Jean-Claude Charrié (avatar)

Jean-Claude Charrié

Abonné·e de Mediapart

642 Billets

3 Éditions

Billet de blog 15 avril 2014

Jean-Claude Charrié (avatar)

Jean-Claude Charrié

Abonné·e de Mediapart

Du nationalisme de gauche et de son opportunité (pour patienter en attendant les européennes).

Jean-Claude Charrié (avatar)

Jean-Claude Charrié

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

(Quelques réflexions inspirées par "Les sophismes de Corcuff" de Bertrand Chrétien, stimulante exégèse critique d'un précédent billet à charge de Philipe Corcuff "Retour des années 30 et panade à gauche" , contre les champions autoproclamés de la gauche critique et intellectuels europhobes.) 
   
N'étant pas en capacité de jouer dans la même cour que les ci-devants, voici à propos des intellectuels incriminés par Corcuff ma propre grille critique qui bien que convergente ne lui doit pas grand chose, mais procède de la simple observation assidue de la vie politique de notre république depuis un peu plus de 40 ans et de la contribution des gauches qui se veulent radicales et qui se saisissant de toutes les opportunités du temps qui passe n'en finissent pas d'être à côté de la plaque, en expliquant toujours qu'elles ont raison sans avoir jamais réussi à infléchir quelque peu (du moins s'en plaignent-elles) le cours de notre histoire contemporaine.
Il doit bien y avoir au moins une raison.
 
Il me semble qu'il y a d'abord de la part de ces intellectuels un déni assez surprenant (mais bien dans la tradition) des rapports de forces, en l'occurrence du rapport de force électoral.
Quand bien même le recours à l'instance nationale comme unique moyen de s'opposer aux ravages du néo-libéralisme serait théoriquement juste (appel à la restauration de la souveraineté populaire aidant), comment ne pas voir que dans l'immédiat les courants progressistes qui tenteraient de s'en emparer seraient totalement submergés, laminés, incapables de résister au retour massif du nationalisme dans ce qu'il a de plus régressif et conservateur, au prix d'une course à la surenchère insoutenable parce que sans fin, venant d'une droite sous pression de l'extrême droite, elle même dénuée du moindre souci de cohérence comme d'éthique... en France comme ailleurs ?
Et c'est ce que nous sommes en train de vivre.
Et c'est bien l'instrumentation du sentiment national surfant sur la vague d'une paupérisation en voie de généralisation et des peurs qu'elles suscite, qui en effet renvoie au contexte politique des années 30, pour peu que se défaisant d'un comparatisme factuel abusif on prenne un peu de recul et qu'on lève les yeux du raz des pâquerettes franchouillardes. Il s'agit bien d'apprécier un contexte dans sa globalité, européenne, et de se situer dans ce contexte.
Cette première approche me conduit donc à conclure que nos intellectuels de gauche chantres de la nation nagent en plein irréalisme stratégique.     
Alors justement, leur crédo est qu'il ne faut pas céder à cette peur d'un retour des dérives nationalistes du passé, et pour ce faire qu'il ne faut pas laisser aux extrêmes droites le monopole de la nation et du discours national. Au motif nous dit-on que l'origine de la nation en tant que concept politique serait de gauche et qu'il y aurait donc lieu pour la gauche de se le réapproprier... la nation serait née à Valmy et du côté de "la montagne".
C'est plus que discutable... ce ne peut être en tout cas qu'une version de la nation... assez tronquée ; mais c'est surtout un piège discursif qui mène tout droit à d'inutiles polémiques historicistes quand notre attention devrait se focaliser à la suite de ce qui précède, sur les hypothèses programmatiques développées au delà des ruptures symboliques que sont l'abandon de l'euro et la sortie de l'UE (circonstanciellement partagées avec les extrêmes droite, on ne peut y échapper).
Et là, nous avons droit à des développements forts intéressants, généralement très construits, d'une cohérence apparemment sans faille. Du moins c'est un effort, une exigence intellectuelle dont il faut faire crédit à nos auteurs.
Mais il me semble qu'en chemin, soucieux de perfectionner la cohérence interne de leurs développements ils perdent de vue une fois de plus l'essentiel en matière de cohérence politique, le rapport permanent, obstiné au réel.
Aussi brillante soit-elle il ne sert à rien me semble-t-il de poursuivre une construction si à chaque étape sa solidité n'est pas éprouvée, au bout du compte ce n'est qu'un château de carte voué à l'effondrement.
Ou une carte qui dessine un territoire fantasmé.
Dans son article "Arguments pour en finir avec l'euro" Ludovic Lamant rend je pense assez bien compte de ce hiatus lorsqu'il cite Lordon développant les mesures d'accompagnement qu'impliquerait selon lui l'abandon de la monnaie unique. On retrouve la même démarche chez Généreux dans son petit ouvrage "Nous on peut" qui servi de référence à la campagne de Mélenchon pour la présidentielle, ou encore chez Sapir.
Poursuivant sur la lancée irréaliste de leur rapport à l'opinion publique, nos adeptes de la rupture unilatérale et radicale soucieux d'expliquer comment pourraient être surmontés les chocs en cascades proqués en retour, ne s'embarrassent ni d'incohérences ni de contradictions.
Ainsi, s'agissant de préserver les acquis sociaux et notre cher modèle qui va avec, nous sont promis entre autres, le retour de l'inflation présuposée maîtrisable et indolore et la course "inter-nationale" aux dévaluations compétitives et aux taxations à l'importation tout aussi prétendument indolores et maîtrisables... 
On en vient aussi à envisager de mettre à contribution la BCE investie de nouvelles fonctions, comme s'il était concevable qu'elle puisse subsister à la dissolution de fait de la zone euro et de l'UE, acte fondateur revendiqué.
Et le piège qui marche, une fois encore, est de rentrer d'emblée dans la discussion économiste des propositions techniques en faisant l'impasse sur le premier paradoxe pourtant rédhibitoire : comment imaginer en effet que l'opinion publique puisse être d'ores et déjà acquise, prête à affronter tous ces chambardements, alors que dans le même temps et à juste titre on ne se prive pas de dénoncer le matraquage et le formatage idéologiques qu'elle subit en permanence ?
 
A moins que toutes ces mesures, finalement, ne soit prises à l'image de l'adoption du traité de Lisbonne pourtant honni et symbole du monde à abattre, non point par voie référendaire (au rique de renouveler "l'erreur de 2005" ?) mais par voie parlementaire, ou même mieux, par ordonnance... sait-on jamais.
On ne peut dans le même temps vitupérer contre l'abrutissement médiatique et consumériste des masses, qui est une réalité objective, ni contre le simulacre de démocratie dans lequel nous nous débattons qui en est le produit, et prétendre que le suffrage universel est la source de toute vérité.   
 
On nage, que dis-je ?... On se noie dans un océan de contradictions.
A l'irréalisme politique s'ajoute donc l'incohérence intellectuelle, soit en somme un discours politiquement irresponsable.  
Il est pardois même question de parier sur un "effet tâche d'huile" en vertu duquel l'élan donné par le valeureux peuple français à la reconquête de sa souveraineté, entrainerait un vaste nouvement subversif solidaire à travers tout le continent... effaçant d'un coup tout obstacle.
Le vieux rêve prétentieux et insupportablement cocardier d'une prétendue vocation messianique de la république française... sans doute.
Mais il ne faut pas s'arrêter là.
Et je voudrais pour terminer introduire brièvement à travers quatre entrées le point de vue critique qui m'intéresse en fait le plus. Parce qu'il est pour totalement ouvert... c'est en fait un sujet de réflexion beaucoup plus que de certitude.
Sans être attaché à l'orthodoxie (loin s'en faut) de la pensée marxiste (ou marxienne, que je connais bien trop mal), il me semble tout de même qu'il y aurait à en tirer une analyse un peu plus nuancée de la dynamique de "mondialisation", que celle exclusivement négative proposée par nos champions de l'état-nation.
Par ailleurs et pour rester en prise avec le réel vécu par "les gens", c'est à dire plus particulièrement par les jeunes générations (en gros les moins de 40 ans, qui sont indiscutablement l'avenir à court terme), il me semble que la nation ne peut plus faire sens... ni monde, au sens d'univers de vie personnelle suffisant. Ce ne peut plus être cette réalité, cet horizon cohérent au delà duquel il n'y aurait que du superflu, de l'optionnel, du sans importance ou du réservé à la soif d'exotisme perverse de l'élite. Et le décrochage très majoritaire des jeunes de l'engagement citoyen n'est certainement pas étranger aussi à la perte de crédibilité de ces discours politiques bornés... aux limites des bornes.
Et puis il y a LA question écologique. Qui n'a que faire de nos mesquineries territoriales et pose en urgence l'exigence d'un discours politique, c'est à dire aussi, indissociablement, d'un discours pédagogique d'une toute autre teneur. (S'il s'agit bien comme on le prétend à corps et à cris de "faire de l'éduction populaire".)
Enfin, on ne peut pas faire l'impasse sur cette distorsion de l'histoire, qui consiste pour se justifier, à célébrer LA révolution française comme matrice originelle exclusive de l'ambition démocratique et de la pensée progressiste prétendument authentiques qui seraient consubstancielles du concept de nation, alors que cette révolution n'arrive qu'en conclusion d'un "siècle des lumière" d'où émergent indissociablement "la déclaration des droits" (1ère version en 1776 en Virginie) et l'exigence universaliste comme principes fondateurs de ce qui depuis nous pousse en avant et reste à construire.
(Je sais... on n'est pas sorti des ronces. Mais c'est pas une raison.)
Sans oublier que dès 1784 Emmanuel Kant publiait "Qu'est-ce que les lumière ?", donnant du principe de majorité une acception qui vaut bien l'autre.
Voilà... il y aurait quelque synthèse à contruire depuis ces 4 remarques.
 
Et pour toutes ces raisons, à l'irréalisme et à l'incohérence irresponsables, il faut ajouter encore, me semble-t-il, l'anachronisme philosophiquement régressif.

Ce n'est pas seulement la pensée diplo. comme dit Corcuff, mais carrément la pensée jurrassique.   
"...en aucun cas il ne s'agit d'un repli de la part des économistes incriminés par Corcuff, mais au contraire d'une offensive." disait Bertrand Chrétien. Sans doute le pensent-ils, qui plus est sincèrement. Mais il n'est pas interdit de penser qu'ils se trompent.
Et en conclusion générale, au delà de tout ce qui précède (bien trop long j'en suis désolé), je ne peux terminer sans dire qu'en fait, le reproche essentiel que je fais à ces économistes, c'est le caractère outrageusement... inutilement... dérisoirement polémique et agressif de leurs interventions, dans un moment où nous avons surtout besoin de sang froid, d'écoute  bienveillante et de solidarité, d'ambition collective et d'audace réflexive bien plus que de réflexes apeurés et d'anathèmes.

Pour Maurice, Félix et moi-même,
membres fondateurs et exclusifs
de la troïka des européistes forcenés
et fédéraliens internationalistes béats
du club
 

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.