Comme bien souvent (si ce n'est toujours), les analyses posées à chaud sur un "évènement" politique renseignent bien d'avantage sur les analystes, leurs préoccupations et leurs références, que sur l'évènement lui même.
Elles permettent en particulier, pour peu que l'on évite une lecture aveuglée par les présupposés et les procès d'intention, de mettre en évidence la complexité du politique, qui fait aussi tout son intérêt.
C'est ainsi qu'à propos d'Eva Joly et de son 14 juillet nous avons eu droit aux avis contradictoires des stratèges, des partisans, des savants, et à la multitude des partis pris hybrides qu'autorisent les combinaisons de ces trois types d'approches, dans un foisonnement assez intéressant qui autorise au final cette prise de distance si difficile et pourtant si nécessaire à l'exercice de notre libre pensée.
Comme suggéré ci-dessus, laissant de côté toutes hypothèses de discours biaisés ou à visées délibérément droitières, j'ai reçu la diversité de "toutes" ces expressions produites par "l'assemblée des médiapartiens" comme la preuve irréfutable à postériori, du bien fondé de l'intervention d'Eva Joly.
Ce fut un beau pavé, fort bien jeté dans les eaux dormantes d'une mare dont on a vraiment du mal à discerner le fond.
Et c'est bien pourquoi il est tout à fait utile et bienvenu de remuer la vase.
Parce qu'il est pertinent, nécessaire et heureux, que dans le moment vécu (fut-ce à tord) par le corps électoral comme étant l'exercice le plus abouti du principe de sa souveraineté (l'élection présidentielle et la campagne électorale qui la précède), soient remis sur le tapis de la délibération collective les fondements du consensus national, certains disent du "pacte" national... en tout cas, ce qui légitime le corps électoral lui-même à ses propres yeux, et lui donne donc la capacité d'affirmer sa souveraineté en délivrant mandat.
Au nom de quoi ?
Et, on en revient toujours, sous la vase, à cette question sous-jacente et il faut donc bien en convenir, fondamentale, du nationalisme ou, à tous le moins, du sentiment patriotique.
Cette appartenance à un lopin de terre, revendiquée et affirmée plus forte que toute autre puisqu'elle serait en dernière analyse si l'on en croit ses défenseurs, seule source de légitimité.
Cette question permet au passage d'en poser une autre par laquelle il n'est pas inutile de faire un détour.
Le nombre fait-il raison ?
Parmi les arguments en défense de la nation revient systématiquement l'adhésion très largement majoritaire à son principe, autrement dit le partage du "sentiment national" : donc la nation n'est pas contestable puisqu'elle s'affirme.
Et c'est en effet le principe originel de la souveraineté... en forme de tautologie.
Outre qu'il y a là quelque chose d'assez inconfortable philosophiquement, concrètement cela signifie-t-il qu'au motif de son acceptation par la majorité une réalité ne doit pas être contestée ?
En l'occurrence, est-ce que le défilé symbolique du 14 juillet est intouchable parce que 70% (c'est me semble-t-il le chiffre qui a été donné) des français y sont attachés ?
Et, plus largement, est-ce que le partage très largement majoritaire du sentiment national disqualifie ipso facto sa remise en cause ?
On voit bien qu'il y a là quelque chose qui heurte frontalement, à la fois :
- la réalité observable aussi bien dans le domaine qui nous occupe (au delà de l'anecdote) de l'évolution des sociétés que dans tous les domaines de la connaissance,
- et les enseignements que nous en avons tirés au plan de la philosophie politique, enseignements qui fondent l'engagement progressiste et font droit à l'action minoritaire.
Autrement dit, nous voici confrontés à l'argument du conservatisme, par essence. La réalité ne doit pas être contestée puisqu'elle est la réalité.
Quid de la transformation sociale et du principe de progrès ?
Au sein de "l'assemblée des médiapartiens" cet argument n'est donc, à priori, recevable que sous l'angle de l'analyse stratégique.
J'ai déjà indiqué ci-dessus pourquoi je pense au contraire que la campagne des présidentielles est le moment opportun pour "remuer la vase". Au droit justement, du rôle minoritaire qui est aussi un devoir, une sorte "d'impératif catégorique".
Il reste donc la vraie question, sous-jacente, qui est celle de la souveraineté.
L'exercice démocratique qui en est l'expression suppose pour être effectif une organologie, un cadre dans lequel il puisse s'inscrire concrètement.
Si la nation est contestée comme cadre pertinent de cet exercice, c'est à dire comme source et principe de légitimation de la souveraineté du corps électoral, quel pourrait-être ce nouveau cadre qui permette de redéployer le politique et l'ambition démocratique, à la mesure des configurations et des enjeux de pouvoir imposés par le capitalisme mondialisé ?
Telle devrait-être la question à débattre, en prenant soin de ne pas faire l'impasse sur le découplage ou la déconstruction préalable de "l'état-nation" qui dit, tant littéralement que symboliquement, tous les présupposés et toutes les représentations implicites qui faute d'avoir été élucidés resteront autant d'obstacles à l'élaboration d'une réflexion collective.