De la méprise de 2005 au cul de sac du M6R

Petite histoire d'un échec annoncé (et au demeurant tout à fait regrettable). Attention, billet kamikaze, de préférence à l'attention des gens de gauche (mais les autres ont le droit aussi).

Petite histoire d'un échec annoncé

(et au demeurant tout à fait regrettable). 


Attention, billet kamikaze, de préférence à l'attention des gens de gauche (mais les autres ont le droit aussi).



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Commençons par la fin, c'est à dire par aujourd'hui... soit une fin tout à fait provisoire, restons optimistes... malgré tout (ce qui n'est pas rien, tout de même).

Avec la guéguerre Judith Bernard/Pascale Fautrier et leurs soutiens respectifs, nous voilà ici, à Mediapart et dans son club d'âges mûrs et de retraités plus ou moins établis, aux premières loges du spectacle de la décomposition d'une gauche qui s'auto-proclame autenthique, à coups de Chouard et de tirage au sort... pour ce dernier épisode.
Et c'est désespérant, et ça désespère au premier chef les citoyens sincères engagés dans l'aventure dont les rangs s'étiolent d'échecs en échecs. Après le flop de la manif du 24 novembre, serait-ce pour bientôt le coup de grâce ?
Et c'est une misère, une navrante misère.

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Il y a quand même ce phénomène tout à fait curieux, d'une accumulation de choix stratégiques et de mots d'ordre successifs revendiqués sans sourciller le moins du monde, et surtout avec tout le dédain possible pour ceux qui osent les contester, revendiqués disais-je comme autant de rampes de lancement de la dynamique victorieuse, et qui à chaque fois ont conduit au contraire au repliement sur une base à chaque fois un peu plus étroite, un peu plus vacillante et de moins en moins jeune (ce n'est pas anodin)... jusqu'à la défaite finale ?

Il en est ainsi du M6R, comme il en fut de "l'insurrection citoyenne" et comme il en avait été du NON, fondateur et claironnant, de 2005.


Rappelons-nous, il s'agissait à l'époque rien moins que d'entrainer par l'exemple toute l'europe... pour renverser le capitalisme et ses oligarchies.
Ensuite il s'est agi d'entrainer le peuple de France... toujours pour entrainer l'europe... toujours pour renverser le capitalisme.
Aujourd'hui il n'est plus question que de rassembler la gauche, la vraie... mais encore pour entrainer le peuple... mais encore pour entrainer l'europe... mais encore pour renverser le capitalisme.
Optimisme irréductible aidant, gageons que la prochaine fois il s'agira de rassembler Pierre Laurent et Jean-Luc Mélenchon...
Pour la suivante... on hésite.

Pendant ce temps... pendant ce temps, la "bête immonde" s'engraisse, et elle s'engraisse en particulier de ceux-là même, c'est un comble, qui devaient l'abattre, entrainés juré promis par et dans la dynamique victorieuse.

Et voilà qu'en bout de course, au bord de l'ultime fiasco, Chouard ressort.

Bien... alors à ce point où nous sommes rendu, d'échecs patents, avérés, indéniables, désespérants et en cascade... à ce point là, je crois qu'il serait temps de faire enfin un peu de politique.

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Je ne veux pas parler de philosophie politique, ni de théorie ou de je ne sais quel débat d'idées. Je n'ai rien contre, bien au contraire, mais ne mélangeons pas tout.
Non, je veux parler de politique.
De politique politicienne, de fabrique de l'opinion, de tactique et de stratégie.
Je veux parler de ce qui fait que l'on gagne du terrain ou que l'on en perd.
Je veux parler de ce qui fait que quand on perd on se désespère, et que quand on se désespère on perd encore d'avantage.
Je veux parler de cette spirale mortifère, suicidaire, qui m'est insupportable.

Donc Chouard... d'où sort-il donc celui-là ?

De la victoire de 2005.

Parce qu'en 2005, savez-vous braves gens, il y a eu une grande victoire.
Une victoire historique.

En effet... ce fut la dernière.

Tiens donc, comme c'est bizarre...
N'aurait-ce donc pas été, possiblement... soyons prudent, ce que l'on appelle "une victoire à la Pyrrhus" ?

Au lendemain matin, je me souviens... la page d'accueil du site d'ATTAC titrait, en substance : "Victoire historique de l'Education Populaire".
Et dans la foulée, la dynamique salvatrice du peuple à la reconquête de sa souveraineté était portée sur les fonds bâptismaux... on allait voir ce qu'on allait voir.

Dans cette affaire, ce qui me navre le plus, c'est que tous, absolument tous ceux avec qui je me sens en fraternité, avec lesquels j'ai toujours su que de toute façon ils sont à peu près les seuls à pouvoir constituer cette base permanente et obstinée dont a impérativement besoin le changement pour advenir, tous avaient plongés... ou ont plongés dans les semaines et mois qui suivirent, happés par cette prétendue victoire.
Et depuis, je ne sais plus et je ne sais pas par quels moyens chasser le doute qui m'assaille, sont-ils vraiment encore tels que je puisse m'en sentir proche.
Comment faire ?

***

Revenons à l'affaire.

Le petit père Chouard y tient une place de choix.
Non pour ce qu'il disait alors, mais comme archétype ou spécimen de cette espèce en voie de prolifération, les citoyens déboussolés. Et plus grave encore, les militants déboussolés... souvent à la course derrière les premiers, dont justement Chouard, qui ne l'oublions pas, s'est toujours revendiqué sans parti ni étiquette.

Qu'à fait Chouard ? Et qu'ont fait à sa suite tous ces citoyens sincères et honnêtes, et à leur suite tous ces militants fébriles des gauches de la gauche, et à leur suite tous leurs leaders ?
Qu'ont-ils fait, tous, dans cet enchaînement renversé... renversant... et si peu innocent.
Ils se sont mépris.


Ils se sont rués sur une vessie, sur un miroir aux alouettes, sur un texte qui ne valait pas tripette, une grosse, une énorme et imbuvable cagade, à juste titre attribuée en paternité à l'ectoplasme Giscard. Ils s'en sont saisis croyant naïvement tenir là je ne sais quel graal en forme de révélation à tête nucléo-dévastatrice, alors que les dès étaient pipés, alors qu'il ne s'agissait que d'entériner un état de fait acquis, un état du "fait accompli" depuis bien longtemps déjà, en contrepartie cependant de quelques menues concessions et réformettes timidement positives, relatives à l'architecture institutionnelle et à la gouvernance de l'UE.
Ils s'en sont saisis comme d'une grenade tombée à terre et que l'on renvoie à son expéditeur alors qu'il s'agissait d'un boomerang.

Car en effet, se saisissant comme des forcenés de ce texte, jusqu'à y passer des nuits ! (j'en ai connu et pas des moindres), ils n'ont vu et voulu voir que ce qui les arrangeait. Ce qui les justifiait dans leur désir, bien légitime par ailleurs, d'en découdre avec le système. Et pour certains ce qui satisfaisait à l'immédiat leurs ambitions de conquêtes partisanes, dans une sorte de présentisme à courte vue, ou de court-termisme que ne renieraient pas le gestionnaire de fortunes le plus accro aux coups de bourse.
Une sorte de maelstrom, fait de convictions sincères et d'instrumentations prosélytes opportunistes inextricablement liées... mais à géométries variables, selon les appartenances ou non-appartenances d'origine.
Quoiqu'il en soit tout ce petit monde se retrouva rapidement sous la bannière du NON dit de gauche... puisqu'il y avait aussi un NON de droite extrème et même d'extrème droite.

Et ce faisant, ils se sont retrouvés, une fois le résultat acquis, à faire de leur strapontin le marche-pied du grand retour de la rhétorique nationale la plus régressive, pour sa remise en selle dans la course au pouvoir.
Sacrée performance pour les héritiers, certes lointains, de l'internationale ouvrière et de l'universalisme révolutionnaire originel dont la plupart pourtant se revendiquaient. S'en revendiquent-ils encore ?

En tout cas, l'euphorie de la victoire fut de courte durée, mais l'impératif de "bonne figure" voire celui du "triomphalisme conquérant" auront vite fait de s'émouvoir du gouffre béant qui venait de s'ouvrir.
Vite, vite vite une doctrine, une colonne vertébrale de rechange. Au boulot les intellectuels, au boulot les théoriciens.

Alors là... je vais être d'une incomplétude très approximative : Cassen, Sapir, Généreux, Lordon, Debray..., le Diplo, Mermet à la rescousse etc. etc. une floppée de brillants esprits, d'analystes redoutables et de plumes ou micros acerbes sont donc venus nous confirmer et nous rabacher que oui, il fallait bien voter non.
Au nom de la souveraineté populaire.
Attention "populaire", pas nationale... quoique... certains hésitent, trébuchent, se mélangent les pinceaux, assument, d'autre non, enfin bon quoi ! de toute façon ON AVAIT RAISON !... circulez, y'a rien à voir.

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Et bien non.
Désolé camarades, je ne suis pas candidat à la prothèse, ma colonne vertébrale est d'origine et résistante.
Camarades vous vous êtes plantés dans les grandes largeurs.

Vous vous êtes plantés parce que vous avez oublié le B A BA de la politique, l'analyse de situation, l'analyse de contexte et des rapports de forces. Vous vous êtes plantés parce qu'au lieu de faire de la politique vous vous êtes fait plaisir. Vous n'avez regardé que ce qui vous faisait plaisir. Vous n'avez pas regardé la réalité.
Et vos dissertation sur la souveraineté populaire ou nationale, sur la nation et ses frontières protectrices, ne sont que des parties de trapèze conceptuel qui n'ont d'autre fonction que de vous permettre de retomber sur vos pattes droits dans vos bottes, de vous dispenser d'un douloureux reniement et de vous absoudre à bon compte de votre monumentale bourde.

Monumentale non pas en elle-même, OUI ou NON... pfff (Ah que n'a-t-on entendu à propos de Lisbonne !... droits dans vos botte)... non, monumentale par... comment dire ?... par ses externalités négatives.
Dont notre affaire du jour, Chouard, son tirage au sort et le M6R, n'est que la dernière en date.

Monumentale parce qu'elle a conduit toute la gauche critique dans le mur, et la masse de ses militants à la suivre dans l'incroyable accumulation des options stratégique successives désastreuse, cohérence oblige, que je rappelais en introduction.


Monumentale parce que tout à la joie infantile de vos prouesses discursives, vous n'avez pas vu, quand bien même c'était l'évidence dès le début, que vous étiez inaudibles, inaudibles pour ceux-là même au nom desquels vous prétendiez vous battre c'est un comble !


Monumentale par ce qu'au contraire vous avez par vos joutes et polémiques stériles et déconnectées de son réel vécu, contribué à écarter encore un peu plus la jeunesse de l'engagement politique. Mais sur ce plan, "à toute chose malheur est bon", la jeunesse est résiliente et elle est en train de réinventer les formes d'engagement qui lui conviendrons, et auxquelles vous ne comprenez que couic. Et c'est bien fait.


Monumentale parce que vous persitez dans une obstination mortifère à ne pas voir que tous ces jeunes et une grande partie de leurs parents ont eux pris conscience et savent bien par delà leurs difficultés quotidiennes et la fragilité de leurs rêves, que le vieux monde, le monde ancien de vos nations rataninées sur des identités de pacotilles et des solidarité factices est d'ores et déjà, et irrémédiablement mort, nécrosé jusqu'à la moelle par le fric apatride.


Monumentale parce que vous pataugez dans votre indigeste rata où barbotent entre deux eaux et dans un mélange approximatif, protectionnisme, écologie, pouvoir d'achat, solidarité, retour à la croissance, plein emploi, modèle social Français, relocalisation, accords de coopération etc. etc. etc... une litanie sans fin,  vous pataugez incapables, comme les autres, d'articuler la moindre vision d'avenir cohérente, crédible et désirable. Vous cultivez la peur.


Monumentale parce que vous persistez et ne voyez pas que le seul vrai marqueur aujourd'hui lisible par tous et désirable par presque tous, de notre différentiation d'avec les fachos relookés bleu marine, c'est notre goût de l'altérité, notre appétence pour la rencontre et l'ailleurs, notre désir de fraternité, notre horizon ouvert des frontières abattues. Par votre refus obstiné vous entretenez la confusion et le désespoir, vous cultivez la peur.


Monumentale parce qu'en cultivant obstinément et sans vergogne l'illusion de frontières protectrices, vous accréditez et cultivez la peur.


Monumentale parce que... non il y en assez, j'en ai marre !

On ne badine pas avec les fachos.

Point barre.
C'est une question de colonne vertébrale.

Alors si, encore une, la dernière :
Monumentale parce que vous ne voyez pas qu'en piétinant l'héritage qui vous a été légué, vous vous interdisez d'en être les passeurs au moment même où il pourrait peut-être enfin fleurir et surtout, surtout, au moment où nous en avons le plus besoin.

***

Alors voilà... ce billet est né de l'interpellation que m'a adressée Annie, dans le fil de discussion de son dernier billet.
Annie, Annie au dessus de tout soupçon, Annie qui doute et vient de signifier le retrait de sa signature du M6R.  
Annie qui pourtant me demande si aujourd'hui je revoterai OUI ?
Et bien oui Annie, bien sûr que OUI !
Et sans plus d'hésitation que précédemment.

Et pour toutes les raisons, intangibles que je viens de rappeler.

Tu me parles de TSCG, de Pacte budgétaire, de TAFTA et de PTCI.
Et alors ?
Ce que la loi fait, la loi peut le défaire.

C'est la conquête dont nous devons être les passeurs. 
Encore faut-il qu'il y est des citoyens pour en décider.
Pas des administrés de seconde zone recroquevillés derrière leur dérisoire ligne maginot et sur leurs souverainté de seconde zone à la ramasse.
Non, des citoyens, européens. Nombreux, forts, solidaires, ouverts au monde, créatifs, des citoyens quoi !
Pas des nostalgiques.
Ni des larmoyants.

Souverainistes de gauche vous ne ferez pas le poids, vous ne ferez jamais le poids.
Alors réveillez-vous !
Réveillez-vous vite, parce qu'il est presque déjà trop tard.

***

T'es bien gentil me direz-vous, avec tes grandes leçons, mais alors concrètement on fait quoi ?

Mon ami Félix, très circonspect par nature, pense qu'il faut être modeste mais néanmoins dynamique.
Un pas en avant des masses, pas plus... mais dans la bonne direction.
Il propose donc de fixer un nouvel objectif :

la République Fédérale d'Europe,

première du nom, et sans tirage au sort.


Il dit que c'est mûr en passant en direct, entre citoyens, dans un premier temps et en poussant doucement puis de plus en plus fort et de plus en plus nombreux si c'est possible. Il dit qu'il faut commencer par des consultations, qu'il doit y avoir des gens intéressés un peu partout, il faut pousser.   
Maurice n'est pas contre du moment qu'on lui garanti son verre de pinard. Surtout quand il pousse.
Moi-même, à défaut de mieux, je suis pour et je veux bien trinquer avec Maurice et les gens.
Mais je peux attendre aussi. J'ai l'habitude maintenant, depuis plus de quaarante ans, pensez..., donc je peux attendre et continuer à parler de choses et même d'autres.
Et s'il y a une meilleure idée je suis preneur. Sans problème. A condition qu'elle soit meilleure, quand même !

N'exagérons rien.

 

***

Petit appendice philosophique.

En période de prospérité, d'optimisme et de confiance, nul ne parle de se protéger, nul n'éprouve la peur et le besoin de se rassurer. Et c'est ainsi qu'avance l'humanité.
La peur et le désir de protection sont tout à la fois et indissociablement, les symptomes et les moteurs de la régression. Il ne faut pas en quelque façon que ce soit les cultiver, même à l'insu de son plein gré.
C'est défendu.
La peur et le désir de protection sont bien compréhensibles par les temps qui courent.
Mais derrière leurs écrans, dans leurs ZAD et sur les places du monde, dans leurs sacs à dos, par dessus les montagnes, les océans et les frontières, ce sont eux qui montrent et tracent le chemin. Aidons-les, poussons aussi avec eux.

Mais attention, là aussi il y a des enfoirés. Vigilance.

 



NB : J'aurais peut-être, ultérieurement un ou deux petits complément dont je pourrais vous faire part au titre des erreurs contingentes de cette dérive suicidaire de la gauche de gauche fondée sur le NON de 2005.


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Pour ceux de passage par ici après la bataille, et que ca intéresserait, il y a une suite :

"La souveraineté, la nation, l'Europe et la Gauche".


et il y a aussi quelques pistes intéressantes ici :

"Réflexions sur une Constituantes"


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Bonjour tout le monde, samedi 29/11 à 11h50

Beaucoups de commentaires depuis hier soir qui appellent de ma part quelques précisions et réponses.

Mais voilà, j'ai les pieds dans l'eau.


A côté de ce qui se passe ailleurs un peu plus au sud ce n'est rien du tout, mais ça limite un peu ma disponibilité.

En principe ça ne devrait plus monter, je vais donc essayer de reprendre le fil des échanges. A+


 

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