Seyhmus Dagtekin, poète d’une signalétique recouvrée

Avec Seyhmus Dagtekin, qui a grandi dans un village kurde de l’est de la Turquie, c’est le chant du monde qui se fait entendre, un monde qui comprend la nature et l’être qui l’habite...

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« Écoute le son devenir clé et ouvrir les champs » 1

Hors des soucis d’avant-garde ou de chapelle, débarqué en France à l’âge de vingt-deux ans, il en a aujourd’hui plus de cinquante, Seyhmus Dagtekin a su s’imposer d’emblée dans une langue qu’il pratiquait depuis peu. Ses livres ont vite rencontré des lecteurs et une critique favorable, emportant de nombreux prix parmi les plus prestigieux, mais là, bien sûr, n’est pas l’important. Sa capacité d’écoute initiale lui confère un don de translation tout à fait simple et étonnant, voilà qui importe. Quelque part, il explique qu’il a d’abord « imité le chant des oiseaux, le langage des animaux » 2, pas étonnant qu’ensuite il ait parlé si facilement pour l’autre, ventriloque des plus silencieux et porte-parole d’une universalité qui communique dans tous les sens, en diverses langues, avec les mythes et les chants d’hier et d’aujourd’hui. Le dialogue est ainsi instauré avec une réalité enfuie, non pas cachée, qui constitue l’abscisse et l’ordonnée de nos existences, il ne fait que renaturaliser l’être, lui donner ou redonner sa place et un sens à nos vies, à condition d’assez d’humilité et de courage. Dans un manifeste qui ouvre un livre de 2016 repris dans une plaquette publiée plus tard, le poète déclare : « La poésie est cette force de résistance que chacun peut, que chacun doit opposer à l’oppression pour une existence sans oppression entre les vivants. Pour que l’avidité, la voracité des uns ne se transforment pas en gouffre, en tombeau pour tous. Pour qu’un rapport d’attention et d’amour puisse remplacer le rapport de mépris et de force qui continue de régir notre présent. » 3

La mort, c’est quand je crie ton nom à tue-tête
Et que tu ne m’entends pas 4

Avec Seyhmus Dagtekin, qui a grandi dans un village kurde de l’est de la Turquie 5, c’est le chant du monde qui se fait entendre, un monde qui comprend la nature et l’être qui l’habite ; animal et/ou homme en prise avec l’infini du temps comme avec l’histoire qui s’écrit dans l’ordre des actions et des actes. Il n’oublie personne à aucun moment, par une capacité d’attention sans doute innée, mais aussi par discipline, il tient les doigts de toutes les mains en même temps, ce qui fait de sa poésie une poésie fraternelle, exigeante.

L’attente est perte de l’autre, je suis perte dans l’attente
Chair et son ridicule
Le mot et son vide
Qui hésite entre reptile et canidé
Mais quelle idée de devenir sel dans le regard d’un ovidé
Dans ma chair qui hésite entre épines et vertiges
Elle est perte la multiplicité des portes dans mon attente 6

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À l’heure où l’anthropologie nous rappelle à notre condition animale, où l’empirisme nous déclare que les forêts pensent 7, où le principe d’humanité vacille, il n’est pas interdit de souligner et même d’inquiéter l’inquiétude, et de jauger un nouvel état d’esprit qui déconcerte. L’esprit, la poésie est ici son vecteur, circule soudain par les animaux qui paraissent dans les pages de ce livre étonnant où « la porte du corps n’est pas le regard » 8.

Prédire l’avenir est un papillon qui vole et devient serpent
Serpent devient chameau
Chameau devient chauve-souris
Chauve-souris se dépouille de ses ailes
Devient loutre et traverse de bout en bout notre sommeil
En fait un lieu de calme, de volupté, qui remontera de la loutre au papillon
/
Le corps n’a sa place que dans la tombe des paroles 9

Avec des armes intelligentes, Seyhmus Dagtekin vient là exhumer le sens possible de la vie, dans toute son ambivalence et sa magie. Il faut être un homme abouti pour savoir le faire de la sorte, avec autant de simplicité que de précision, et n’avoir ni coupé ses racines ni condamné les aventureuses dérives de la sève. Est-ce visionnaire ou fantastique ? C’est en tout cas un plan sur lequel la conscience peut évoluer aussi bien sinon mieux que dans cette réalité sommaire qui nous est infligée. La poésie de Dagtekin a, semble-t-il, trouvé ses lecteurs, elle sait parler comme dans les contes et embarque l’auditeur/lecteur dans un ailleurs tout intérieur où la rencontre est possible. La puissance de la parole n’est pas là bien sûr pour divertir ou pour faire peur, mais bien pour signaler quelque chose. Et c’est là que l’existence prend vie dans le secret de la nuit traversée, yeux fermés, aux aguets, comme une bête incertaine.

J’ai dû me réveiller un jour sur une terre
Un jour, plus de terre
Plus d’yeux pour voir le réveil
Plus de langue pour dire l’absence
Un jour, j’ai dû atterrir sur une terre qui avait ingurgité père après mère
Je n’avais plus de vaisseau à brûler
Plus de terre à porter
Plus de tête à verdir
Plus de source à guider
Plus de piège à éviter
Plus de demeure à remplir
Plus de feu à nourrir
Plus de sommeil pour abriter braises et rêves
/
Les oiseaux deviendront flammes et traverseront la brume 10

*

Seyhmus Dagtekin, De la bête et de la nuit, Le Castor astral, 2021.

Sur le site de l’éditeur

Notes :
1) Seyhmus Dagtekin, De la bête et de la nuit, Le Castor astral, 2021. p. 13.
2) Entretien avec Marie-Christine Masset, in revue Phœnix n°26, 2017. Cité in Sortir de l’abîme (manifeste), Le Castor Astral 2018.
3) Seyhmus Dagtekin, Sortir de l’abîme, op. cit.
4) Seyhmus Dagtekin, De la bête et de la nuit, Le Castor astral, 2021 - p. 98.
5) Voir son très beau roman : À la source, la nuit, Robert Laffont, 2004, réédité par Le Castor Astral, 2018.
6) Seyhmus Dagtekin, De la bête et de la nuit, Le Castor astral, 2021, p. 50.
7) Voir le livre d’Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts, éditions Zones sensibles, 2017.
8) Op. cit. p. 47.
9) Op. cit. p. 46.
10) Op. cit. p. 94.

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