Petite promenade Lordonienne.


Il pleuvait dru sur le tracker
Je cheminait dans les décombres
Elle criait sus au voleur
Chevalier blanc sortez de l'ombre
Courant alors au fait du jour
Je m'enquis du fond de l'émoi
Ce n'était rien qu'un petit tour
Pour me distraire au fond de moi.

Un petit foin de comédie
Contre un peu d'étourderie
Elle avait quelque chos' d'un ange
Un petit un doigt de perfidie
Contre un peu d'étourderie
Ell'ne perdait pas au chang' pardi !

Maurice, rimailleur.



Bon... après cet amuse bouche un tantinet approximatif, venons en au fait, de cette improbable adresse faite en ces colonnes à Frédéric Lordon par Pascale Fautrier, probablement en quête de je ne sais quel adoubement pour une victoire sans doute escomptée par KO, contre l'autre. Pardon... contre l'autre agitatrice du bocal des adeptes constituants de la "rédemption nationale de la vraie gauche", Judith Lefèbvre. Paix à son âme.
Et qui se faisant, vient nous rabâcher : "De fait, et j’en suis d’accord, une autre souveraineté (la souveraineté proprement démocratique qui s’oppose à la « souveraineté du capital » et au chantage permanent qu’il fait à la société exigeant ses exorbitants dividendes sous couvert de « responsabilité ») ne peut naître que dans un cadre national."
Le salut est dans la souverainitude nationale, Vive la Nation, circulez y'a rien à voir.


Ça devient pénible !

Cette rengaine rabâchée, oui, sempiternellement rabâchée depuis 2005, avec un gros coup de potar depuis 2008 (traité de Lisbonne oblige) ; ne serait notre incommensurable et naturelle mansuétude pour les naufragés, ça deviendrait même urtiquant.

Donc et si l'on comprend bien, faisant acte d'allégeance la main sur la bible, au prince désigné de la dite souverainitude nationale de gauche, il s'agissait de nous enfumer avec une apostrophe gratuite : "Frédéric Lordon, accepterez-vous de descendre de votre ciel d’universitaire tout-voyant... patati... patata..."

Qu'en est-il au fait "du ciel universitaire tout voyant" ?  

Pour en avoir le coeur net, bien que me l'étant déjà tapé deux fois (il faut bien ça, surtout à Maurice) peu après sa sortie, je suis retourné lire dans les astres.

Lecture :

"Que le capital vise l’emprise totale, la chose découle du processus même de l’accumulation, dont la nature est d’être indéfinie. Aucune limite n’entre dans son concept — ce qui signifie que les seules bornes qu’il est susceptible de connaître lui viendront du dehors : sous la forme de la nature épuisée ou de l’opposition politique. Faute de quoi, le processus est voué à proliférer comme un chancre, développement monstrueux qui s’opère à la fois en intensité et en extension. En intensité, par l’effort de la productivité sans fin. En extension, par l’envahissement de nouveaux territoires, aires géographiques jusqu’ici intouchées, à la manière dont, après l’Asie, l’Afrique attend son tour, mais aussi domaines toujours plus vastes de la marchandisation.

[...]

Peugeot, Alstom, Fralib, Continental, Goodyear, etc., ce sont les effets du jeu auquel les capitalistes, dont l’existence matérielle est hors de tout danger, s’adonnent avec passion : le jeu de la concurrence, le jeu du déplacement du capital, le jeu des fusions-acquisitions, en somme l’ivresse de la mondialisation considérée comme excitant Kriegspiel et comme aventure existentielle.

Le capital s’adonne ? Le capital paye ses dégâts ! Voilà le principe — de responsabilité — auquel il faut le ramener sans cesse. Tant que la société doit souffrir que sa reproduction matérielle en passe par le capital, et que le capital fait de ses enjeux vitaux à elle la matière de son désir à lui, elle doit à la protection de ses intérêts supérieurs de ne pas se laisser happer complètement dans ce désir ni asservir par lui, et de poser à quelles restrictives conditions elle tolérera cette capture.

Il faut donc rappeler sans cesse cette trivialité qu’être de gauche suppose de ne pas admettre le capital comme une évidence n’ayant même plus à être questionnée pour se contenter de passer la serpillière fiscale dans les coins. Le rapport au capital qui signe la situation caractéristique de la gauche est donc un rapport politique de puissance, un rapport qui conteste un règne et affirme une souveraineté, celle de la multitude non capitaliste, contre une autre, celle de la « profitation » —pour reprendre l’expression des grévistes guadeloupéens lors de leur mouvement de 2009.

Affirmer une souveraineté anticapitaliste, ce peut donc être prendre acte, sous le poids de la réalité contemporaine, de la présence du capital, mais pour le désarmer de ses élans d’emprise intégrale.

Il reste la question de l’échelle territoriale pertinente où poser ce rapport de situation avec le capital. Nationale, européenne, autre ? Il est assez clair que le choc des souverainetés et l’engagement d’un rapport de puissances où la gauche trouve sa définition supposent, du côté qui conteste l’imperium du capital, une densité politique, densité d’interactions concrètes, de débats, de réunions, d’actions organisées, dont on voit mal que, reposant sur la communauté de langue, elle ne trouve son lieu privilégié dans l’espace national."

Voilà commnent après de longs détours élégamment suggestifs et posés comme autant de prémisses, entre les lignes et avec une subtilité qui procède, sauf à être abusivement sournois il faut bien s'y résoudre, de l'inattention de l'artiste tout occupé au plaisir des belles phrases plutôt que de la rigueur du pédagogue, Lordon d'un seul mouvement disqualifie à la fois le "prolétaires de tous les pays" et plus profondément encore la proclamation des droits à vocation universelle qui l'origina.
La conscience nationale plutôt que la conscience de classe, au nom de la gauchitude, et au prix de l'universalisme, il fallait le faire.


Poursuivons.

"En juin dernier, la Coordination des intermittents et précaires d’Ile-de-France (CIP-IDF) envahit le chantier de la Philharmonie de Paris pour y rencontrer des travailleurs, évidemment clandestins pour bon nombre d’entre eux et venus d’une multitude de pays. A la peur que leur inflige leur condition ultraprécarisée s’ajoute l’impossibilité totale de se parler, de se comprendre, donc de se coordonner et de lutter. Et c’est une masse inconsistante et désemparée qui se trouve offerte au despotisme patronal, lequel sait très bien diviser linguistiquement pour mieux régner. C’est donc là un cas presque pur d’internationalisme prolétarien en situation. Et, de fait, un cas de totale impuissance.

Au risque de froisser la sensibilité des cadres altermondialistes, bi- ou trilingues, habitués des voyages et portés à penser que leurs capacités sont universellement partagées, l’action internationale, qui est tout à fait possible, et même tout à fait souhaitable, ne saurait avoir la même densité et, partant, la même extension, ni le même impact, que l’action d’abord nationale. Laquelle n’exclut certainement pas, au contraire, les vertus complémentaires de la contagion et le renfort de l’émulation transfrontière. Il ne se formera donc pas une gauche — qui serait d’emblée postnationale. Il se formera des gauches, localement ancrées et cependant hautement désireuses de se parler et de s’épauler.

Il n’y a que les postures d’universitaires, inconscients de la particularité de leur position sociale, pour ignorer à ce point les conditions concrètes de l’action concrète. Et pour renvoyer d’un mouvement de mépris tout ce qui s’élabore dans l’espace national, soit, en passant, la quasi-totalité des luttes effectives — et non rêvées — qui s’y mènent. C’est-à-dire pour poursuivre éternellement la chimère de l’« international », cet espace indéterminé et sans forme, quand la politique anticapitaliste ne peut être qu’inter/-/nationale."

Et voilà comment ensuite, dans la même veine, instrumentalisant les obstacles objectifs auxquels les opprimés du monde entiers sont en effet confrontés et dont il convient qu'ils apprennent à les surmonter, Lordon s'en sert et ce faisant les renforce pour légitimer au prix d'un jeu de mots son discours dans une remarquable d'efficacité et étonnante rhétorique circulaire.


Ne serait l'intelligence brillante et l'expertise indéniable qui sont les siennes... pourquoi pas.
Une voix parmi d'autre, dans le brouhaha quotidien qui nous submerge, nous tire à hue et à dia et nous accable... un peu plus un peu moins... qu'importe.

Seulement voilà, dans ce monde d'emplastres insipides et de molitude de la pensée à 2 neurones qui s'impose en modalité de la bienséante et commune modernité, la voix de Monsieur Lordon n'est pas n'importe quelle voix.
Son intelligence brillante et son indéniable expertise lui confèrent une notoriété, une audience, c'est à dire aussi, lui donnent un pouvoir, une responsabilité.

Et quand bien même il en use avec l'élégance et le brio de fine plume acérée qu'on lui connaît et dont il ne se prive pas de nous les faire admirer, cela ne l'en dispense pour autant d'en mesurer les effets. Au contraire.

Au risque de transformer l'usage en abus.

Disserter ainsi à longueurs de pages et mois après mois pour établir et asséner que la souveraineté nationale vaut souveraineté des opprimés sur leur destin, c'est, qu'il le veuille ou non, offrir l'argument en prise directe à toutes les captations confusionnistes, au profit de ceux dont il est à la fois le langage congénital et l'outil séculaire naturel de mystification du bon peuple.

Et c'est ce que nous démontre chaque jour l'actualité de la tragique et continue progression du Front National, qui dispose bien d'assez de carburants par ailleurs fournis de toutes parts pour que l'on se dispense d'y rajouter ainsi venant de "la gauche critique" un additif inespéré.

Tout le monde peut jouer avec les mots, ce n'est qu'une question de lexique, certainement pas de vérité.
Mais au delà des JEux, ce qui compte vraiment, ce sont justement ces vérités qu'ils disent... peut-être à leur insu.

Alors oui, c'est une question de responsabilité, c'est une question "d'éthique de la responsabilité".

Et fusse au prix d'un périlleux salto arrière, dont on peut imaginer au vu des performances habituelles de l'artiste qu'il ne serait cependant pour lui qu'une simple formalité, il serait temps qu'il revienne au réel, qu'il quitte le bel agencement de sa carte idéelle pour revenir justement à la vérité du territoire.

Le contexte bordel ! Le contexte !



NB :  ce billet prolonge et complète les 4 épisodes précédents :

 

et il précède un moment de profonde respiration avec Cynthia Fleury, Françoise Héritier, Pierre Rabhi, Abd al Malik etc...

 

***

Sinon, il n'est inintéressant d'aller voir du côté des

"Réflexions pour une Constituante"

 

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