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"La question qui sera posée au référendum ce dimanche prochain [5 juillet] sera de savoir si nous
acceptons ou rejetons la proposition des institutions européennes. Je demanderai une prolongation du
programme de quelques jours afin que le peuple grec prenne sa décision.
Je vous invite à prendre cette décision souverainement et avec la fierté que nous enseigne l’histoire de
la Grèce. La Grèce, qui a vu naître la démocratie, doit envoyer un message de démocratie retentissant.
Je m’engage à en respecter le résultat quel qu’il soit.
La Grèce est et restera une partie indissoluble de l’Europe. Mais une Europe sans démocratie est une
Europe qui a perdu sa boussole. L’Europe est la maison commune de nos peuple, une maison qui n’a ni
propriétaires ni locataires. La Grèce est une partie indissoluble de l’Europe, et je vous invite toutes
et tous à prendre, dans un même élan national, les décisions qui concernent notre peuple.”
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Alexis Trispras, ce 27 juin
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"L'initiative inattendue du chef de file du parti de gauche anti-austérité Syriza..." nous dit Géraldine Delacroix dans son papier de ce matin.
"Inattendue..." vraiment ?...
Il y a me semble-t-il derrière ce qualificatif une profonde incompréhension.
Car enfin, le mandat populaire initial était clair :
- il s'agissait certes de mettre fin à la spirale austéritaire, sans quitter l'UE, ni (surtout, sondages à l'appui pour confirmation) la zone euro. (Contradiction, gageure intenable, stratégie suicidaire, échec inévitable se sont empressés de clamer tous nos maîtres à penser. De tous bords.)
- mais il s'agissait surtout de confier ce mandat à Syriza et à son leader... était-ce neutre ?
Et depuis 5 mois qu'avons-nous vu ?
Une équipe gouvernementale grecque jouer la montre.
Prendre les instances européennes, le FMI et les technocrates qui leur servent de penseurs à leur propre jeu de la négociation pipée.
Ni passer sous la table, ni la renverser ; mais renverser la charge de la responsabilité.
Peu à peu, progressivement, pédagogiquement, en négociant sur un objet, la dette, qu'il s'agissait en fait de disqualifier.
Articulant à cet agenda de fastidieuses parce qu'inutiles discussions, la montée en puissance à l'échelle européenne de débats publics contigents relatifs en particulier à la dette de guerre de l'allemagne à l'égard de la Grèce, aux effacements historiques de dettes souveraines... dont précisément celui dont a pu bénéficier la même allemagne en 1953, ou relatifs encore à la démarche "d'audit public de la dette publique".
Depuis 5 mois nous voyons un gouvernement grec faire ce pourquoi il a reçu mandat : faire de la politique. Opposer au rouleau compresseur obtu des épiciers technocrates et autres intendants besogneux fondés de pouvoirs des fonds de pensions mondialisés, l'art de la politique.
C'est à dire travailler l'opinion, et travailler avec l'opinion.
A la différence des autres représentants des pays constitutifs de l'UE et de la zone euro, Tsipras ne fait pas que de la politique intérieure quand il prend la parole. Il est dans l'arène politique européenne et ce faisant, il l'institue.
Avec ce référendum, voici le nouvel (et dernier ?) épisode où une fois de plus il s'agira pour les grecs de refuser de passer sous la table, en disant NON aux exigeances de leurs créanciers, mais en leur laissant l'éventuelle responsabilité de faire ce qu'ils ne peuvent : la renverser.
Bravo !
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L'obsession souverainiste nationale est une myopie adossée au mythe (une idée platonicienne ?) de la démocratie réelle parée au besoin des atours de "la souveraineté populaire". Dans quelle nation a-t-on déjà vu en oeuvre un authentique et durable régime démocratique ?
Une myopie qui déforme le réel et tout particulièrement qui perd de vue que l'utopie démocratique n'a de réelle consistance qu'en tant que processus inscrit dans les efforts qui tendent à sa réalisation, certainement pas dans les formes imparfaites qui prétendent l'incarner (la fameuse histoire du but et du chemin).
Vision idéologique d'essence conservatrice, paradoxalement fondée sur un héritage des lumières mésinterprété et sur tous les contresens échafaudés depuis les hystéries nationalistes des 19ème et 20ème siècles.
Elle en dépend et les cultive.
Elle ne permet pas de voir le réel qui se construit.
Ce n'est pas actuellement l'euro qui est le problème des européens, c'est l'inachèvement de l'intégration politique des états membres, avec, comme il est admis au sein de chaque état, les politiques de redistribution interne qui permettent de financer la "continuité territoriale" de l'état de droit, c'est à dire de financer la reconnaissance effective de l'égalité en droits de tous les citoyens. C'est le principe de base de "la mutualisation" en quoi consiste la solidarité.
En pleine contre-révolution néolibérale mondiale destructrice de l'état de droit, la crise grecque n'est donc à cet égard qu'un accélérateur du processus d'émergence de la conscience citoyenne européenne et d'un état de droit supranational européen. C'est à dire, circonstanciellement, à bonne échelle.
Et c'est l'incroyable pari politique (c'est à dire aussi et indissociablement, éducatif) dans lequel se sont lancés Tsipras, la ligne majoritaire de Syriza et à leur suite la majorité du peuple grec, s'adressant, bien évidemment, tout autant si ce n'est d'avantage à l'ensemble des citoyens européens qu'à leurs propres nationaux. "La Grèce est et restera une partie indissoluble de l’Europe. Mais une Europe sans démocratie est une Europe qui a perdu sa boussole. L’Europe est la maison commune de nos peuple, une maison qui n’a ni propriétaires ni locataires..."
Il y a fort peu de chance qu'ils réussissent tant la voie qu'ils tentent de réouvrir est contraire aux intérêts de l'omnipotence capitalistique mondiale, mais chapeau !
Ils osent nous inviter à la révolution européenne.
Et c'est une misère que de voir, de lire et d'entendre des "penseurs de gauche" mégoter sur les attendus technico-financiers du bras de fer engagé et spéculer sur les divisions internes de Syriza pour ajouter leurs voix, au nom de la souveraineté nationale soudain devenue idéalement populaire, à celles de tous les cyniques réacs qui n'ont que faire de la démocratie et autres larbins fatalistes conservateurs lobotomisés, tous agenouillés devant le fétiche de l'état-nation, ferment de discorde historique de tous nos peuples.
Tsipras, Syriza et le peuple grec vont peut-être perdre la partie, mais ils auront été l'une des rares bouffées d'oxygène qui nous permettent encore et toujours de rester optimistes.
Et d'ores et déjà ils ont passé le relais.
Encore bravo et merci.