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Le Club de Mediapart mar. 31 mai 2016 31/5/2016 Édition du matin

Eloge de la profanation (Giorgio AGAMBEN)

 

 

(Extraits)

 


...
"En fait, le passage du sacré au profane peut aussi correspondre à un usage parfaitement incongru du sacré. Il s'agit du jeu. La plus grande partie des jeux que nous connaissons dérivent d'anciennes cérémonies sacrées de rituels et de pratiques divinatoires qui appartenaient autrefois à la sphère religieuse au sens large. La ronde était à l'origine un rite matrimonial ; le jeu de ballon reproduit la lutte des dieux pour la possession du soleil ; les jeux de hasard dérivent des pratiques des oracles ; la toupie et l'échiquier étaient des instruments de divination. En analysant la relation du jeu et du rite, Benveniste a montré que le jeu ne tire pas seulement son origine de la sphère du sacré, mais qu'il en représente en quelque sorte le renversement. La puissance de l'acte sacré, écrit-il, repose sur la conjonction d'un mythe qui raconte l'histoire et d'un rite qui la reproduit et la met en scène. Le jeu défait cette unité : comme ludus, ou jeu de l'action, il se sépare du mythe pour ne conserver que le rite, comme jocus, ou jeu de mots, il efface le rite et laisse survivre le mythe : "Si le sacré peut être défini par l'unité consubstantielle du mythe et du rite, on pourra dire qu'il y a jeu quand on n'accomplit qu'une moitié de l'opération sacrée en traduisant le mythe seul en paroles et le rite seul en actes."
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Le jeu comme organe de la profanation connait partout une décadence. Que l'homme moderne ne soit plus capable de jouer est prouvé précisément par la multipication vertigineuse des jeux, des nouveaux comme des anciens. En fait, dans le jeu, comme dans les danses et les fêtes, il recherche désespérément et obstinément exactement le contraire de ce qu'il pourrait y trouver : la possibilité de retrouer l'ancienne fête perdue, un retour au sacré et à ses rites, ne fût-ce que sous la forme des vaines cérémonies de la nouvelle religion spectaculaire, ou d'une leçon de tango dans une salle de province. En ce sens, les jeux télévisés de masse font bien partie d'une nouvelle liturgie ; ils sécularisent une intention religieuse qui s'ignore. Restituer le jeu à sa vocation purement profane est une tâche politique.
Il convient de distinguer en ce sens sécularisation et profanantion. La sécularisation est une forme de refoulement qui laisse intactes les forces qu'elle se limite à déplacer d'un lieu à un autre. Ainsi, la sécularisation politique des concepts théologiques (la transcendance divine comme paradigme du pouvoir souverain) se contente de transformerla monarchie céleste en monarchie terrestre, mais elle laisse le pouvoir intact.
La profanation, en revanche, implique une neutralisation de ce qu'elle profane. Une fois profané, ce qui n'était pas disponible et restait séparé perd son aura pour être restitué à l'usage.
Il s'agit dans les deux cas d'opérations politiques : mais tandis que la première concerne l'exercice du pouvoir qu'elle garantit en le reportant à un modèle sacré, la seconde désactive les dispositifs du pouvoir et restitue à l'usage commun les espaces qu'il avait confisqué.
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Il reste que, dans le christianisme, avec l'entrée de Dieu comme victime dans le sacrifice et avec la forte présence de tendances messianiques qui mettaient en crise la distinction entre le sacré et le profane, la machine religieuse semble atteindre un point limite ou une zone d'indécidabilité, où la sphère divine est toujours sur le point de s'effondrer dans la sphère humaine et où l'homme est toujours déjà sur les pas du divin.
"
Le capitalisme comme religion" est le titre d'un des plus pénétrant fragments posthumes de Benjamin. Selon Benjamin, le capitalisme ne représente pas seulement, comme chez Weber, une sécularisation de la foi protestante, mais il constitue en lui-même un phénomène religieux qui se développe de manière parasitaire à partir du christianisme. ...comme religion de la modernité, le capitalisme est défini par trois caractéristiques : 1) Il s'agit d'une religion cultuelle... En elle, tout ne prend sens que par rapport au déroulement d'un culte et non par rapport à un dogme ou à une idée. 2) Ce culte est permanent... Les jours de fête et les vacances... en font partie. 3) Le culte capitaliste n'est pas consacré à la rédemption ou à l'expiation de la faute, mais à la faute elle-même : "Le capitalisme est peut-être le seul cas d'un culte non expiatoire mais culpabilisant...Une monstrueuse conscience coupable qui ignore la rédemption se transforme en culte, non pas pour expier sa faute, mais pour la rendre universelle... et pour finir par prendre Dieu lui-même dans la faute... Dieu n'est pas mort, mais il a été incorporé dans le destin de l'homme."
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Poursuivons la réflexion de Benjamin dans la perspective qui est la nôtre. Nous pourrons dire ainsi que le capitalisme, en poussant à l'extrême une tendance déjà présente dans le christianisme, généralise et absolutise en tout la structure de séparation qui définit la religion.
...Dans sa forme extême, la religion capitaliste réalise la forme pure de la séparation sans plus rien séparer. Une profanation absolue et sans le moindre résidu coïncide désormais avec une consécration toute aussi vide et intégrale. Et tout comme dans la marchandise, la séparation fait partie de la forme même de l'objet qui se scinde en valeur d'usage et en valeur d'échange pour se transformer en un fétiche insaisissable, de la même manière, tout ce qui désormais se trouve fait, produit et vécu (le corps humain lui-même et la sexualité et le langage ausi) est comme séparé de soi et disloqué dans une sphère distincte qui ne définit plus aucune division substantielle et où tout usage devient durablement impossible. Cette sphère c'est la consommation.
...Si profaner signifie restituer à l'usage commun ce qui avait été séparé dans la sphère du sacré, la religion capitaliste, dans sa phase extrême, vise à la création d'un improfanable absolu.
.../...
Contre les franciscains, Jean XXIII, implacable adversaire de l'ordre, promulga sa bulle Ad conditorem canonum.
Selon son argumentation, pour les choses qui sont objets de consommation, comme la nourriture, les vêtements, etc., il ne saurait y avoir d'usage distinct de la propriété parce que ce dernier se résout tout entier dans l'acte de la consommation de ces choses, c'est à dire dans leur destruction (abusus). La consommation, qui détruit nécésairement la chose, n'est rien d'autre que l'impossibilité ou la négation de l'usage, qui présuppose que la substance de la chose reste intacte.
Ainsi, formulant une prophétie sans le savoir, Jean XXIII a fourni le paradigme d'une impossibilité de l'usage qui allait connaître son accomplissement bien des siècles plus tard avec la société de consommation. Ce refus opiniâtre de l'usage en saisit la nature bien plus radicalement que ne sauraient le faire ceux qui le revendiquaient à l'intérieur de l'ordre franciscain.
...L'usage est toujours une relation avec ce qu'on ne saurait s'approprier, il se réfère aux choses en ce qu'elles ne peuvent devenir un objet de possession.
...Si les consommateurs sont malheureux dans les sociétés de masses, ce n'est pas seulement parce qu'ils consomment des objets qui ont incorporé leur inaptitude à l'usage, mais aussi et surtout parce qu'ils croient exercer sur eux leur droit de propriété, parce qu'ils sont devenus incapables de les profaner.
L'impossibilité de l'usage trouve son lieu d'élection dans le Musée. La muséification du monde est aujourd'hui achevée. L'une après l'autre, progressivement, les puissances spirituelles qui définissaient l'existence des hommes - l'art, la religion, la philosophie, l'idée de nature et jusqu'à la politique - se sont retirées docilement dans le Musée. Musée ne désigne pas ici un lieu ou un espace physiquement déterminé, mais la dimension séparée où est transféré ce qui a cessé d'être perçu comme vrai et décisif.
...Le Musée occupe exactement l'espace et la fonction qui étaient autrefois réservés au Temple comme lieu du sacrifice. Aux fidèles dans le Temple (ou aux pèlerins qui sillonnaient la terre de temple en temple, de sanctuaire en sanctuaire) correspondent aujourd'hui les touristes, qui voyagent sans paix dans un monde dénaturé en Musée. Mais alors qu'à la fin, les fidèles et les pèlerins participaient à un sacrifice qui séparait la victime dans la sphère sacrée et rétablissait ainsi les justes relations entre le divin et l'humain, les touristes célèbrent sur leurs personnes un acte sacrificiel : l'expérience angoissante de la destruction de tout usage possible.
...Où qu'ils aillent, ils retrouvent démultipliée et poussée à l'extrême la même impossibilité d'habiter qu'ils connaissent chez eux, dans leurs maisons et dans leurs villes, et la même incapacité à l'usage dont ils ont fait l'expérience dans les supermarchés, dans les Malls et les spectacles télévisés. C'est pourquoi le tourisme, en ce qu'il représente le culte et l'autel central de la religion capitaliste, se trouve être aujourd'hui la première industrie du monde, qui mobilise chaque année plus de 650 millions de personnes. Et il n'est rien de plus stupéfiant que de constater comment des millions d'hommes ordinaires parviennent à s'infliger l'expérience sans doute la plus désespérée qui soit donnée à chacun d'affronter : la perte irrévocable de tout usage, l'impossibilité absolue de profaner.
...Car profaner ne signifie pas seulement abolir et effacer les séparations, mais apprendre à en faire un nouvel usage, à jouer avec elles.
... Dans sa phase terminale, le capitalisme n'est plus rien qu'un gigantesque dispositif pour capturer les moyens purs, c'est à dire les comportements profanateurs. Les moyens purs, qui représentent la désactivation et la rupture de toute séparation, sont à leur tour séparés dans une sphère spéciale. Un exemple en est offert par le langage.
...Cette capture et cette saisie du moyen pur par excellence, c'est à dire du langage quand il est émancipé de ses fins communicatives et qu'il se dispose ainsi pour un nouvel usage, est plus essentielle encore que la fonction de propagande, qui concerne le langage comme instrument tendu vers une fin.
Les dispositifs médiatiques ont pour objectif précis de neutraliser le potentiel profanateur du langage comme moyen pur et d'empêcher qu'il libère la possibilié d'un nouvel usage, d'une nouvelle expérience de la parole.
...De la même manière, dans le système de la religion spectaculaire, le moyen pur, suspendu et exhibé dans la sphère médiatiqe, expose son propre vide et ne dit que son propre néant, comme si aucun nouvel usage n'était possible, comme si aucune autre expérience de la parole n'était plus possible.
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L'Improfanable... se fonde sur l'arrêt et sur le détournement d'une intention authentiquement profanatrice. C'est pourquoi il faut arracher à chaque fois aux dispositifs (à tous les dispositifs) la possibilité d'usage qu'ils ont capturée.
La profanation de l'improfanable est la tâche politique de la génération qui vient."

(Extraits de l'ouvrage "Profanations", Rivages poche - 2009, première édition traduit de l'italien en 2005)

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Tous les commentaires

Je ne connaissais pas, quel ignare ! Ce n'est pas très digeste mais ça dépote, Merci JC !