« Cristina », pour revoir ou refaire son enfance, avec Caloniz Herminia

« La fauche me creuse, me prend. Aine, aisselles moites. La mort entre mes jambes est une brassée d’azur. »

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Pendant que les vitrines et tables des librairies géantes regorgent de livres sans relief, que les plateaux de télé font passer d’ineptes « m’as-tu-vu » pour des écrivains, la littérature, celle qui relève de l’écriture et de la connaissance, continue de s’écrire, d’être publiée, et de rester, en large part, clandestine, réservée aux lecteurs aventuriers, audacieux, difficiles. Comment ne pas être ravis par la qualité de certains livres qui paraissent dans la plus grande discrétion, quand ce n’est pas dans la plus grande indifférence ? Ravis et attristé aussi, du fait de la rareté des élus qui en profiteront. J’essaie ici de partager certaines découvertes, tout en restant loin du compte – le colibri à bon dos.

Reçu il y a quelque temps, ce livre que publient les éditions Le Réalgar me paraît de ceux qui auraient dû provoquer les feux les plus enthousiastes d’une « critique » qui ne sait plus où donner de l’éloge. J’ai noté les quelques lignes qui suivent, sans savoir mieux faire, craignant de ne savoir éclairer assez un texte unique, je les donne à lire toutefois.

*

L’enfance n’est que miracle de mémoire, la vie a été noire ou rose, il en éclôt avec retard des bourgeons majestueux, d’où cela vient-il ? Resurgissements, inventions incalculées, générations différées, on ne sait dire, et l’on se méfie de toute science avec raison. Ce qui est sûr, c’est que l’art puise là, vert paradis ou obscur enfer, tout son suc, ou du moins l’essentiel. C’est en poésie, en écriture ô combien capiteuse, en remembrance déroulée sur un mode impressionniste que voyage avec son lecteur Caloniz Herminia, auteure de ce très beau texte.

Pas d’évanescence éthérée, oh non ! Un foisonnement de jardin que cette botaniste professionnelle sait présenter en experte, avec une précision diabolique. De même des fragments d’un réalisme sans équivoque nous rappellent que la vie a bien été vécue, et qu’elle n’a pas été rien. Les marques sont ancrées en soi, sensations fortes qui réapparaissent, sans doute douleurs ou incompréhensions qui ne se disent que maintenant. Sentiment de réel qui servira tout le temps, tout fut bon à prendre, de toute façon tout a été pris. Il est l’heure de reverser le trop-plein.

« Le prêtre dit : “Le Seigneur est mon partage, c’est pourquoi j’espère en lui.” Maman, bardée de crêpe, prend la corbeille de roses, jette une fleur dans la fosse, me présente le corbillon ; je crache, m’enfuis entre les fourrés. Plus bas un fermier attrape un poulet, lui tord le cou, sous l’éclairage nu. J’entaille un tremble, embrasse la sève qui coule, sans la boire, garde ma bouche sur la plaie, dans l’averse de juin.1 »

L’écriture est là aussi pour souligner ce que le silence gardait volontiers pour lui-même. Les soulignements ne manquent pas ici, sans qu’on sache encore s’ils ne sont que traits remarquables ou effectivement marques d’insistance, pour dire : cela est vrai. Tel que je l’écris, c’est cela qu’il s’est passé. L’idée de métaphore ne vaut plus, les noms de fleurs sonnent comme féerie, les chants d’oiseaux sont en couleur, mais la ponctuation n’en est que plus redoutable. Au milieu des serres majuscules et de paysages trop étroits, une ombre court au long des pages. Ce livre est une accusation, une dénonciation. Il est dédié à quelqu’un. Au tout début, en italique, c’est écrit : à mon père.

« Je maraude, parfois, dans les vergers, pique des coings, des poires, au péril de ma peau. Guettant le crépuscule, toute givrée de sueur, je grappille des nèfles. Souvent, la peur me gagne. Je trouve refuge sous une charmille où frétillent les lézards, je rampe aux pieds des vignes, parmi l’ortie, le houx, la ronce, surveille le portail par lequel je crains de le voir rentrer. J’imagine mille fois la suite, avant de me violer, il me demande de lui faire un café ; je le lui sers, soumise, tramant un sortilège pour déjouer ses plans. Ou bien encore, il me sépare de Maman, qu’il s’en va dépecer plus loin. Cris, appels, supplices. Je m’éveille à la nuit tombée, sous le regard d’un lièvre. Ma gorge se noue. Sauts, bruissement lustré. Le lièvre détale parmi les ceps. La lune se lève et, par une trouée, baigne le sol. J’écrase mes larmes, le sang goutte. » 2

Exercice à la Georges Bataille ? À certains égards, forcément puisé quelque part en soi. Le père disparu et revenant, la mère se donnant aux chiens – qu’en est-il ? Que devient l’existence si l’on ne sait remiser les visions, les accrocs, les génuflexions en guise de prostration, les consentements déguisés en refus ignorés ? Nul ne sait refaire sa vie, cependant l’écriture réforme le passé, règle les comptes, elle est faite pour cela aussi, ne nous en privons pas, et en cela serons… fidèle.

« Il baise mes oreilles, plonge la bouche pâteuse. Corps-à-corps avec l’anchois, le tabac fané. La carrière est béate de chaleur. La herse s’enfonce. Il m’enlise dans le foin, l’avoine, la nielle. La fauche me creuse, me prend. Aine, aisselles moites. La mort entre mes jambes est une brassée d’azur. »3

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1) Caloniz Herminia, Cristina, Le Réalgar, 2020 ; p.26
2) Ibid. p. 33.
3) Ibid. p.68

Voir sur le site de l'éditeur : Le Réalgar

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