L’horizon est ici (pour une prolifération des modes de relations), par Myriam Suchet

Si le livre est construit, pensé par un auteur, Myriam Suchet en l’occurrence, il se redessine dans les mains et sous les yeux du lecteur, au gré de son cheminement dans la page, dans le livre.

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« Créer un rapport n’a pas grand chose à voir avec le fait d’être en relation – celle-ci existe que je le veuille ou non, alors qu’un rapport, lorsqu’il est créé, concerne ses termes et les modifie, pour le meilleur ou pour le pire. »
Isabelle Stengers1

« Le rôle de l’imagination théorique reste de discerner dans un présent écrasé par la probabilité du pire, les diverses possibilités qui n’en demeurent pas moins ouvertes. » 2
René Riesel et Jaime Semprun

On est habitué à lire à la surface, à suivre les mots au fil des pages. Les éditions du commun ne recule pourtant devant aucun obstacle, elles nous proposent un livre dont chaque page est une profondeur. Une couverture qui n’en est pas une, un titre qui résonne comme un programme utopique, une somme d’auteurs qui font de cet ouvrage une anthologie, mais une anthologie préparée. Et chaque page se pénètre comme un abîme.

Nous ne sommes jamais que relations, un peu de viande qui parle et entend, à condition d’être quelque part avec des congénères. Quelques amis rassemblés. Parce qu’un cerveau n’est pas un en-soi, L’horizon est ici compose un livre en éclats. Il est composé, mais il compose encore, par une sorte de principe actif. Si le livre est construit, pensé par un auteur, Myriam Suchet en l’occurrence, il se redessine dans les mains et sous les yeux du lecteur, au gré de son cheminement dans la page, dans le livre. C’est un voyage aléatoire et savant que le parcours de cet ouvrage. Un voyage de porte à porte, autant de portes ouvrant sur des connaissances multiples, visages d’ouvrages canoniques ou excentriques, singuliers ou incontournables.

[...]
J'ai perdu un mot qui m'était
resté : 
sœur
Auprès de mille idoles
j'ai perdu un mot qui me cher-
chait
Kaddish.
À travers
l'écluse j'ai dû passer,
pour sauver le mot,
le replonger au flot salé,
le sortir, le faire franchir :
Yiskor.3

Un livre comme une conversation quelque part entre l’aléa et la convergence, comme un mot qui surgit d’un autre, une idée rebondit pour une autre idée, c’est là, à chaque page un jeu de répondants, une citation qui en appelle d’autres. Aussi bien en guise de commentaires que de simple écho, d’apologue.

L’auteure nous prévient « Je ne sais pas bien comment assembler ces mots pour qu’ils m’aident à penser. Alors je m’adresse à vous. » Et plus loin, elle précise : « Dans le rapport de force que nous cherchons à engager de toutes nos forces […] nous avons un levier encore trop peu inexploré, qui réside dans la texture de chaque relation » 4

[…] Ce qui restera toujours intraduisible en quelque autre langue que ce soit, c’est le fait ou la marque de la différence des langues dans le poème. […]

Tout paraît en principe et en droit, traduisible, sauf la marque de la différence entre les langues à l’intérieur du même événement poétique. […]

On ne peut accuser personne, et d’ailleurs il n’y pas à traduire. Le schiboleth, là encore, ne résiste pas à la traduction en raison de quelque inaccessibilité de son sens au transfert, en raison de quelque secret sémantique mais par ce qui en lui forme l’entaille d’une différence non signifiante dans le corps de la marque – écrite ou orale, une incision marquante à même la marque. 5

L'horizon est ici, page 26. L'horizon est ici, page 26.
Après une adresse, autre nom pour préface, elle nous explique comment ça marche, fournit un « mode d’emploi » de ce livre où chaque page est architecturée de la même façon : « À chaque page, l’impulsion de départ est donnée par un fragment de texte littéraire, qui figure au centre et en haut de la page. Immédiatement sous la citation se trouve une proposition d’interprétation qui, tout en prêtant attention à la spécificité de chaque texte, interroge toujours la même entrée, à savoir la manière dont le texte suggère un mode de relation. On ne peut pas isoler ni extraire la formule relationnelle d’un texte comme on prélèverait un ensemble d’énoncés. C’est sur le plan de l’énonciation, dans la manière, donc, que se trame le motif particulier de chaque texte. Ce qu’on appelle style n’est peut-être, au fond, que ce mode de tissage si spécifique qu’il exige d’inventer une nouvelle modalité de relation, c’est-à-dire de réapprendre à lire, à chaque texte. »

Ce travail doit relever de ce qu’on nomma jadis, du temps où un certain type d’auteur fut sacrifié aux dépens des universitaires et intellectualistes, « intertextualité », travail pratiqué aujourd’hui sur support web – on peut songer à cet autre beau projet en cours, mené par Antoine Hummel et Joachim Clémence : « La personne perd en général, un énoncé génératif qui s’avarie en s’appariant » quand il ne se retrouve pas mis à plat, sur papier, tel cet ouvrage attirant, couvert de jaune et d’aberrations typographiques.

Les auteurs recueillis ici sont innombrables, de toutes époques, les poètes très en vue, centraux : Paul Celan en premier lieu, mais aussi Henri Michaux, Paul Eluard, Stéphane Mallarmé, Arthur Rimbaud, Jacques Brault, Valère Novarina, Christophe Tarkos, et tant d’autres moins connus mais bien présents. Les extraits qui sont cités ici valent aussi par l’éclairage qu’en donnent d’autres extraits qui s’y rapportent, ceux-ci venant des sciences du langage ou des sciences humaines le plus souvent, avec une préférence pour des essais contemporains, parfois très récents, au faîte de la pensée actuelle. On peut ainsi retrouver des paragraphes et formulations de Roland Barthes ou Michel Foucault, mais aussi d’Eduardo Kohn, Frédéric Bisson, Pierre Macherey, Gilles Clément ou encore du Comité invisible et de Paul Zumtor. Là encore je choisis quelques noms parmi une quantité, autant de pistes, un monde embrassé. Le nombre des occurrences paraît à ce point infini, dans une manière de Livre de sable, qu’un index n’a pas été jugé utile, tant il importe de s’égarer et revenir avant d’aller sur les pas qui sont ceux des autres avant d’être les siens.

Ils sont philosophes, linguistes, anthropologues, révolutionnaires, dramaturges, chacun est exposé, non par son visage, plutôt par un extrait remarquable de son travail réflexif qui vient là s’orchestrer avec d’autres, sous la baguette de Myriam Suchet qui signe l’agencement qu’est cet ouvrage, où l’on peut se perdre et construire un chemin de pensée.

Maman se souvient que, petite, elle décrochait le téléphone avec une formule magique, empruntée à ses parents : « Allo ? Nékitépa. » Les années qu’il lui aura fallu pour y reconnaître une langue française. [...]6

 

* * *

Myriam Suchet, L’horizon est ici (pour une prolifération des modes de relation), éditions du commun, 2019. 22 €

 

Sur le site de l’éditeur

1) Isabelle Stengers, Un autre science est possible ! Manifeste pour un ralentissement des sciences, éditions Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2013.
2) René Riesel et Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, éditions de L’Encyclopédie des nuisances, 2008.
3) Paul Celan (trad. Martine Broda, éd. Corti 2002), in L’horizon est invisible, p. 88.
4) Myriam Suchet, L’horizon est ici, éditions du commun, 2019. Adresse (au lecteur).
5) Jacques Derrida, Schiboleth, Argumentum e Silentio : Internationales Paul Celan Symposium, BerlinWalter de Gruyter, 1987, p.24-25. Cité in L’horizon est ici, p. 88
6) Myriam Suchet L’horizon est ici, p.88.

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