Jean-Claude Charrié (avatar)

Jean-Claude Charrié

Abonné·e de Mediapart

642 Billets

3 Éditions

Billet de blog 11 mai 2011

Jean-Claude Charrié (avatar)

Jean-Claude Charrié

Abonné·e de Mediapart

(A l'occasion d'un texte de J. SAPIR) Démondialisation ou déglobalisation ...toujours la régression !

Jean-Claude Charrié (avatar)

Jean-Claude Charrié

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

(le 12 mai, option pour un titre sans ambiguïté)

La publication par Ludovic LAMANT de son "Démondialiser : le mode d'emploi d'un concept flou mais à succès" est le dernier prétexte d'expression médiapartienne, à travers les nombreux commentaires qui l'accompagnent favorables à l'abandon de l'euro, et/ou à la déconstruction de l'Union Européenne, et/ou encore au protectionnisme, de ce qui me paraît être l'une des formes de la régression culturelle induite par la dynamique du capitalisme dès ses origines et qui connaît vraisemblablement à travers le consumérisme contemporain son apothéose.
J'avais essayé il y a peu, à travers une petite série de billets (suivre éventuellement les liens) de poser les termes dans lesquels je conçois cette hypothèse et d'engager l'échange. C'est donc avec plaisir que j'ai vu arriver cette initiative éditoriale qui remet le couvert sur un sujet vraisemblablement essentiel pour 2012, complexe, et passionnant parce que complexe. Mais que nous n'avons pu qu'effleurer jusqu'à présent.
Au droit de ce que je voudrais défendre, l'article de Ludovic LAMANT est parfaitement bienvenu, qui s'organise (excepté E. Todd, E.Morin et J.Nikonoff brièvement cités) exclusivement autour de publications et prises de position d'économistes : J.SAPIR (très sollicité), PN. GIRAUD, les Economiste atterrés (dont F. LORDON et C. DURAND), C.LAPAVISTAS et J-M. HARRIBEY.
Or, c'est justement cette approche économiste qui me semble être à la fois l'instrument et le symptome de l'égarement dans lequel nous sommes collectivement. Egarement qui se traduit par cette incapacité dans laquelle sont nos sociétés à produire une alternative à la dérive capitaliste, qui tienne la route. C'est à dire qui mobilise dans la durée, qui participe de la construction d'un rapport de force et d'une dynamique en effet alternative.
Ces économistes sont tous, bien évidemment, des personnages tout à fait sérieux, compétents dans leur domaine et certainement honnêtes dans leurs engagements. Là n'est pas la question.
En revanche, extrapoler une ligne de conduite et des stratégies politiques depuis leurs analyses est beaucoup plus discutable. Discutons-en.
Il faut tout d'abord écarter la mise en cause de leur propre propension à cette extrapolation. Chacun fait de même depuis son champ de compétence, c'est ce me semble tout à fait naturel ; à vrai dire comment pourrait-il en être autrement ?
Non, ce qui est en cause, c'est leur audience, la place prépondérante qu'ils occupent dans le débat public.
Autrement dit, et selon la critique classique, la contribution spécialisée au débat public est doublement suspecte :
- posant un regard de spécialiste sur le réel, elle présente le risque d'en simplifier la lecture ou plus exactement de faire l'impasse sur quantité d'éléments de complexité de ce réel (à cet égard, il faut noter les positions plus nuancées d'E. Todd et E. Morin qui font exercice de pluridisciplinarité) ; autrement dit de poser un diagnostic partiel voire erroné.
- en contrepartie logique, la spécialisation présente le deuxième risque de l'isolement de son propre champ d'investigation du contexte, et de faire en conséquence l'impasse sur quantité de déterminants extérieurs au domaine étudié ; autrement dit de poser un diagnostic partiel voire erroné sur son propre objet (ne dit-on pas qu'il ne faut jamais confier la résolution d'un problème aux spécialistes du dit problème ?).
La contribution de Jacques SAPIR ("S'il faut sortir del'Euro..." document de travail du 6 avril 2011) mise en lien par un commentateur de l'article de L. Lamant est particulièrement démonstrative de ce double risque et en cela, invalide elle-même l'hypothèse qu'elle porte : définir un projet ou plutôt un programme politique.
Le premier paragraphe : "Sortir de l'Euro pourquoi faire ?", au delà de l'exercice de haute voltige rhétorique en quoi consiste sa courte introduction, vise :
- à la fois à fixer les objectifs : "retrouver rapidement un sentier de forte croissance", "réindustrialiser le pays" vers le plein emploi, retrouver le "progrès technique et l'innovation", "garantir la justice sociale..." par l'emploi, "et par une concertation permanente avec les syndicats et les forces sociales du pays...".
- et à cadrer ensuite le débat, à travers la mobilisation argumentaire d'éléments d'analyse macroéconomique exclusivement financiers et de leurs déterminants monétaires.
Ce faisant il pose comme acquis, au titre des objectifs, ce qui n'est en réalité qu'un présupposé et mériterait en soi un débat approfondi, en confirmant implicitement le modèle productiviste, et donc consumériste (...encore plus implicitement) comme seule hypothèse ou cadre de réflexion acceptable, et il pousse à cet enfermement en exposant ensuite sa démonstration économiste, comme seul objet éventuellement possible de discussion. Autrement dit il enferme le débat dans le champs des compétences de son auteur... c'est astucieux.

Le deuxième paragraphe envisage ni plus ni moins, que le réveil de l'affrontement des vieux nationalismes européens pour conclure à la nécessité d'abandonner l'euro.
La démonstration étant faite, les paragraphes suivant exposent le déroulé stratégique du programme à mettre en oeuvre, façon "mode d'emploi".
En fait, c'est à la dernière page, à travers un schéma de synthèse fort bien venu, qu'est parfaitement lisible l'impasse d'une telle approche spécialisée, en l'occurrence économiste.
Autour de LA décision : sortie de l'euro (en position centrale), sont inventoriés dans un premier cercle les effets positifs et les risques, puis, au delà, à l'extérieur de ce premier cercle, sont répertoriées les mesures d'accompagnement dont la nécessité a été précédemment soulignée (dans le corps du document).

Et là, se trouvent une série de décisions qui pour pouvoir être mises en oeuvre, c'est à dire pour recueillir un assentiment majoritaire, pour constituer en effet un programme de mandature, présupposent un débat public, une délibération collective et des choix qui dépassent largement, très largement les limite du champ clos de l'économie :

  • "capacités de l'état de jouer pleinement son rôle d'actionnaire et création de nouvelles opportunités d'investissement." (tout le débat autour des services publics, des nationalisations, des biens communs...)
  • "politiques industrielles et de l'innovation" (écologie, économie verte, OGM, économie de la connaissance, propriété intellectuelle, maîtrise publique des réseaux, nanotechnologies, éthique, bio-éthique...)
  • "politique de la formation et du retour à l'emploi appuyée sur de nouvelles règles de partage de la valeur ajouté" !!!
  • "contôle des capitaux et contrôle sur les système bancaire" (retour à la case nationalisations... plus ou moins d'état...)
  • "modification des règles prudentielles et de rémunération des acteurs"
  • "blocage temporaire des prix et des salaires"
  • "négociation collective sur des normes de hausse des prix et salaires"
  • "contrôle sur les marges et les circuits de distribution"

Autant de décisions à prendre (et certainement excellentes) pour pouvoir abandonner l'euro (et par extension sortir de l'Union Européenne) avec succès démontrent s'il en est besoin que ce n'est pas l'abandon de l'euro et la déconstruction de l'U.E. qui peuvent constituer l'objectif prioritaire et central autour duquel peut se construire un projet politique alternatif aux dérives actuelles. Les préalables pèsent idéologiquement et politiquement bien plus lourd.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.