La poésie d’une jeune artiste sioux, Layli Long Soldier, face au Congrès américain

En 2009, le Congrès états-uniens vote une résolution qui formule les excuses que le gouvernement de Washington adresse aux Indiens. Il est alors question de « réconciliation historique ». L’événement passe pourtant inaperçu et ne produit aucun effet réel. À vrai dire, les représentants des peuples autochtones – il existe 560 tribus répertoriées dans le pays – n’avaient pas été conviés...

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« La nuit où je saignais fut une longue boucle une nuit circulaire sub-terrienne noire et rouge » 1

L’histoire des États-Unis, on le sait, est d’abord celle d’un écrasement des populations présentes sur place au moment de l’invasion progressive par les multiples colons, pour la plupart venus d’Europe. Le regard sur le passé et son histoire ne cesse de s’enrichir, sans que rien ne l’arrête. Cependant les informations filtrent peu quant au récit le plus officiel concernant le sort des Indiens d’Amérique, en tout cas nous autres l’ignorons le plus souvent. Les éditions Isabelle Sauvage ont publié récemment un ouvrage qui, par un biais très aigu, a le mérite de nous éclairer en partie et de remettre les pendules à l’heure. À cette occasion, elles nous font découvrir Layli Long Soldier, une jeune et remarquable poète et artiste sioux oglala que la traduction (depuis l’anglais [américain]) de Béatrice Machet nous donne à lire en français.

En 2009, le Congrès états-uniens vote une résolution qui formule les excuses que le gouvernement de Washington adresse aux Indiens. Il est alors question de « réconciliation historique ». L’événement passe pourtant inaperçu et ne produit aucun effet réel. À vrai dire, les représentants des peuples autochtones – il existe 560 tribus répertoriées dans le pays – n’avaient pas été conviés, pour une résolution attendue depuis longtemps et finalement adoptée dans des termes très atténués. Soit un texte proposé seulement en anglais, où le mot génocide n’apparaît pas, et que le président Obama n’a jamais lu en public.

« Attendu que j’aurais pu mais n’ai pas abordé le sujet ‘‘génocide’’ » l’absence de ce terme dans les excuses et son remplacement par ‘‘conflit’’ » par exemple ; » 2

C’est à cette résolution et à la notion même de réparation que s’attaque Layli Long Soldier. Il n’y a pas de réparation possible qui puisse être proposée (toute réparation ne vient que de soi). Reconnaître les faits, les crimes, c’est important, mais ne peut suffire à réparer. Il y a de l’imprescriptible là-dedans. Pas de mot, d’ailleurs, pour dire « excuse » ou « désolé », en aucune langue amérindienne ! Cette résolution édulcorée, décidément, ne change rien.

« Dans notre maison dans notre famille nous sommes nous-mêmes, de vrais sentiments. Sois vraie. Pourtant je suis sérieuse quand je dis que je ris en lisant la phrase ‘‘a ouvert un nouveau chapitre’’. Je ne peux empêcher mon corps. » 3

La réponse vise aussi bien la délivrance des excuses que le langage dans lequel elles sont exprimées, « l’élaboration et l’ordonnancement du document écrit » 4. Celle qui ose cet affront est à la fois citoyenne des États-Unis et de la nation sioux oglala, elle est née d’une source et doit composer avec le barrage qui a tué le courant qui en partait.

« Et parce que le langage est immatériel je n’ai jamais pu parler de ce qui manquait alors peut-être je pleurais doublement pour l’invisible, ce que je ne pouvais voir. Qu’est-ce que c’est de désirer l’absence de rien ? » 5

Le livre de Layli Long Soldier est remarquable en cela qu’il renvoie à leurs propres malédictions les auteurs de ce « mot d’excuse », et ce dans une forme qui ne doit rien à la pratique journalistique – l’auteure propose plutôt un « acte juridique à la première personne » –, car c’est surtout en poète qu’elle fait parler sa langue et son vécu dans celle et dans celui de l’ennemi, pour que, peut-être, il entende quelque chose enfin.

« À propos des langues maternelles en opposition aux langues d’adoption, l’appartenance. Je fais des rapprochements. Je bouge en mesure avec des références à un philosophe [Jacques Derrida], maître penseur du langage qui pensait à sa mère aussi. Relations mère-enfant et enfant-mère. Comme sa mère souffrait des conséquences malheureuses d’une attaque il écrit : alors que je lui demandais si elle avait mal (‘‘oui’’) puis où ? [… elle] répond à ma demande : ‘‘j’ai mal à ma mère’’, comme si elle parlait pour moi, à la fois dans ma direction et à ma place. Sa mère, qui parlait à sa place de sa douleur et pour elle-même de la sienne, le faisait-elle en tant qu’une seule et même. Pourtant il proposerait une compréhension du mot mère parce qu’elle n’est pas, la différance. En avant, en arrière, Je lève mes pieds. » 6

Layli Long Soldier Layli Long Soldier
Une large palette d’écritures se déploient dans cet ouvrage qu’il est difficile de présenter en quelques lignes, tant il est riche, vivant, présent. Outre cette réponse politique titrée Attendu que, dans une première partie sont exposées les préocupations, c’est-à-dire un quotidien difficile ou compliqué que le souci d’écriture, que l’on sent ici primordial, restitue dans ses détails ; ainsi la vie prend ici un tour minutieux, d’une crudité cryptée rendue de main de maître, sans effusions, à même la sécheresse de la destinée.

herbes du solstice
voyez cell’-ci est un anesthésique
naturel dit-il
quand ils jeûnent
ils ne peuvent pas nourriture
l’eau attentive alors glisser
herbes aiguilles pointent
sur les pourtours
des blessures cet été
[…] 7

Occasion de découvrir un premier livre qui a reçu plusieurs prix important dans son pays de parution, comme si l’heure était venue d’entendre à égalité les voix jusqu’alors dissidentes et traitées comme telles, alors qu’on est ici, en poésie, dans une subversion plus profonde encore, et non moins nécessaire.

[…]
nous enseignons la distinction
nous sommes non-violents
entre les droits civiques & les libertés civiles
nous sommes fiers d’être debout
entre ce qui est légal & ce qui ne l’est pas
pas de masques
[…] 8

* * *

 Layli Long Soldier, Attendu que, éditions Isabelle Sauvage, 2020. 24 €

Sur le site des éditions

Notes :
1) p. 47.

2) p. 84.
3) p. 78.
4) p. 69.
5) p. 77.
6) p. 87.
7) p. 41.
8) p. 107.

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