat, une vision reconstruite après coup et idéalisée, des formes étatiques qui auraient en France, précédé l'importation du "new public management". Cela au prix d'un oubli des nombreuses critiques de l'Etat [...] qui avaient été proposées [...] dans les années 1960-1970, c'est à dire avant le tournant néolibéral.

Les effets négatifs de cette amnésie sélective et de cette reconstruction d'un modèle idéalisé de l'Etat français "républicain" comme incarnation du bien commun, censé avoir précédé les dérives actuelles [...] ont été au moins de deux ordres.

Ils ont d'une part, recentré la critique du capitalisme sur l'opposition entre le privé et le public, entre les logique managériales, largement vilipendées, et les logiques étatiques, supposées appelées à jouer un rôle salvateur, non pas, bien sûr, en s'opposant au capitalisme, mais en l' "encadrant", voire en le "moralisant" [...]. Or, s'est ignorer que la crise actuelle est à la fois une crise du capitalisme et une crise de la forme Etat. [...]

Le second type d'effets exercés par la façon dont a été menée, en nombre de cas, la critique du néolibéralisme, a été d'ouvrir la voie à un déplacement, depuis la critique du libéralisme économique, vers une critique généralisée du libéralisme politique, qui constitue pourtant un héritage en partie indépassable des démocraties modernes et d'ailleurs aussi de la gauche, y compris dans ses expressions les plus radicales. Ont pu ainsi tendre à se conjoindre en se renforçant l'un l'autre deux types de critique du libéralisme. Le premier, venu de la gauche, qui met l'accent sur les inégalités sociales [...]. Le second, venu de la droite traditionaliste, qui met au premier plan la critique des libertés individuelles au nom d'exigences de nature moraliste et/ou nationaliste, souvent exprimées dans un langage -forgé au XIXème siècle en réaction aux Lumières et à la Révolution française- mettant l'accent sur la relation supposée "organique" unissant le vrai "peuple" et la "nation", conçue comme une entité antérieure et supérieure à l'Etat, y compris ou surtout dans ses formes républicaines. Par une sorte de paradoxe, certaines expressions actuelles se réclamant du "républicanisme" s'inspirent ainsi de courants qui n'ont cessé depuis deux siècles de lutter contre la République.

De cette rencontre est donc en train d'émerger une étrange mixture que l'ont peut qualifier de nouvelle idéologie dominante ou de néoconservatisme à la française. Elle est marquée à la fois par l'anticapitalisme (à la différance du néoconservatisme américain), par le moralisme et par la xénophobie. [...]

Cette idéologie, dans ses expressions les plus marquées, est bien sûr celle que véhiculent les partis de la droite extrême, comme le Front national. Mais il faut bien admettre qu'elle tend à contaminer, sous des formes plus euphémisées, nombre de discours et de pratiques qui se réclament non seulement de la droite traditionnelle mais aussi, dans un nombre non négligeable de cas, de la gauche. Et cela non seulement dans les propos de porte-parole politiques, soucieux de séduire des électeurs potentiels qui tendent à leur échapper, mais aussi, ce qui est plus inquiétant encore, dans certains développements de la gauche intellectuelle.

Une relance de la critique sur des bases plus radicalement émancipatrices doit, selon moi, partir d'un approfondissement du diagnostic que je viens d'esquisser sur les limites de la critique du néolibéralisme et sur les liaisons dangereuses qu'elle peut nouer avec le néoconservatisme montant.

Cette relance suppose, d'autre part, que la réflexion critique se rapproche des expérimentations sociales actuelles les plus novatrices et les plus radicales, c'est à dire de celles qui engagent des personnes dans la recherche de nouvelles formes de vie, de coopération et de lutte. [...]
Cela nécessite [également] que les chercheurs et les analystes entreprennent ou poursuivent l'étude empirique, non seulement de la condition qui est celle, aujourd'hui, des plus démunis, mais aussi, ou surtout, des nouveaux dispositifs de pouvoir et de ceux qui les ont investis.[...]

Une démarche de ce type ne peut aboutir que si elle se donne pour objet l'analyse critique conjointe des deux forces qui, depuis le XIXème siècle, ont joué un rôle historique prépondérant. Soit d'une part, celle du capitalisme et de ses évolutions récentes et, d'autre part, celle de la forme Etat-nation. Ces deux formes de gouvernance en interaction  sont à la fois au sommet de leur puissance et profondément en crise.[...]."

de Luc BOLTANSKI

Extrait de : DOMINATION et EMANCIPATION - Pour un renouveau de la CRITIQUE SOCIALE débat entre Luc BOLTANSKI et Nancy FRASER, du 27 novembre 2012, présenté par Philippe Corcuff, Presses universitaires de Lyon - octobre 2014.

 

(Coupures entre crochets et surlignages en gras sont de mon fait.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

NB :  ce billet prolonge et complète :

 

Et la suite est là : Petite promenade Lordonienne

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