Serge Núñez Tolin, quelque part dans l’avant-dire

C’est pour cela qu’il est tellement question de silence, si indispensable vecteur. Vecteur de l’impossible. Par excellence, le domaine de la poésie.

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« Il n’y a pas de raccourci pour se tenir ici » 1

Deux ouvrages du poète Serge Núñez Tolin paraissaient l’été dernier, je ne sais forcément dire ce qui les distingue, la démarche de l’auteur est homogène, un même chantier à ciel ouvert qui se poursuit, se prolonge et se partage. Dans l’un des poèmes qui se déplie sur la page, dans l’autre des touches parfois plus brèves, mais qui ressortent de la même application à dire l’infime depuis lequel le regard existentiel prend son appui. Des notations comme des observations de soi, peut-être une sorte d’entreprise phénoménologique. Métaphysique, qui sait ? Pas de formalisme ici, il s’agit avant tout de dire quelque chose, chercher à gagner en précision, en exprimant au mieux la situation de l’être. Si l’être, c'est soi, c’est aussi bien l’autre, la page ne saurait les séparer.

Chaque chose culmine dans sa forme. Mon
regard sur elle touche à son sommet.

Les noms ne me séparent pas des choses mais ils
ne m’y mettent davantage ; s’ils m’en rappro-
chent c’est que je suis déjà en marche.

Lancerons-nous par la fenêtre l’impatience
d’être dehors ? 2

J’ai failli écrire « méditation intérieure ». Suis-je bête ! N’est-ce la propre de toute méditation d’être intérieure ? Parfois l’on voudrait insister, parler en évidences, en truismes, en pléonasmes, et peut-être par là, par cette insistance, venir contrarier ce qui n’aime guère l’être et surtout se passe si bien de tout commentaire. Dans le hasard de l’intériorité se dessinent pourtant quelque contour que le poète a besoin de préciser, de rendre un tant soit peu visible, ou seulement perceptible. Serge Núñez Tolin se tient volontiers dans ces interstices, entre réel (mais « le réel n’entend pas les mots 3 ») et conscience (deux mots, en fait, bien chargés de mystère), il mène son enquête avec minutie, calme, non sans trembler parfois. Et c’est de ce rapport qu’il extrait sa poésie, sa méditation heureuse. Contemplatif inquiet, il gonfle de petites bouées qu’il assoit sur l’océan, elles soulignent l’immensité tout en remplissant leur fonction, des nageurs s’y reposent, flottant à la surface le temps d’une vie, et souvent trompés par d’inévitables effets de miroir. De la sorte, à sa manière, Serge Núñez Tolin nous envoie de tranquilles signaux dont il nous faudra faire quelque chose, nous y recueillir, par exemple ; ce sont là, ainsi disposés, des poèmes à lire et à relire.

Il fait extraordinairement beau.

Il y a toujours une solitude dont on doit se remettre,
à laquelle on n’achève pas de se rendre.

Chaque pas posé, l’est ici.

Quelques mots banals, la réalité ordinaire des
gestes quotidiens.

Ce qu’il y a quand on y est. 4

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Près de la goutte d’eau sous une pluie drue, c’est le titre d’un des recueils, un titre qui semble issu d’une poésie chinoise de la période antique ou classique (âge d’or), il illustre justement la dimension phénoménologique assumée par l’auteur. L’exercice du silence, c’est le titre de l’autre recueil, qui signale une discipline, une attention portée à soi et à l’existence, car les deux sont mêlés, et indissociables. « Être dévêtu par l’immobilité 5», c’est bien cela, se laisser pénétrer, traverser, ressentir absolument, au nom de personne ou de quelconque.

« Hébétude de la parole. Ressassement, le silence pénètre le regard. 6 »

Et ce quelque chose que Serge Núñez Tolin cherche à dire, qui n’arrive pas comme on le voudrait, parce que c’est un processus qu’il faut suivre en son entier, jamais un résultat ; ce quelque chose se situe dans un espace qui affleure tout juste, une sorte d’avant-dire. C’est pour cela qu’il est tellement question de silence, si indispensable vecteur. Vecteur de l’impossible. Par excellence, le domaine de la poésie.

On passe, et rien n’est à soi, pas le corps, pas le
passage. Corps et âme, quels mots imbéciles,
mots propriétaires. 7

* * *

Serge Núñez Tolin, Près de la goutte d’eau sous une pluie drue, éditions Rougerie, 2020. 13 €
Serge Núñez Tolin, L’exercice du silence, éditions Le Cadran ligné, 2020. 14 €

Sur le site des éditions Rougerie

Sur le site des éditions Le Cadran ligné

notes :
1) Serge Núñez Tolin, Près de la goutte d’eau sous une pluie drue, p.8.
2) Serge Núñez Tolin, Près de la goutte d’eau sous une pluie drue, p. 11.
3) Serge Núñez Tolin, L’exercice du silence, Le Cadran ligné, p. 13.

4) Serge Núñez Tolin, Près de la goutte d’eau sous une pluie drue, p.13.
5) Serge Núñez Tolin, L’exercice du silence, Le Cadran ligné, p. 25.

6) Serge Núñez Tolin, L’exercice du silence, Le Cadran ligné, p. 41
7) Serge Núñez Tolin, Près de la goutte d’eau sous une pluie drue, p. 54.

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