Extrémisme de la posture et radicalité de l'analyse ne font pas toujours bon ménage.

ou, quand le souverainisme nationaliste de gauche fait la courte échelle à la bêtise d'extrême droite.


La superficialité des analyses est bien souvent mère des postures extrémistes, c'est bien ainsi que s'origine le souverainisme national prétendument de gauche, sous l'habit dévoyé de la "souveraineté populaire".

Et il y a toujours, probablement, un escamotage ou un déficit d'attention à la source des analyses superficielles (et/ou "précipitées"... va savoir ?).

Hypothèse :

La revendication en légitimité du souverainisme national de gauche, s'appuie obstinément sur l'acte fondateur supposé être "la révolution de 1789" (et plus précisément les évènements de 1792 et 1793, abolition de la monarchie, institution de la 1ère république par la Convention et déclaration des droits de 1793) élevée au rang de fétiche absolu, indépassable référence qui du même coup fonderait l'essence démocratique de la "nation", entendue comme peuple souverain.  

C'est une lecture rétrospective et agréable, pour ne pas dire auto-satisfaite de l'histoire nationale. Et, ma foi assez franchouillarde autant le dire.

Mais, ne nous trompons pas, il ne s'agit pas ici de prétendre flétrir les icônes, fût-ce Robespierre, fétiche parmi les fétiches.
Non, il s'agit "seulement" de discuter l'utilisation qui en est faite. Une utilisation qui s'apparente à ce que l'on appelle communément une instrumentalisation... aux fins, seulement, d'accréditer la justesse, ou la véracité du discours à courte vue et piètre ambition qui la brandit.

Car pour être honnête (et ce serait quand même la moindre des choses quand on adopte la pose du donneur de leçon en "intelligence politique des évènements"), encore faudrait-il prendre la peine de restituer les évènements et les actes que l'on sollicite à la rescousse, dans la réalité de ce qu'ils furent et de ce que fut le contexte de leur éclosion.
Là serait réellement le moyen de leur rendre deux siècles après, les justes honneurs qu'en effet ils méritent de notre part... jusqu'aux limites à ne pas franchir de la dévotion imbécile qui croyant rendre hommage à son objet, en réalité le piétine et le flétri.

Or donc, s'agissant de cette auto-institution du peuple souverain, en tant que tel, incarné dans la nation souveraine, comme seul horizon possible de l'ambition démocratique (qu'il conviendrait aujourd'hui de réhabiliter comme seul rempart possible contre les méfaits du capitalisme), or donc, il y a à considérer quelques faits (et non des suppositions) qui appellent pour le moins à un peu de retenue, voire à des révisions considérables dans leurs aboutissants.

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Reprenons :

Il n'y a pas d'éclosion qui ne soit précédée de semailles et de culture. De culture... justement.

Depuis Machiavel, Montaigne, La Boétie... , qui eux avaient lu comme il faut les sources grecques de leurs pensées raisonnables, le fil est continu qui passant par Descartes, Locke, Spinoza, Montesquieu, Voltaire, Benjamin Franklin, Rousseau et son "Contrat social", Kant et sa "majorité des êtres majeurs", Condorcet et ses "Mémoires sur l'instruction publique", et tant d'autres..., le fil est continu qui trame en profondeur et tisse l'éclosion de 1792 en France.
Et il n'est pas vain de considérer que tous autant qu'ils sont, ces "tisserands" étaient sans exception les enfants de l'élite cultivée (nobles ou bourgeois) de leur siècle et non des fils d'un peuple soit-disant en quête de sa souveraineté.
Tout comme il n'est pas vain de nous souvenir que la déclaration des droits anglaise, le "Bill of rights" de 1689 avait ouvert la voie un siècle plus tôt (!) sans que le petit peuple anglais fut d'avantage consulté, et que la déclaration des droits américaine précéda de quelques jours la promulgation de la notre en sa première version.

Et comme il n'est pas vain encore de considérer que les préceptes de la République naissante avaient vocation déclarée à l'universalisme.


Mais plus encore faut-il considérer (avec un malicieux clin d'oeil de l'histoire à nos révolutionnaires nationaux-souverainistes auto-proclamés d'aujourd'hui), que toutes cette heureuse effervescence intellectuelle pris corps et se développa dans une europe des salons "de la haute" et des cours royales, toute entière dominée par l'usage du français comme unique langue du commerce des idées et de la diplomatie réunis, en héritage du "grand siècle" de Louis XIV (ce qui en soi n'est pas très glorieux, mais reste un fait).  

En réalité une europe subliminale qui n'aura vécu que brièvement, le temps d'engager l'erradiquation des obscurantismes et des supersititions déistes sectaires, de faire fleurir l'horizon des émancipations qui restent à venir, puis d'être oubliée et enfin saccagée par les chantres de la nation, de toutes les nations... et des asservissements qui vont avec.
Et il faudrait en rester là ?
Au nom de "l'éducation populaire" ? de la défense de je ne sais quel modèle et du progrès ?!
Soyons sérieux.

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Conséquemment, il n'y a pas à tortiller d'un 3ème neurone, il faut se rendre à l'évidence.
La construction "nationale" française qui doit au moins autant si ce n'est plus à l'ancien régime et à l'école revancharde de Jules Ferry qu'aux révolutionnaires avisés de 1789 et suivantes, n'est qu'un compromis circonstanciel, évolutif, éphémère, sans aucun doute historiquement pertinent dans sa passagère version révolutionnaire, mais transitoire sur le chemin d'une "souveraineté populaire" authentique qui ne pourra éventuellement advenir qu'à l'horizon planétaire qu'exige de projeter une pensée se voulant réellement de gauche (peut-être serait-il préférable de dire "socialement progressiste", si le mot "gauche" par trop gavauldé indispose... peu importe).

En attendant, car le chemin sera bien évidemment encore très long vu d'où l'on part et vu ce pathétique nouvel handicap qui vient soudain de gauche faire obstacle, il va de soit que toute avancée dans cette direction, c'est à dire, pour l'instant, toute avancée vers une souveraineté supra, ou même rêvons un peu, post-nationale (ne serait-ce que régionale à l'échelle de la planète et par exemple européenne) est bonne à prendre pourvu qu'elle soit animée par notre désir et notre volonté de nous émanciper. C'est à dire de prendre en main nos propres affaires, comme nous dit-on, le peuple de France le fit en 1792. Au lieu de s'obstiner à les confier à ceux qui captèrent et pervertirent pour leur profit l'élan originel dévoyé dans le récit national... élites en tous genres, margoulins et professionnels du politique de tous bords plus spécialement. C'est à dire ceux-là même qui aujourd'hui se sont approprié l'Union Européenne pour mieux s'exonérer sur son dos de l'incurie de leurs politiques nationales, au yeux du peuple qu'ils anesthésient.  

Nous laisserons donc à Sarkozy, Wauqiez, NKM et compagnie le loisir de patauger dans leur hystérie électoraliste revancharde et régressive à 2 neurones.
Nous laisserons également aux 3 neurones, dont le troisième à gauche de gauche toute, le plaisir de patauger aussi dans les impasses et contresens de leurs approximations foireuses également régressives et à maints égards strictement électoralistes.

Et pour parer immédiatement au plus pressé, sans hypothéquer les lendemains qui chantent, pour faire échec aux sans neurone marinistes ou pire qui nous tirent vers leurs cul de basse fosse et les joyeusetés de l'étripage des gueux éternellement recommencé pour la fortune de leurs maîtres, nous n'avons d'autre solution que d'essayer de reconstruire une conscience populaire authentiquement progressiste, débarrassée des mythologies qui la brident et des fétiches qui lui disent comment il faut penser.

C'est pas gagné, surtout si, accablés par les multitudes moutonnières en furie nous acceptons de nous taire... tandis que ce que fut "la gauche dite de gouvernement" se perd aussi dans des commémorations et des appels équivoques à la nation tout autant et paradoxalement que dans le renoncement à soi-même.

Il y aurait vraiment de quoi déprimer si cela pouvait servir à quelque chose. Mais fort heureusement ce n'est pas le cas, ça ne sert à rien.
Hardi petit !

Il est temps, grand temps de se ressaisir.
Alors qu'il est peut-être déjà trop tard pour éviter un nouveau plongeon dans la barbarie, mais certainement pas pour passer le relais de l'utopie démocratique, assez de confusion ! assez de simplification ! assez de démagogie ! assez !




NB. Il se trouve que par un heureux hasard, j'étais vendredi, sur la route qui me ramenait de Montpellier à Rodez, à l'écoute de France Culture et ses "nouveaux chemins de la connaissance", ce qui m'a offert l'occasion d'entendre Dimitri el Murr présenter "Savoir et gouverner - Essai sur la science politique platonicienne", son dernier ouvrage. Je vous mets le lien de l'émission (écouter plus précisément le passage à partir de 15 minutes et 40 secondes) et celui de la présentation du bouquin par l'éditeur.   

 

PS. A toutes fins utiles et si possible pour éviter d'avoir à me répéter, je précise que ce billet fait suite à :

 

Et pour prolonger, c'est ici : Les allemands sont "ceci", les français sont "cela", et les anglais ?... j'vous raconte pas ma pov'dame.


 

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