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Billet de blog 30 août 2015

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Parmi quelques autres motifs de préoccupation citoyenne...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En cette "rentrée 2015", où le flux des informations jubilatoires est proprement "stupéfiant (des camions "fosses communes autrichiennes" à migrants, au stress boursier d'origine asiatique précurseur d'un collapsus mondial dévastateur, en passant par la dramaturgie grecque renouvelée à la sauce ordo-libérale germanique, ou par les dernières performances de Daesh, ou encore par celles de Macron et j'en passe...), il n'est peut-être pas inintéressant de se soustraire à l'attraction du spectacle et à la sidération qui nous guette, et de consacrer quelques instants à l'examen critique du changement de décor, et de "texte", qui se construit à l'abris des pernicieuses et invisibles menées des "stratèges du choc" :
"Le 13 mars 2014, Bill Gates déclarait qu'avec la software substitution, c'est à dire avec la généralisation des robots logiques et algorithmiques pilotant des robots physiques..., l'emploi allait drastiquement diminuer au cours des vingt prochaines années, au point de devenir une situation exceptionnelle.
En France, dans dix ans, quel que soit son niveau et les façons de le comptabiliser, le chômage oscillera vraisemblablement entre 24% et 30%, et, dans tous les cas, ces études annoncent la disparition définitive du modèle fordo-keynésien qui organisait la redistribution des gains de productivité issus de l'automatisation taylorienne sous forme de pouvoir d'achat acquis à travers les salaires.
...l'institut Bruegel... soutient... que la Belgique pourrait perdre 50% de ses emplois, l'Angleterre 43%, l'Italie et la Pologne 56% - tout cela d'après "le Soir", "d'ici une à deux décennies".
La fable de la transition permanente voudrait nous faire croire qu'une constante transformation accélérée du monde par l'innovation technologique, elle-même commandée par le marketing spéculatif, est inéluctable, et que there is no alternative.
...
Il y a évidemment une transition, et elle est entre deux modèles industriels :

  • Le consumérisme, fondé sur le taylorisme, les industries culturelles et le welfare state conçu comme redistribution directe et indirecte des gains de productivité sous forme de salaires pour les employés à la fois producteurs et consommateurs, c'est à dire dotés d'un pouvoir d'achat.
  • Une société entièrement automatisée où il n'y a plus d'emploi, ni donc de pouvoir d'achat obtenu par un salaire, ni donc de producteurs/consommateurs, et qui doit de toute évidence instituer un nouveau processus de redistribution - redistribuant non pas du pouvoir d'achat, mais du temps...


Parmi les transformations technologiques, certaines provoquent des changements de système technique. C'est le cas avec la technologie numérique. Et parmi les changements de systèmes techniques, certains provoquent des changements de civilisation : [ce fut] le cas de l'écriture manuscrite [puis] de l'imprimerie, et c'est évidemment aussi le cas du système technique numérique. Mais d'autre part, cette transformation fait certainement apparaître une nouvelle forme de vie humaine au sens où en apparurent à l'époque du paléolithique supérieur puis avec le néolithique.
Une transformation d'une telle ampleur est tellurique au sens où, faisant se mouvoir le sol sur lequel sont bâtis les édifices les plus solides et les plus anciens, elle bouleverse les fondements de la vie dans tous ses aspects, et pas seulement de la vie des êtres humains.
Cette amplitude, si extraordinaire qu'elle paraît sortir des limites de l'Histoire et de la Protohistoire, est ce que l'on appelle l'Anthropocène.
Ce qui est en jeu dans la nouvelle organisation sociale qu'il faut rêver, concevoir et réaliser..., c'est le temps de savoir tel qu'il pourrait et devrait être gagné par et sur l'automatisation, et qu'il s'agit de redistribuer. Pour cela, il faut sortir du taylorisme, du keynésianisme et du consumérisme en organisant autrement et l'économie, et la société, aussi bien que l'élaboration et la transmission des savoirs eux-mêmes.
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Pour anticiper et préparer cela, c'est à dire pour mobiliser et former les forces sociales capables de porter et d'inventer cela, il faut anticiper le nouveau choc qui va se produire à brève échéance - et qui sera extrêmement brutal, parce qu'il porte en lui la fin de l'emploi.
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A partir de cette mutation des conditions de production, la sortie du monde industriel fondé sur l'emploi et la redistribution par les salaires se produira quoi qu'il arrive. Soit elle est anticipée et négociée, soit elle provoquera une explosion de violence.
Soit l'automatisation généralisée... se produira par la seule force des faits, déchaînant le heurt des intérêts particuliers et nationaux, soit elle conduira à l'installation d'un nouvel état de droit qui devrait devenir l'objet d'une négociation planétaire à toutes les échelles de localités et comme constitution de ce qu'en reprenant un terme de Mauss nous appelons l'internation.
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Pour cela, il faut repenser le travail tel qu'avec la fin de l'emploi, qui en surdétermina la compréhension en le soumettant aux "dogmatiques" du capitalisme caractériqtiques du XXème siècle, il redevienne la question première.
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Le travail n'est pas l'emploi. Ils ne peuvent être confondus que si l'on appréhende le travail que comme la contrainte de subsister - que si on ne le pense que sur le plan de la subsistance. Or, le travail est constitutif à la fois du plan de l'existence et du plan de la consistance.
Les Grecs conçurent initialement le droit positif de la politéia sur la base d'une séparation entre ceux qui travaillent au sens de ceux qui sont soumis aux subsistances, c'est à dire les esclaves, qui doivent renouveler les subsistances par leur travail, et les nobles, qu'ils déchargent de cette nécessité au bénéfice de leurs existences ouvertes aux consistances - comme skholé et comme otium... [Et] le droit demeura... jusqu'à l'Ancien Régime structurellement séparé de la sphère économique, constituant la sphère politique...
Cette conception fut mise en question dès avant l'âge classique, en particulier par la Réforme et plus généralement avec la montée de la bourgeoisie. Mais c'est la révolution industrielle qui la renversa à jamais en intégrant le savoir dans les fonctions de production - ce qui fut une transformation radicale du savoir, et une transformation radicale du droit lui-même.
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La critique des luttes sociales dans le contexte du "compromis fordiste" puis de la révolution conservatrice, telle que Bruno Trentin l'a formulée en affirmant que "si elle arrive à prendre pleinement conscience de sa longue subordination culturelle au taylorisme et au fordisme, la gauche pourra courageusement en faire son deuil"..., doit être à présent reconsidérée  au regard de la fin de l'emploi telle que, bien loin d'être la fin du travail, elle devrait en être la redécouverte et la redéfinition - car il n'y a pas plus une essence du travil qu'il n'y a un Ciel des Idées.
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Repenser la travail à l'époque des automates qui liquideront la plus grande part des emplois dans les vingt années à venir, c'est en faire la fonction-clé d'un nouvel agencement de la politique, de l'économie et des savoirs.
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La prolétarisation du travail manuel commence à la fin du XVIIIème siècle,...[issue] d'une part des formalisations automatiques du mouvement qu'inaugue Vaucanson, et d'autre part de la motricité thermique que Watt rend exploitable...
C'est cette prolétarisation qui instaure le salariat, c'est à dire l'emploi... [qui] est caractérisé par le fait que les rétentions produites par le travail ne passent plus par les cerveaux des producteurs, qui ne sont plus eux-mêmes individués par le travail, et qui ne sont donc plus porteurs et producteurs de savoir-faire : pures forces de travail désingularisées, ils deviennent une marchandise substituable à une marchandise semblable sur le marché de l'emploi.
C'est depuis cette perspective (...) sur ce qui constitue l'emploi comme fonction de déapprentissage qu'il faut interpréter le propos où Wiener (...) souligne que la cybernétique généralise, accentue et accentuera plus encore cet état de fait : "La révolution industrielle moderne est fatalement conduite à dévaloriser le cerveau humain... L'homme moyen, qui ne dispose que de capacités médiocres, ou de moins encore, n'a plus rien à vendre qui puisse inciter quiconque à l'acheter."
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Cet "homme moyen" apparaît avec l'employé soumis à des protocoles supportés et définis par des machines, des appareils, des "bibles", des "procédures", des système de reporting et de contrôle de gestion - cependant que cet employé se retrouve à présent sans emploi, court-circuité par les algorithmes prenant de vitesse [individus et collectifs], et fonctionnant sans pilote ni raison.
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C'est désormais de plus en plus ce que l'on appelle le "travail" gratuit des consommateurs, (...) qui, par une captation de cet emploi du temps des individus que nous tentons de demeurer, nourrit, renforce ou paramètre les rétentions collectives automatiquement et performativement produites par ce capitalisme totalement computationnel. Cette "tracéologie" 24h sur 24 et 7 jours sur 7 permet à cette nouvelle forme du capitalisme d'engendrer et de contrôler automatiquement des protentions collectives prenant de vitesse [aussi bien les individus que les collectifs]
Cet état de fait n'est rendu possible que parce qu'au cours du XXe siècle, et avec les industries culturelles analogiques, ce sont les consommateurs qui se sont à leur tour [après les employés] trouvés pris dans un processus de désindiduation de masse : la prolétarisation des savoir-vivre enchaîna alors sur celle des savoir-faire...
Au XXIe siècle, lorsque aux industries culturelles analogiques se substitue la réticularité numérique du capitalisme 24/7 , les consommateurs prolétarisés, fonctionnellement intégrés au système technique computationnel par leur réticulation, et désintégrés psychiquement et socialement par la dividuation qui en résulte, peuvent se substituer aux prolétaires producteurs ou aux agents de services, et devenir eux-mêmes agents auxiliaires d'organes artificiels d'information, de décision et de production désormais complètement automatisés.
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Nous avons déjà vu - et Dominique Méda le dit autrement - qu'avec la taylorisation, puis avec l'organisation de la consommation et la constitution de marchés de masse par les industries culturelles, la prolétarisation transforme le travail dans son ensemble en emplois vides de tout savoir et n'appelant que des compétences définissant une "employabilité", c'est à dire une "adaptabilité". Les savoir-faire aussi bien que les savoir-vivre étant passés dans les machines et les systèmes de communication et d'information avec les machines informationnelles qui les transforment en automatismes sans sujet, la prolétarisation de toutes les formes de savoirs atteint finalement (de nos jours) les fonctions de conception et de décision.
Les métiers faisant place aux emplois qui les vident de leur contenu et qui n'apportent plus par eux-mêmes de satisfaction aux employés, la compensation consentie pour négocier la soumission du producteur aux contraintes de la production n'est pas fondée sur le savoir et le plaisir qu'il procure (comme individuation), mais sur le pouvoir d'achat...
La "défense du pouvoir d'achat" devient alors de fait, le souci commun au "capital" et au "travail", quoique ce souci soit évidemment paramétré très différemment par eux. Le "capital" a besoin de pouvoir d'achat pour vendre ses marchandises, et les représentants des "travailleurs" négocient pour que la compensation en quoi consiste ce pouvoir d'achat  soit la plus élevée possible.
Cela a pour conséquence... un désarmement conceptuel généralisé de la gauche, qui prétendait s'inspirer de la pensée marxiste et, plus généralement, des idées socialiste de la critique du travail au XIXe siècle - dont Dominique Méda rappelle que la conséquence en était pour Marx la nécessaire abolition du salariat : "Pour Marx, le travail était en soi pure puissance d'expression, une liberté créatrice, mais, pour actualiser cette puissance, il fallait d'abord la libérer. En bon hégélien, il pensait qu'il fallait d'abord libérer le travail - et donc abolir le salariat".
Or, pour les gauches du XXe siècle, "loin d'être aboli, le lien salarial devient au contraire le lieu où s'ancrent les différents droits : droit du travail, droit à la protection sociale, mais aussi droit à consommer... Le salariat devient central, et comme Robert Castel l'a bien montré, le coeur même de ce qui doit être conservé et de ce qui va être désiré dans le travail...".
Désormais, un tel point de vue n'est absolument plus possible. [car] il repose sur une profonde confusion du travail et de l'emploi, sur une mécompréhension de ce en quoi consiste la prolétarisation comme perte de savoir, et sur une dénégation du destin du travail...
Ce destin est la fin de l'emploi, l'inutilité structurelle de l'employé, et donc l'inéluctable dépérissement du salariat. La fin de l'emploi, qui devient une évidence, constitue la question première qui se pose à la gauche comme aux autres forces politiques - qu'elles le veuillent ou non -, comme elle se pose au capital et aux représentants du "monde du travail".
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Dans les toutes prochaines années, l'automatisation va rendre ces contradictions non seulement évidentes, mais insupportables et insoutenables...  
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Faute d'en prendre la mesure, les pouvoirs politiques, économiques, intellectuels et médiatiques laisseront advenir le chaos - entre guerres civiles et conflits internationaux.
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Il y a une véritable omerta quant à la fin de l'emploi. Parce que rien n'est dit de ce qui vient, mais que tout le monde sent, même si personne ne le sait positivement..."

Extraits choisis de "La société automatique - 1 L'avenir du travail"
Bernard Stiegler, Fayard - mars 2015

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